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Des raisins trop verts

DES RAISINS TROP VERTS…

Les déconvenues des migrants


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Le renard et les raisins

Certain Renard Gascon, d'autres disent Normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille


Des Raisins mûrs apparemment,

Et couverts d'une peau vermeille.

Le galand en eût fait volontiers un repas ;

Mais comme il n'y pouvait atteindre :
"Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. "
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

Jean de la Fontaine 

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Dans ce récit, divers faits réels s’entremêlent à d’autres expériences, vécues par d’autres personnes. Toute référence à des personnes précises est incongrue et toute ressemblance fortuite.
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I. Premier séjour au Pakistan – le K2

Pour rendre compréhensible, il faut bien expliquer et donc partir de loin… même de très loin: 1989… et encore bien avant…

J’ai vécu mon enfance à Strijtem, un petit village flamand. Mes grands-parents y étaient paysans. J’ai fait mes premiers pas entre deux grands chiens bergers malinois : Kikki et Tony. Le jour, ils étaient enfermés dans le chenil mais, de nuit, ils circulaient en liberté pour dissuader les maraudeurs. J’ai couru derrière les poules de ma grand-mère Céline. J’ai moulu les betteraves pour nourrir les cochons et les vaches. J’ai hérité l’amour des arbres, des animaux et de la terre de mon grandpère Guillaume.
J’ai appris à lire et à écrire à l’école communale des garçons où mon père était instituteur. Les autres petites filles allaient à l’école des sœurs dans le couvent du village voisin. J’ai peu joué à la poupée. J’ai passé le plus clair de mon temps dans le ruisseau, à pêcher des épinoches à la main. Des salamandres vivaient dans les marais qui subsistaient des douves du château. Puis, un jour, quelqu’un s’est rempli les poches en remplissant les marais et il n’y a plus de salamandres ni d’épinoches, d’ailleurs…

Dans les années 60, nous avons découvert la macrobiotique, les céréales, le végétarien, le bio, la méditation transcendantale et aussi un bout de New Age…
J’ai toujours mon jardin, avec fleurs, fruits et potager.
Je continue à me sentir à l’aise dans mes gros sabots et avec mon chien.

En 1959, j’avais vu des montagnes en traversant les Drakensbergen sud-africains mais ce n’est qu’en 1972 que j’ai été chamboulée par La Montagne, en prenant les Dents du Midi « en pleine gueule comme un uppercut »

En 1976, j’ai rencontré l’alpiniste belge Claudio Barbier. Son sens aigu du respect pour la montagne est tombé en moi dans un sol fertile. Je raconte son histoire dans mon livre « Le Grimpeur Maudit ».
Après sa mort, je n’ai plus grimpé. D’une part j’avais pris peur et, d’autre part, au Tessin, je ne me suis pas familiarisée avec le granit ni habituée aux nouvelles techniques et matériels d’escalade. J’ai rencontré des chasseurs qui m’ont enseigné une autre montagne : celle des forêts, des plantes et des animaux.

Nous habitions une petite maison dans le bois et recevions la visite de chamois, chevreuils et renards, dans notre jardin. Le grenier retentissait des farandoles de loirs et autres petits colocataires facétieux. Un hérisson énorme venait manger les restes des croquettes de notre chien. Un soir, nous avons entendu chanter un hibou grand-duc. Nous partions vers minuit et arrivions avant l’aube assez haut dans la montagne enneigée, pour pouvoir observer la danse des tétras lyre. Mon bonheur était complet quand nous allions à la chasse aux perdrix blanches, les lagopèdes, mais que le vent trop fort faisait voleter au sommet des parois, hors d’atteinte des fusils.
J’ai donc appris à regarder la montagne autrement.
Un jour, j’apprends la création du mouvement Mountain Wilderness. Cela m’avait l’air intéressant. Donc, je m’y suis intéressée. Le 16.VIII.89, j’avais participé à l’action « pour le parc » dans la Vallée Blanche, à Chamonix. Ensuite, une réunion avait lieu à Biella.

Je vais donc à Biella.
Là, surprise : l’activité principale, c’est la révision des statuts de l’association. Ho la la ! Quelle barbe… mais je fais « buon viso a cattiva sorte » (bonne figure à mauvais sort) et j’accompagne tout le monde dans une salle où il y a une longue table et une vingtaine de personnes. Problème : il y a des italophones qui ne parlent pas le français et des francophones qui ne parlent pas l’italien. Mais puisque, en famille, nous parlons simultanément l’un et l’autre en permanence, je propose timidement d’aider à traduire.
Essayons… Monsieur Pinelli s’assoit en bout de table et moi à sa gauche. Il lit le texte en italien, je fais la traduction simultanée. Ce n’est pas simple, je ne connais pas les termes juridiques. Quand j’accroche, tout le monde vient à mon secours. Cela dure plusieurs heures. On finit le boulot, je suis crevée, tout le monde est crevé… On va prendre l’air… Il fait nuit dans le superbe parc de la demeure de la famille Sella, les banquiers de Biella qui sont nos hôtes.
Par la même occasion, j’apprends que Mountain Wilderness organise une expédition symbolique au Pakistan, pour aller nettoyer le K2 des détritus abandonnés tout au long de cent ans d’expéditions : des cordes, des campements, des boîtes de conserves, des cadavres…
Ils préparent l’expédition Free K2.
Ah bon, la Montagne, ça n’est donc pas tout à fait clean partout ?

Le Trio sublime :
L’Everest, avec ses 8.848 mètres, est la montagne la plus haute de notre planète.
Le K2, avec ses 8.611mètres, est la deuxième plus haute montagne de notre planète.
Les premiers alpinistes à avoir atteint son sommet sont Achille Compagnoni et Lino Lacedelli, le 31 juillet 1954, avec l’expédition menée par Ardito Desio.
Le Kangchenjunga, avec ses 8.586 mètres, est la troisième plus haute montagne de notre planète.
Le lecteur aura plus de plaisir à consulter les sites concernés et l’abondante iconographie sur Internet plutôt que de lire de longues descriptions.

Le K2 me touche particulièrement car Lacedelli, le célèbre guide de Cortina d’Ampezzo, a été l’initiateur et l’ami de Claudio. Chaque fois que nous nous voyons, il me parle en français, me serre dans ses bras et… me pince le nez…

J’avais des amis qui étaient allés au K2. Almo Giambisi m’avait montré des photos de cet endroit magnifique… « Magnifique », ça ne donne même pas une pâle idée de combien cet endroit est magnifique. Il n’y a pas de mots pour le dire. On peut tout juste tomber à genoux, en extase et en silence…
Seulement voilà, Free K2 doit être une expé sérieuse : « Rien que des mecs solides car les nanas, ça ne sert qu’à foutre le bordel… » (sic)
Mais il y aura des trekkings de soutien pour médiatiser l’action : ils monteront au camp de base et redescendront le jour suivant. Alors, pendant que nous prenons l’air dans ce parc splendide, je me hasarde (aux innocents les mains pleines…) et je demande à Pinelli :
— Au K2, y’a pas une p’tite place pour moi ?
Majestueux, impérial, très grand seigneur – il est d’ailleurs très grand et très maigre, il proclame comme à la ComédieFrançaise :
— Per te ci sarà sempre un piatto di minestra…
Pour toi, il y aura toujours une assiette de soupe… Cette soupe-là, c’était mon sésame.
Donc je saisis la balle au bond et tout de suite :
— Que puis-je faire de concret ?
En tant qu’alpiniste, on n’en parle même pas : il faut vraiment des alpinistes chevronnés capables de fournir de gros efforts physiques à très haute altitude, ce qui était loin d’être mon cas, mais comme… disons-le franchement… parasite… Je pourrais monter avec un trekking, séjourner au camp de base quelques jours et redescendre avec un autre trekking. Condition sine qua non : être invisible. Ne pas déranger, ne pas courir dans les pieds des autres.

Je m’adresse aux organisateurs des trekkings.
Première surprise : le prix… Blup ! Pour moi, c’était exorbitant ! On a beau vivre en Suisse, « c’est pas qu’on vous jette les francs suisses à la tête ! » Donc, première déception : je n’irai pas au Pakistan car je n’en ai pas les moyens. Mais voilà que ma fille qui est apprentie et vit avec son salaire d’apprentie (une misère, je ne sais pas comment elle fait pour survivre), me téléphone :
— Non, non, il faut que tu y ailles, j’ai des économies, je te paie ton voyage !
Quand j’avais seize ans, j’économisais mon argent de poche et, un jour, je suis allée avec ma mère dans la pâtisserie Van Bladel, de la rue Neuve à Bruxelles. On y servait les meilleurs babas au rhum du monde, qui gouttaient vraiment le rhum, dans une coupe-bateau en argent et avec une cuiller à très long manche. Je voulais lui offrir des gâteaux… Elle n’a pas voulu que je paie…

Ma fille m’offre le voyage… Eh bien, j’ai dit « Oui ! Merci ! »
Je reprends contact avec l’organisateur des trekkings. Je n’étais jamais allée en trekking. Je demande ce qu’il faut prendre avec soi. Je reçois une liste : ceci et cela et des « piles » Qu’est-ce que c’est que des « piles » ? Dictionnaire : ça ne s’y trouve pas… En fait, il s’agissait de vêtements en fibres synthétiques. Moi qui étais et suis toujours inconditionnelle du bon pull en vraie laine, genre marine, acheté à Saint-Malo… Dieu merci, je n’ai pas su ce que c’était que le « pile » et je suis partie avec mes pulls en laine de Saint-Malo… Et, moi, j’ai eu chaud…

Nous avions continué à aller en montagne chaque week-end. Je m’étais organisé un petit circuit pour m’entraîner chaque soir, après le travail. Au début, cela m’avait pris une heure et demie de marche, puis progressivement, j’avais inclus quelques pas de course et, finalement, mon record avait été de cinquante-cinq minutes…
« Pas mal pour une débutante », aurait dit Claudio.

J’avais vu comment mes amis s’entraînaient pour partir en expédition. Almo, qui habitait au sommet du Passo Pordoi, se faisait conduire tous les soirs, en jeep, avec sa bicyclette, à Canazei et, comme entraînement, il remontait en bicyclette de Canazei au Pordoi, comme le faisaient les coureurs du Tour d’Italie… Bon, lui s’entraînait pour aller au sommet du K2 ou de l’Everest… Moi je n’allais qu’à la base du K2… Mais, quand même, je voulais faire les choses sérieusement.
J’avais aussi accompagné un groupe pour bivouaquer à l’Aiguille du Midi et tester mon équipement thermique. Là, j’avais claqué des dents… Donc, il fallait un sac de couchage d’une qualité supérieure.
Quand je demandais des conseils, les uns me disaient :
— Himalaya, haute montagne ? Ho la la… crampons, piolet, etc.
D’autres me disaient :
— Mais non, c’est un trekking, une autoroute… !
Six semaines avant le départ, un camion nous avait livré notre réserve de bois pour l’hiver. Je laissai tomber un morceau sur mon pied et le bout de mon gros orteil gauche fut brisé… Un gros pansement, quelques jours d’immobilisation et, ensuite, j’allai travailler pieds nus dans mes Birkenstock… Le jour du départ, les douleurs n’étaient pas passées. Mais, pour rien au monde, je n’aurais renoncé.

Ainsi, petit à petit, les semaines avaient passé…


L’aventure a failli se terminer avant d’avoir commencé…
Donc le vendredi, comme d’habitude, je suis partie de chez moi à 7 heures pour commencer à travailler à 8 heures, terminer à 18 heures et rentrer chez moi à 19 heures.
Le lendemain, sans transition, Francesco – mon compagnon – et moi, nous nous levons à 4 heures et il me conduit à l’aéroport de Milan où je dois me joindre aux autres trekkistes. J’ai enfilé ma doudoune et, deux mètres avant le check-in, je mets mes mains dans mes poches et… ô, horreur ! J’y sens une dizaine de cartouches de fusil de guerre… Avec Francesco, le week-end précédent, nous étions allés nous exercer au polygone de tir, lui en tant que chasseur, moi en tant qu’adepte du « zen et tir au fusil » puisque je ne sais pas tirer à l’arc. Et bon, j’avais encore une poignée de cartouches pour FASS 90 dans ma poche… Ça arrive à tout le monde… Hm, hm… Francesco les escamote.
À l’époque, je ne me rendais pas tout à fait compte ; ce n’est que maintenant que j’imagine la tête qu’auraient faite les types de la sécurité, s’ils avaient trouvé des cartouches de guerre dans mes poches… En tous cas, j’aurais raté mon vol.
Deuxième surprise : découvrir mes compagnons italiens. Ce sont tous des trekkistes chevronnés. D’ailleurs, ils se connaissent entre eux. Déjà, là, je ne me sens pas fort à l’aise.

Escale à Kuweit… Aéroport sévère, femmes magnifiques avec des vêtements qui flottent autour d’elles comme si elles étaient des princesses. Nous sommes déjà défraîchis et avachis dans les fauteuils, après les nombreuses heures de vol.
Et puis Karachi. Transfert en bus de l’aéroport international à l’aéroport local. Dieu sait comment, toute une bande de jeunes indigènes se trouvent dans notre bus. Ils sont excités, ils rient, ils crient et, surtout, ils se collent à nous, ils nous touchent… Ils touchent des femmes blanches… ça les excite ! Nous sommes tellement fatiguées que nous nous dérobons mais sans vraiment réagir. Enfin, nous arrivons à l’aéroport local. À l’embarquement, ça recommence : les contrôleurs essayent de nous toucher les seins. Je m’écrie :
— Mais enfin, tiens tes pattes chez toi !
Et je donne un bon coup d’épaule. Mes compagnons se mettent à rire :
— Ben oui, c’est des musulmans, des obsédés sexuels… Ils traitent les femmes blanches comme des putains… Ils peuvent tout se permettre… Ils savent bien que nous ne pouvons pas réagir sous peine de nous voir embarqués dans des palabres qui n’en finiront pas… C’est comme ça dans tous les pays musulmans : ces tarés ont des siècles de retard…
Ça commence bien… Puis arrive le vrai contrôle, très sévère : des femmes tâtent les femmes à l’abri des regards, dans une cabine. Pourquoi tant de méfiance ? À Milan, on ne nous a pas contrôlés comme cela. La dernière fois que j’ai pris un avion, c’était en 1958, le DC6 Bruxelles-Léopoldville. À l’époque, il n’y avait pas de contrôles. Plus tard, je comprendrai que, actuellement et surtout dans ces pays, on craint les attentats. L’avion est grand, plein d’autochtones, certains semblent des pèlerins qui reviennent de La Mecque.

À Islamabad, notre guide nous attend. 40°C et un taux d’humidité élevé nous tombent dessus avec un vent lourd et… chaud… Nous gagnons l’hôtel Shalimar. Je loge avec une autre dame. Dans notre chambre, grâce à l’air conditionné, il n’y a qu’une trentaine de degrés. Douche chaude… Nous sommes épuisées mais il faut aller en ville pour régler les paperasses administratives et mon visa, pour un séjour touristique de trois mois. Suit le briefing obligatoire avec le représentant de l’office du tourisme. Il commence fort :
— Bienvenue aux citoyens italiens… L’Italie est un grand pays ! Mussolini, etc. Petit froid dans l’assistance… Hm…
hm… hm…
Notre guide intervient :
— Oui mais Mussolini, ça, il y a déjà longtemps… Passons, passons…
Ensuite l’officiel explique que nous sommes dans un pays musulman encore fortement ancré dans ses traditions. Bien sûr, le tourisme est un atout majeur mais, dans les campagnes, la modernité avance lentement et nous, nous allons dans les provinces du Nord… Loin, très loin… La chose principale, c’est de respecter les règles élémentaires : ne pas photographier les ponts puisque le Pakistan est encore en guerre avec l’Inde, ne pas photographier les femmes puisque cela dérange les gens. D’ailleurs, personne n’aime être photographié comme une bête curieuse. Il faut aussi respecter un minimum de décence dans nos comportements et dans notre façon de nous habiller… Ben, oui : ici on n’est pas à la Côte d’Azur ni à Rimini… On est au Pakistan.
La première chose que mes compagnes vont faire, c’est mettre des blouses sans manches, avec des décolletés plongeants et des minishorts. Tout le monde va photographier les femmes et les ponts…

Nous rentrons à l’hôtel. Le soir, nous avons droit à un souper de grillades savoureuses sur la terrasse, autour de la piscine. Les mets sont fort épicés mais délicieux, les parfums sont envoûtants… Une agréable petite brise soulage de l’air torride…

Le lendemain, lever à 3 heures pour prendre l’avion, direction Skardu. Le temps est à l’orage, avec du tonnerre et des éclairs. Quand il fait mauvais, l’avion ne vole pas car il doit passer au-dessus de chaînes montagneuses et ensuite enfiler une vallée pour atterrir au fond d’un cirque, formé de hautes montagnes.
Malgré les nuages, nous partons quand même et, à peine l’avion a-t-il percé la couche de nuages, que nous voici dans un ciel clair et parfaitement bleu. À gauche, le Tirish Mir et, à droite, le Nanga Parbat, blancs de neige, éclatants de soleil… L’avion plonge dans la vallée de l’Indus et se pose à Skardu.

Je commence à prendre conscience…
Me voici donc au Pakistan… On y parle l’anglais. Je n’ai même pas pensé à réviser mon cours Assimil : « My tailor is rich ». On y boit du thé, on y mange du cake et des toasts à la confiture d’oranges. Et là, c’est le choc : tout d’un coup, je replonge dans mon enfance au Congo, nos vacances en Rhodésie et en Afrique du Sud. Cette période de ma vie que j’avais, depuis si longtemps, voulu oublier, car le départ du Congo n’avait jamais cicatrisé… Les Pieds-Noirs savent de quoi je parle…
Me voilà, de but en blanc, plongée dans mon passé. Le Motel K2 ressemble aux motels de l’époque coloniale mais les draps qui portent encore les plis du dormeur précédent ne sont pas fort propres ; la « salle de bains » non plus. De petites souris grimpent le long des tentures. La cuisine n’est pas terrible non plus.

L’après-midi, nous faisons une promenade dans la bourgade. Les rues sont en terre et la poussière vole. Une odeur de pourriture monte des égouts qui coulent à ciel ouvert. Les « magasins » semblent une rangée de garages dont on a levé la porte basculante. Une de mes compagnes veut acheter un vêtement traditionnel, un « shalwar kamiz », pour son mari. Pour se faire comprendre, elle secoue le pantalon du vendeur… qui commence à se masturber ! Nous sommes perplexes…
Le soir, je me promène au bord du jardin. Une pente raide plonge jusqu’au fleuve Indus qui coule en contrebas.
Il s’étale en larges méandres et, de loin, il semble paisible. Les couleurs du ciel virent au violet puis à l’abricot et, soudain, c’est la nuit… comme au Congo… Pas de pollution lumineuse donc une infinité d’étoiles… L’odeur des feux de bois se mêle aux odeurs de cuisine et de poussière.

Émotionnellement, je suis déjà en crise… Un épais rideau est tombé entre mes compagnons et moi. Ils sont assis dans le jardin, ils parlent de leur vie au bureau ou à la maison, du prix des restaurants à Milan et du vin à Bergamo, et les conflits belle-mère/belle-fille. Leur conversation est vide, le son de leur voix me dérange. Je ne vais trouver personne avec qui partager mes émotions, je vais tout garder pour moi et, en moi, ça bouillonne déjà…

Le lendemain, notre guide est en pourparlers avec les guides locaux et les chefs des porteurs. Les porteurs prévus ne sont pas là, puis on va pouvoir les avoir et puis quand même pas. L’expédition – qui n’a qu’un jour d’avance sur nous, rencontre un tas de problèmes, m’explique Pinelli que je rencontre par hasard et il ajoute que « ma » tente est déjà en route.
Soudain, deux jeeps sont à notre disposition. Nous faisons une excursion jusqu’au lac de Satpara et c’est ainsi que nous comprenons l’utilité du voile : il y a tellement de poussière, sur ces routes non asphaltées, que les indigènes enroulent leur espèce de longue écharpe autour de la tête comme un turban. Mais, surtout, ils se couvrent le visage et, comme le font tous les peuples du désert, ils ne laissent qu’une étroite fente libre pour les yeux. Le petit voile que nous avons acheté au marché, comme souvenir, passe du décoratif à l’utile : c’est un excellent masque à poussières. Nos guides s’exclament avec admiration :
— Ah, vous portez le voile comme les femmes pakistanaises…
Sous-entendu : ainsi vous êtes un peu moins moches. Nos guides nous conduisent à un immense buddha, sculpté dans le rocher. J’apprendrai plus tard que le Pakistan compte, parmi ses richesses, des témoignages remarquables de la préhistoire et aussi de l’époque bouddhiste.

En chemin, nous échangeons quelques mots avec nos guides indigènes. Ils nous expliquent que « les autres » sont sunnites, que les porteurs Balti sont shiites, tandis qu’eux sont Hunza et ismaélites. Je leur demande s’ils connaissent les princes Aga Khan.
— Bien sûr : Karim Aga Khan est notre chef spirituel… Alors j’ajoute :
— Le prince Sadruddin Aga Khan est un des sponsors de l’expédition… Quand l’expédition sera terminée, il va nous recevoir pour que nous lui racontions comment cela s’est passé.
Ils me regardent avec intérêt… ils parlent entre eux et quelqu’un finit par dire :
— Ben, il a beau jeu de sponsoriser : cet argent, c’est le nôtre !
Un autre qui n’y croit pas trop ajoute : « Vous nous enverrez des photos… »

Quand nous rentrons au motel, nous y trouvons un camion qui apporte « les presses » Les alpinistes grimperont jusqu’à 7.000 mètres sur l’Éperon des Abruzzes, ils essayeront de détacher et de descendre un maximum de corde fixes.
Au camp de base, on va installer une « presse » pour écraser et compacter toutes les pièces métalliques – genre boîtes de conserves, avant de les mettre dans des bidons que les porteurs ramèneront à Skardu. Là, une deuxième machine séparera, grâce à des aimants, les métaux ferreux des non-ferreux. Ensuite, ces déchets pourront aller au recyclage. En théorie, c’est génial ; en pratique, rien n’est simple. Les indigènes regardent cela avec l’air de dire : « Mais qu’est-ce que c’est que cette idiotie occidentale ? »

Il règne une énorme confusion. Le groupe des alpinistes devrait déjà être loin, ensuite devrait suivre le groupe des journalistes, puis un autre groupe et puis le nôtre. En fait, avec les retards des avions, plus personne n’arrive comme prévu. Les groupes se chevauchent et tout le monde veut les porteurs pour soi. Nous attendons notre tour et en profitons pour retourner au lac et visiter le vieux fort.

Le matin suivant, à la surprise générale, on part ! Les palabres et les attentes se succèdent mais on part… Nouvelle surprise : les porteurs portent non seulement nos bagages mais aussi des tentes et… des tables et chaises pliantes… L’expédition et les trekkings sont « écologiques » mais on nous porte des fauteuils de camping. Ne pourrions-nous pas nous asseoir sur un caillou ou sur le rouleau de mousse qui nous sert de matelas, comme on le fait quand on va en montagne pendant le week-end ?

Le glacier a creusé une vallée en U et le fleuve Braldo y a creusé son lit. Sur la moraine de la rive droite se trouve Askole, le dernier village, à 3.048 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Les maisons sont des masures à toits plats, pratiquement sans étages et sans fenêtres. Des murets de pierres forment des enclos pour les animaux. Tout autour, les champs de céréales sont magnifiques et les épis énormes. Les porteurs dressent nos tentes dans un des enclos. Dans ce petit village épouvanté, il y a maintenant des dizaines d’Européens et de porteurs. Quand mes compagnons photographient les femmes dans leurs costumes traditionnels, leurs hommes nous jettent des cailloux… Il n’y a pas d’installations sanitaires et, pour les besoins naturels, chacun s’en va dans les champs… Ces champs dans lesquels les indigènes iront travailler dès que nous serons partis…

Les jours suivants, nous marchons… Au-delà des derniers arbres, le paysage devient désertique : du sable et des cailloux et au moins 40°C, sous ce soleil de plomb. Nous traversons le glacier Biafo. Les rivières latérales ont, elles aussi, creusé leur lit profond dans la moraine. En fait, la moraine constitue le plateau sur lequel nous progressons mais, chaque fois que nous rencontrons une rivière latérale perpendiculaire au Braldo, nous devons descendre jusqu’à son lit, la traverser, puis remonter de l’autre côté. C’est fatigant, on avance lentement et mon gros orteil reste douloureux…

La route est longue… On marche difficilement dans ce sable, il fait très chaud, le paysage est désertique. En contrebas, la rivière Braldo est large, puissante, violente… Le sentier très étroit grimpe le long d’une paroi rocheuse. Un faux-pas et on tombe dans ce fleuve qui ne pardonnera pas. C’est là qu’un journaliste romain décide que ça, ce n’est pas pour lui, et il fait demi-tour. Il rentre à Rome… Plus tard, j’apprendrai qu’on lui a donné la tente thermique qui m’était destinée, pour qu’il ne doive pas passer une nuit à la belle étoile.

Quand les rivières latérales sont trop larges, on les traverse en téléférique, c’est-à-dire un panier accroché par une poulie, sous un câble qui est tendu d’une rive à l’autre… Le matin, les rivières sont normales mais, avec la chaleur du jour et donc la fonte des neiges en altitude, le soir, elles sont tellement gonflées et violentes qu’il est pratiquement impossible de les traverser.

C’est le mois de muharram. Le soir, les porteurs Balti qui sont shiites, s’assoient en cercle et chantent leurs lamentations pour commémorer l’assassinat de leur imam Hussain. Ils se battent la poitrine en rythme, cela devient envoûtant… Ils sont en transe… Mes compagnons s’en moquent et ils feraient bien des photos mais il fait déjà nuit. Cela me rappelle les battements
du tam-tam, qu’on entendait le soir, au Congo…

Mon père avait été envoyé au Congo par le gouvernement belge pour y construire une école et former des enseignants indigènes. Cela m’a permis de passer tout mon temps libre avec les enfants de mon âge, dans la partie indigène de la ville. Bien sûr, il y avait des enfants noirs, dans notre école pour blancs, mais à la « cité » c’était beaucoup plus naturel, amusant… Là, c’était pour jouer, même aller au théâtre de marionnettes pour écouter les aventures de Bilulu, le petit blanc et de son ami noir Pole Pole, et chanter « Bilulu, Bilulu apana kopa, apana kopa mi iko apa » : « N’aie pas peur, n’aie pas peur, je suis ici… »
Nous étions invités à assister aux mariages, aux baptêmes et aux fêtes avec les danses. Il ne nous serait pas venu à l’esprit de nous en moquer. Nous regardions cela avec beaucoup d’intérêt. Ici, avec ces Italiens, j’ai l’impression de vrais colonialistes qui se moquent des traditions qu’ils ne connaissent pas et ne comprennent pas. Mes compagnons sont ignorants. Qui parmi eux connaît l’histoire de l’imam Hussain ? Ils n’ont aucun respect.

Lors du passage d’un pont, une de mes compagnes s’est assise par terre, avec les jambes très écartées et, pour stabiliser son appareil photo, elle appuie ses coudes sur ses genoux. Avec son minishort, c’est tout juste si on ne voit pas son vagin. En tous cas, les poils jaillissent de toutes parts… Les porteurs s’arrêtent, la regardent effarés, incrédules, puis ils rient avec dédain… C’est gênant… J’attire l’attention de cette dame et elle me répond qu’ils n’ont qu’à s’habituer aux étrangers qui leur rapportent de l’argent… À l’américaine quoi… !

Notre chef de groupe traite les porteurs et les cuisiniers comme j’imagine que les nouveaux riches traitent leurs servantes. Les gens d’ici font ce qu’ils peuvent : on n’est pas au Ritz. Il y a des caisses qui leur sont interdites car on y cache les bouteilles de whisky, malgré les accords avec l’office du tourisme de ne pas consommer d’alcool dans ce pays musulman car cela pourrait choquer les habitants. Bref, notre groupe est déloyal sur toute la ligne. Je me sens très mal à l’aise…

Nous marchons sur la moraine : une suite de monticules de pierres et de sable. Trois pas en avant, un pas en arrière. Le soleil est terrible.
Chaque soir, les porteurs montent les tentes et, chaque matin, ils les démontent…
Dès que nous arrivons à l’endroit du bivouac, les cuisiniers se mettent au travail pendant que d’autres dressent la tentemess et y installent fauteuils de camping, tables et couverts, pour que nous puissions dîner comme au restaurant. Au milieu de tout ce remue-ménage, un lutin s’affaire… Il est Hunza, parle un peu d’anglais, n’est pas porteur mais « assistant » ; il est petit de taille, a une épaisse chevelure noire et une barbe abondante. Il doit avoir une vingtaine d’années, l’âge de mes enfants, il est toujours attentif et, avant qu’on ne s’en aperçoive, il est allé dénicher le sucre ou les fourchettes qui manquaient… Quelqu’un sur qui on peut compter, très éveillé, sympathique et rieur… Il s’appelle Karim.

Finalement, on monte sur le glacier Baltoro. Tout autour de nous, les plus belles montagnes du monde : Paju Peak, Tours de Trango, la Cathédrale, le Broad Peak…

Le 22.VII, nous sommes partis de Milan et, le 4.VIII, nous arrivons à Concordia.
Voir les photos sur Internet ! L’endroit mythique où le glacier Godwin-Austen rejoint le glacier Baltoro… C’est le cœur du Karakorum, un endroit indescriptible… On ne peut que tomber à genoux, en extase… Tout au fond, c’est la pyramide blanche du K2… Il n’y a pas de mots pour le dire…

De temps en temps, on entend des coups de canon. Dans ces montagnes, à 5.000 mètres d’altitude, des garnisons pakistanaises échangent des tirs avec des garnisons indiennes. Nous avons eu plusieurs orages. J’ai rangé mes vêtements pour les températures chaudes et mis ceux pour le froid. Maintenant, il pleut et tout est trempé. La visibilité est nulle. Nos tentes qui sont de simples tentes canadiennes en tissus léger, tout juste bonnes pour aller camper à la mer mais certainement pas pour aller en montagne, se sont écroulées. Les duvets sont mouillés… Nous sommes à 4.650 mètres et les effets de l’altitude se font sentir : on digère mal, le thé est mauvais, le Nescafé provoque de la tachycardie… Tout le monde devient irritable.
Nous attendons une journée, dans la tente-mess, que le mauvais temps devienne moins mauvais. On continue à raconter les mêmes histoires : les restaurants de Milan, le vin de Bergamo… Une des participantes nous raconte pour la énième fois son émerveillement devant le nouveau bidet de sa salle de bains…

Enfin, un grand coup de vent balaye les nuages… Concordia, dans toute sa splendeur… Je m’éloigne du campement. Le silence est majestueux. Autour de moi, l’eau de fonte du glacier ruisselle, s’engouffre dans les « moulins ». Je suis assise audessus de dizaines de mètres de glace de ce glacier qui, à l’infini, descend vers la vallée… dix centimètres par jour ? Quarante mètres par an ? Depuis toujours et jusqu’à ce que le réchauffement climatique ne le fasse disparaître… Cette impression d’éternité m’incite à la méditation… C’est ici que je vais commencer une longue auto-psychanalyse autour de la question : « Pourquoi, entre mes parents et moi, n’y a-t-il jamais eu d’entente ? Et, plus particulièrement, pourquoi y a-t-il tant d’animosité entre mon père et moi ? »

Cette réflexion va se poursuivre pendant vingt ans. Jusqu’à ce que, aux dernières heures de sa vie, mon père parvienne à me dire quelques mots aimables :
— Tu es quand même gentille… !
Il a fallu venir jusqu’ici pour trouver cette atmosphère extrême qui délie les frustrations qui me tiennent prisonnière. Dès que je laisse aller, le tumulte se déchaîne, je suis bouleversée et c’est dans cet état d’esprit que je vais séjourner au camp de base du K2, complètement à côté de mes pompes, dans un monde irréel, coupée de ce qui m’entoure. Des gens vont et viennent mais moi, je suis absente, en dehors de mon corps… Je suis dissoute dans l’infini de cette immensité, « à la limite » Ici, il n’y a plus de vie à part celle des quelques membres de l’expédition : ni plantes ni animaux… C’est un endroit sans vie, où la nôtre est la dernière étape avant le néant… D’ailleurs, là-haut, la rareté de l’oxygène empêche la vie, ici, il y a encore de quoi survivre… Mais c’est déjà limite.

Plusieurs personnes du groupe restent à Concordia car elles sont fatiguées ou ne supportent pas l’altitude ; nous ne sommes que quelques-uns à continuer. Finalement, j’arrive au pied du K2. Au camp de base, on cherche la tente qui m’était destinée… Ben, elle est repartie à Rome avec le journaliste trouillard. Donc pour moi, il n’y a pas de tente…
J’ai tissé de bons rapports avec les porteurs, je leur confie mon appréhension. Ils récupèrent des « pièces de rechange » d’autres tentes et m’improvisent un abri… Ce n’est pas une tente thermique comme celle des membres de l’expédition, c’est une simple tente canadienne pour camping à la Côte d’Azur. Comme dit monsieur Ashraf : « This is adventure life and if you are not able to face the problems… then you must stay at your home… »
Je ne comprends d’ailleurs pas tout : les membres de l’expédition logent, à juste titre, dans des tentes thermiques et, à voir l’uniformité des vêtements, il semble que certains membres, mais pas tous, aient réussi à se faire renouveler la garde-robe, thermique elle aussi, par un sponsor… Pourquoi les uns et pas les autres ? Mystère…

Nous sommes arrivés le 6 août au K2 à 5.135 mètres. Je vais y rester seize jours jusqu’au 21 août et, le 3 septembre, je rentre à Milan.

Le camp de base… Tout de suite surgissent les petitesses… Dans le groupe des alpinistes, il y a des Italiens qui sont habitués à quelques biscuits et un espresso pour le petit-déjeuner alors que les Allemands, eux, veulent du consistant… Premières frictions… Quand un animal a faim, l’hormone de la faim se libère et le rend agressif. Il paraît même que, pendant certaines expéditions, les membres en sont venus aux mains… et même… piolet à la main ! Mais bon, on n’écrit pas ça dans les albums en papier glacé : ça ferait mauvais genre, surtout quand il s’agit de séduire des sponsors. Dès que Pinelli s’absente, on organise un énorme spaghetti et, comme dîner, quelque chose qu’on appelle du « vol-au-vent » avec de la purée de pommes de terre. Mais le flacon de poivre est tombé dans la purée…

Un alpiniste français a fait porter son piano électronique. Il nous joue quelques notes de Bach. Une petite lampe suspendue au plafond de la tente-mess suffit pour créer une atmosphère de Noël. Mais faire porter un piano électronique jusqu’ici, est-ce bien dans la logique de cette expédition « écologique » ?

Il pleut à nouveau. Dans ma tente, il fait humide et froid. Je m’en plains et on me répond :
— Puisque Pinelli est responsable de la perte de ta tente, tu n’as qu’à aller dormir dans la sienne. D’ailleurs, dans sa tente, il y a la caisse avec tout l’argent. Si tu y dors, personne n’osera entrer pour la voler…
Je dors donc dans la tente du chef. Les alpinistes sont restés en paroi. Là-haut, il neige certainement et, au matin, le camp de base est tout blanc. Le temps est au grand beau, le spectacle est éclatant.

La routine s’installe. Dans ma tente, j’ai étendu sur le sol tout ce que je possède pour m’isoler du glacier et, par-dessus tout ça, mon super duvet et, par-dessus, mes super pulls de Saint Malo… C’est faisable… Pendant la nuit, j’entends en dessous de moi les craquements du glacier comme des coups de fusil…

Les alpinistes montent jusqu’à 7.000 mètres, ils décrochent des cordes et des tentes abandonnées en paroi. Sur le glacier, on recueille des quantités invraisemblables de boîtes de conserves abandonnées, vides ou pleines et pourries… L’expédition a apporté la machine qui comporte un piston pour écraser toutes ces boîtes, on les écrase, une à une… Il y a des boîtes pourries qui explosent et arrosent l’assistance d’une puanteur écœurante ! On remplit des bidons de déchets et les porteurs ramènent le tout à Skardu. C’est un travail titanesque… Cordes, boîtes, bouteilles, seringues, plaquettes ou flacons de médicaments, plastiques… Des montagnes d’immondices qu’on trouve par zones et, de la langue sur les étiquettes, on peut déduire que ceci est le dépotoir d’une expédition française, par contre là, c’étaient des Allemands… Une puanteur nauséabonde… Un feu reste allumé en permanence pour y brûler tout ce qui est combustible… Odeur de plastique toxique…
Je m’étais imaginée que j’allais pouvoir faire quelque chose mais, en cuisine, règnent les cuisiniers. Pinelli me dit de « prendre les porteurs avec moi » et d’aller ramasser des immondices tout au long du glacier. Mais il n’a pas réfléchi qu’il est en dessous de la dignité des porteurs musulmans d’aller ramasser des ordures et moins encore d’être « commandés par une femme » Finalement, le peu que j’ai pu faire a été, en tant que physiothérapeute, quelques doudouces sur quelques bobos : des massages, des déblocages, des relaxations… des dos, des pieds, des chevilles, des jambes, même des mains. Quelqu’un me dit qu’il ne s’est jamais senti aussi relaxé, qu’il se sentait léviter au-dessus du matelas qui est étendu, lui, à même la glace et en plein soleil… Sur ce glacier, nous vivons constamment en plein soleil puisqu’il n’y a pas de palmiers pour faire de l’ombre…

Pinelli finira par me dire :
— Il paraît que tu es une bonne masseuse… !
Je ne réponds pas. Aurais-je dû répondre : « Tu veux essayer ? » Massage du chef de l’expédition, en privé dans sa tente… Avec quelques fantaisies, cela aurait pu rapporter gros. Peut-être quelques images dans son film ? Cela m’aurait peutêtre valu le titre de « physiothérapeute de l’expédition ». Il y a bien le « médecin de l’expédition » ! Mais, à l’époque, je n’avais pas encore compris le marketing. Je n’ai pas su me vendre.

Un jour, en cherchant autre chose dans un des bidons qui contiennent la nourriture, je découvre vingt-six tubes de lait condensé. Il paraît qu’ils appartiennent au chef…

Nous recevons la visite d’un vieil Allemand qui se promène tout seul dans ces montagnes : il part comme il est venu…
Les trekkings arrivent et repartent. Un jour, un vieux monsieur débarque, il entre dans la tente-mess et se met à parler non-stop pendant quatre heures. Il passe en revue toutes les montagnes qu’il connaît. L’un après l’autre, nous nous éclipsons.

La nourriture est vraiment réduite à « un piatto di minestra ». Du riz, des lentilles (le dal) et un peu de thon, du thé sucré. La nuit, la température descendra jusqu’à – 17°C… Dans ma tente méditerranéenne, maintenant que je suis installée, je n’ai pas trop froid… De jour, mon thermomètre s’arrête à 50°C… parce qu’il ne va pas au-delà. De temps en temps, on entend craquer le glacier et, régulièrement, des éboulements de glace et de rochers.

Une nuit, il fait vraiment très froid. Deux alpinistes de l’Allemagne de l’Est m’invitent dans leur tente. Nous sommes serrés les uns contre les autres et pendant que nous dégustons leur massepain de Dresde, nous parlons de faire l’amour mais il fait trop froid pour le faire. Par contre, nous rêvons d’une baignoire avec de l’eau chaude, très chaude… oui et avec de la
mousse… oui et avec du romarin… Ooh oui…

Je rencontre des gens que je connais et qui ont de la peine à me saluer, comme si ma présence les dérangeait. J’observe des comportements choquants : certains sont vraiment fort arrogants envers les autochtones.
Pendant une conversation avec l’un des participants, celui-ci prend un air inspiré et me dit :
— Ah, Claudio Barbier… sa mort a été une grande perte… c’était un grand ami…
Je me dis « Ah bon ? »
Claudio est mort depuis plus de dix ans et j’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreux amis dont il m’avait parlé. Dans ses carnets d’adresses, il notait non seulement le nom de ses amis mais aussi, souvent, le nom de leur épouse, voir même de leurs enfants et même des dates d’anniversaire… Quand il parlait des voies qu’il avait parcourues, il citait le nom de ses compagnons… Je n’ai jamais ni lu ni entendu le nom de mon interlocuteur… Alors je lui demande :
— Ah bon, et vous avez grimpé avec lui ?
Tout aussi inspiré et les yeux au ciel, il me répond :
— Je suis passé au pied des Tre Cime pendant que Claudio y était en paroi…

Le temps oscille entre très beau et très mauvais et très froid… Pluie, neige, brouillard… Et pendant tout ce temps, les alpinistes sont là-haut…
Ceux qui sont au camp trompent l’inquiétude. Quelqu’un fait de la musique, un autre chante, un autre prépare des truffes. J’ai longtemps cherché mes lunettes de soleil indispensables à cause de la réverbération… J’étais assise dessus… !

Pendant une nuit particulièrement difficile, je ne parviens pas à respirer ni à dormir… Je transpire, j’enlève tous mes vêtements. Au matin, le médecin vient me voir, il m’apporte des gouttes miracle et le petit-déjeuner au lit. Puis, tout le monde vient prendre de mes nouvelles. À travers la toile de tente : « Ça va ? » Je fais du training autogène, pour calmer ma tachycardie, et de la méditation. Oui, oui : petit à petit, cela va mieux et puis, de nouveau, bien.
Quand je me lève, je vais dans la tente-mess où les porteurs s’empressent. Ils chauffent de l’eau pour me permettre de me rafraîchir et ils me font manger toute une boîte de corned beaf puis un grand bol de café au lait avec une pile de biscuits… Ça fait du bien… Décidément, « quelques petits biscuits » ne suffisent pas ! À midi, un énorme spaghetti finit de me remettre en selle.
Les porteurs sont attentionnés mais ils se plaignent régulièrement d’être mal traités par les Italiens.

Temps superbe… Il a fait très froid… Mon haleine s’est gelée sur mon duvet. Un alpiniste s’éloigne avec trois porteurs pour aller ensevelir les restes d’un porteur qu’ils ont trouvé sur la paroi… Un peu à l’écart de notre camp se trouve un cimetière où reposent plusieurs alpinistes.

Une énorme avalanche descend du Broad Peak et traverse tout le glacier.

Un des alpinistes a décidé de prendre une douche. Il demande qu’on lui chauffe des casseroles d’eau et ensuite, il se place accroupi au soleil, presque entièrement nu, devant lui un seau d’eau froide et un d’eau chaude. Il prend avec un bol un peu de chaque et se verse l’eau tiède sur la tête, se savonne… Je lui « champoigne » les cheveux et ensuite lui verse lentement l’eau restante sur la tête pour qu’il puisse se rincer. Les porteurs nous observent, incrédules, car des relations aussi intimes entre hommes et femmes, et en public encore bien, pour eux, c’est inimaginable et tout ça le plus naturellement du monde… Ils sourient… Ces Européens quand même, quels drôles de types.

Je suis très seule, j’en profite pour méditer, observer ou lire « Le chemin des nuages blancs » du Lama Anagarika Govinda… J’ai voulu faire couleur locale et, en fait, je me suis trompée : ici ce n’est pas le Tibet bouddhiste, mais le Pakistan musulman… J’aurais dû prendre des écrits de Mohammed Iqbal dont j’avais lu des poésies quand j’étais au lycée. D’ailleurs, mon silence et ma solitude sont l’occasion de me remémorer non seulement la langue anglaise mais aussi ce que j’ai appris au sujet de l’islam. Cela aussi remonte au lycée. Et puis, le Congo… là, ça fait mal… très mal…

Autre aspect de la montagne : certains prétendent qu’ici l’eau qui descend de 8.000 mètres est pure. Les autres rétorquent qu’elle charrie les restes des cadavres en putréfaction qui jonchent toute la paroi. Quelqu’un qualifie le superbe K2 d’amas instable de cailloux pourris.

J’ai appris, à mes dépens, une chose importante. Quand nous étions au Congo, nous disions : « les nègres puent le nègre » et les nègres disaient « les blancs puent le cadavre » Depuis trois semaines, je ne mange que du riz et des lentilles et mon odeur est devenue nauséabonde. On sent comme on mange, les déodorants n’y font rien. Ce n’est pas une question de négritude mais d’alimentation. Il existe des races différentes parce que chacun s’est adapté différemment aux différentes conditions géographiques, à la chaleur, au froid et à l’alimentation disponible. Selon l’intensité du soleil, on a des couleurs différentes, un métabolisme différent, des comportements différents parce qu’on vit dans des conditions climatiques différentes… Mon odeur me dégoûte, je me dégoûte moi-même et quand, au cours de la descente, nous passerons près des sources d’eau sulfureuse je m’y plongerai avec bonheur… L’odeur du souffre qui rappelle les œufs pourris sera un soulagement ! À Skardu, je passerai un long moment sous la douche, même froide, et j’irai m’acheter d’autres vêtements. Pour le moment je pue, terriblement !

Le jour de mon départ approche.
Un matin, les alpinistes sont descendus de la montagne : l’un d’eux a reçu des cailloux sur la tête, il se sent mal. Les autres ne manquent pas d’ajouter leur grain de sel critique : pour monter à 7.000 mètres, il faut être en bonne santé, ne pas boire ni fumer, être habillé en conséquence, être entraîné, etc. Bref, l’accident qui, quand même, inspire des inquiétudes, c’est l’occasion de lâcher toutes les tensions, de se défouler. En 1976, à Chamonix, j’avais entendu des grimpeurs dire qu’ils allaient aux Grandes Jorasses : « Et si ça va pas, on appelle l’hélico… » Ici, il n’y a pas d’hélico. Tout d’abord, parce qu’il n’y a que les hélicoptères militaires. Ensuite, parce que la qualité de l’air n’est pas favorable à ce genre d’engins.
L’absence de l’hélico assure encore une certaine sélection des alpinistes et donc protège cette région contre le tourisme de masse… mais jusqu’à quand ?

En 1997, Joe Simpson raconte, dans son livre Dark Shadows Falling, comment l’alpinisme en Himalaya est devenu pur business :
Tout d’abord le gouvernement du Népal a augmenté le prix des permis pour pouvoir escalader l’Everest jusqu’à 70.000 $ pour un groupe de sept personnes, plus 10.000 $ en plus par personne supplémentaire, avec la limite de douze participants. Ensuite, les organisateurs d’« expéditions » ont compris qu’on peut littéralement « porter » n’importe qui au sommet de n’importe quelle montagne à condition d’y mettre le prix… Revers de la médaille : si vous payez 65.000 $ pour vous faire porter sur le sommet de l’Everest, c’est pour aller sur le sommet. Dans ce cas, il n’est pas question de rater votre but en allant jouer au samaritain… Pas question de gaspiller vos forces en allant récupérer un alpiniste qui est en train de mourir gelé… Introduire un presque cadavre congelé dans votre tente va en abaisser dangereusement la température interne. Pendant votre escalade, vous ne pouvez perdre ni énergie ni temps à vous arrêter pour porter secours à un alpiniste qui est en difficulté car il y va non seulement de votre succès mais aussi de votre vie… Et alors ? Ben, que voulez-vous faire ? Un alpiniste qui est en train de mourir gelé… on le laisse mourir…, on passe à côté et on continue… Quand on paye 65.000 $, c’est pas pour jouer au samaritain mais pour atteindre le but si cher payé…
Il est loin le temps de Jean Bourgeois qui, en 1966, risqua sa vie pour sauver un de ses compagnons pendant une expédition qui avait mal tourné, au Noshaq. Notez que, cette année-là, ce ne fut pas Bourgeois qui reçut le Trophée du Mérite Sportif mais Raymond Ceulemens, joueur de billard…

Avis aux amateurs au sujet du prix d’une petite vacance originale :
Katherine Tarbox écrit, le 23.I.12 dans Economics of Everest :
Entraînement : 8.000 $ – équipement : 10.000 $ – ascension : entre 35.000 $ et 100.000 $ – extras : entre 2.000 $ et 4.000 $ Le prix dépend de la qualité du service ; prévoyez quand même un petit à côté… on ne sait jamais…
Mais La Montagne, comme celle de Lino Lacedelli ou de Claudio Barbier… celle-là n’a pas de prix… car elle n’existe plus… !
Un trekking part et je redescends avec eux. Il neige fort et les porteurs parlent même des premiers nuages de l’automne. Nous nous égarons et errons au milieu de crevasses que nous avions évitées à la montée. Pendant la descente, nous ne suivons pas le sentier de la montée et nous bivouaquons dans d’autres endroits. Maintenant, je remarque les tas d’excréments humains autour des murets qui servent d’enclos, dans lesquels les porteurs se réunissent pendant la nuit. Forcément : des dizaines de personnes se sont arrêtées ici. Il s’en dégage une puanteur fétide qui fait vomir. De nombreuses personnes ont souffert de diarrhées ou d’hémorroïdes sans doute à cause des imprudences alimentaires, de l’excès d’épices, de bactéries ou même d’amibes. Un de nos compagnons a le fond de son pantalon ensanglanté et les porteurs le regardent avec curiosité. Bref, une réalité qui, elle non plus, n’a pas droit de cité dans les albums en papier glacé.

Je me sens vraiment bien et je marche facilement malgré la pluie. La nuit, le vent est violent, puis le grand beau s’installe. Quand nous partons, le jeune aide cuisinier prend la tête du groupe. Par hasard, je le suis. Il trouve cela amusant et accélère mais je suis en forme et ne le lâche pas.
Au camp, les porteurs tuent une chèvre. Je ne parviens pas à en manger. Je reçois trois assiettes de riz avec du ketchup ! J’ai faim et je flageole…
Il reste six kilos de patates pour trois jours et douze personnes…
Nous prenons la route haute et, au-delà de Askole, cette fois, nous trouvons les sources chaudes de Hoto. Nous nous déshabillons, hommes et femmes ensemble, sous le regard ahuri des porteurs et nous nous y plongeons… C’est un délice.
Finalement, nous arrivons à l’endroit où les porteurs seront payés ; nous allons nous séparer. Les trekkistes leur donnent leurs vieux vêtements, sales, même déchirés. Je trouve cela humiliant mais ils acceptent.
Pendant que nous attendons les jeeps, un des membres du trekking grimpe sur un arbre et cueille des abricots qui d’ailleurs ne sont pas mûrs. Puis il les jette comme des balles de pingpong, sous le regard réprobateur des habitants. Je lui demande quelle serait sa réaction si un étranger se comportait de la sorte dans son jardin. Il n’est pas content, moi non plus ! J’en ai marre de mes compagnons italiens. À Askole, un habitant est venu nous demander s’il y avait un médecin parmi nous car son petit enfant était en train de mourir. Nous allons le voir mais l’enfant est déjà froid.
— Sans importance, dit un des trekkistes : de toutes façons, ils en font un nouveau chaque année !
Cependant que la jeune mère pleure doucement en serrant le petit cadavre dans ses bras…

Ensuite, on rejoint Skardu en jeep. Je suis tellement sale que je demande à l’un des porteurs de m’accompagner au bazar pour m’acheter des vêtements propres.
Il entre dans une boutique et choisit un shalwar kamiz couleur aubergine :
— Tiens, prends ça : avec tes cheveux clairs, ce sera très bien…
Manifestement, il est habitué à acheter des vêtements pour les membres de sa famille. On ne vend pas de déodorants mais
un vendeur me trouve un petit flacon d’extrait de fleurs de jasmin… Exquis…
Au motel, je vais sous la douche, elle est froide, je me savonne, je me rince mais je pue encore comme avant…
Je me savonnerai plusieurs fois… rien à faire, cette odeur dégoûtante ne partira qu’après plusieurs jours, de retour à une alimentation plus normale.
Après la douche, je mets mon beau vêtement et je sors dans le jardin. Je m’assieds à une table pour prendre une tasse de thé. Quatre jeunes hommes, vêtus de blanc, passent devant moi et l’un d’eux s’exclame :
— C’est vous ! ? ! Habillée comme cela, je ne vous reconnaissais pas…
C’est le capitaine Mazhar et des militaires que nous avions rencontrés sur le Baltoro. Je les invite à prendre le thé avec moi et nous avons du plaisir à bavarder. Ils sont en congé, après des mois passés là-haut. Ils me racontent leurs aventures. Après un moment il me dit :
— Vous êtes belle quand vous êtes bien habillée… C’est si dommage que les femmes occidentales s’habillent si mal…
La grande chaleur est passée, une petite brise agréable s’est levée. En cette fin d’après-midi, la couleur du ciel a changé : ce n’est plus la lumière d’été et on sent que l’automne approche déjà. Nous dégustons notre thé avec des morceaux d’un excellent cake. Je passe un moment bien agréable avec eux. Ces militaires parlent un anglais parfait et, surtout, ils ont une éducation tout à fait britannique. Quelle différence avec mes compagnons italiens ! Le soir commence à tomber. Le vieux fort qui surplombe le bourg est encore au soleil et se profile contre le ciel qui, lentement, reprend ses couleurs enchanteresses : violet, puis abricot et puis brusquement, c’est la nuit.
Le Motel K2 est devenu merveilleux… Je m’y sens bien, comme si j’étais rentrée à la maison. Après le régime haute montagne, le poulet au curry est exquis ! Le thé vert aussi… Je dors enfin une nuit entière et profonde. Le lendemain, il fait mauvais. L’avion ne viendra pas nous chercher. Nous ne pouvons pas rester ici à attendre car nos billets d’avion pour Milan sont réservés. Le soir, nous partons avec un énorme bus « pakistani style » pour trente heures de route le long de la Karakorum High Way.

Quand nous arrivons à Rawalpindi, nous retrouvons les organisateurs des trekkings. Quelqu’un vient vers moi et me dit :
— Good morning, Madam. Did you enjoy your K2 trip ?
Je ne l’avais pas reconnu, c’est Karim ! Mais lui aussi est lavé et habillé en civil. Pendant que les autres se chargent des formalités dans les bureaux de la police et de l’aéroport, nous deux, nous filons au marché, acheter des mangues. Puis, il me fait visiter les galeries marchandes de l’hôtel Continental. Je cherche des livres. Il n’y en a presque pas. Je trouve un curieux petit volume écrit en caractères arabes et traduit en anglais : « Les 99 noms d’Allah » Cela m’intrigue, je l’achète.
Le soir, à nouveau, un souper extraordinaire autour de la piscine de l’hôtel Shalimar. Cette fois, nous sommes tous relax et je jouis pleinement de ces heures tranquilles. Dear Shalimar… Je vais le regretter…

Puis c’est le retour. Pas d’escale à Kuwait mais à Dubaï, parce qu’il y a la guerre…
À Milan, Francesco et ma fille m’attendent mais mes bagages sont quelque part en route… de par le monde… !

II. Retour à la vie normale – Sayed

Au total, j’ai donc passé quarante et un jours très intenses, complètement en dehors de la « vie normale ». Il va falloir retourner sur terre… Heureusement, ma famille m’écoute. Je dois raconter et de nouveau raconter et me décharger, me défouler de ce trop d’émotions.
Le matin, je pars tôt pour me rendre au travail mais, avant d’entrer au cabinet où j’exerce ma profession, je vais m’asseoir à la terrasse de la pâtisserie Fontana, sur la grand-place de Locarno, pour siroter un café et grignoter un croissant. Ce sont les plus beaux jours de l’année. La chaleur estivale a fait place à plus de douceur. Le matin, avant 8 heures, la ville n’est pas encore encombrée. Un petit vent léger, agréablement chaud, me rappelle la brise du soir à Skardu. Les bruits ne se sont pas encore réveillés, les cris stridents des martinets remplissent le ciel. L’odeur du Lac Majeur arrive jusqu’ici avant que les puanteurs et fracas des automobiles et des gens ne viennent tout gâcher.
C’est l’heure exquise pendant laquelle je repars à Skardu…
Inexorablement, il faut monter la pente raide de la rue, entrer dans l’immeuble et ensuite dans le cabinet, se changer, mettre tout en place et lire la fiche du premier patient… Le travail ne me pèse pas, bien au contraire, c’est une belle profession. Mais j’ai tellement de peine à redescendre sur terre. Tout est tellement différent.
Mes patients me connaissent suffisamment pour pouvoir instaurer un dialogue, un échange. Bien sûr, ils connaissent ma passion pour la montagne. Du lundi au mercredi, on parle du week-end passé et, du mercredi au vendredi, on parle du weekend à venir. Mais là, ils savent que je rentre d’une aventure hors du commun. Ils veulent savoir… C’était comment ? Et les gens ? Ils me font raconter… Pendant que je me décharge de mon trop d’émotions, eux se chargent de l’énergie du rêve, du charme exotique. Nous sommes des vases communicants qui se font du bien mutuellement en s’équilibrant.
Puis la vie de famille reprend et les soucis domestiques : il va falloir préparer l’hiver, les week-ends en montagne et la chasse aussi.

Je suis allée à la réunion aux Diablerets. J’ai réussi à me faufiler à côté du prince Sadruddin Aga Khan, pendant qu’un copain faisait des photos que j’allais pouvoir envoyer à Karim et gagner mon pari. Derrière nous, des dames fort BCBG bavardent entre elles et se racontent leurs voyages. L’une d’entre elles a visité des peuplades ismaélites dans le Nord Pakistan. Avec suffisance ironique, elle décrit comment ces pauvres, crédules et primitifs, adulent leurs chefs religieux comme s’ils étaient des dieux…
Petit à petit, je mesure combien le Pakistan m’a profondément touchée, changée, bouleversée… Ce pays m’intrigue… Je vais à la librairie acheter des guides touristiques et des livres écrits par les alpinistes qui y sont allés.
Je recommence à rêver mais dans une autre direction, non plus de souvenirs, mais de futur.

Les relations décevantes avec mes compagnons italiens me laissent beaucoup d’amertume. Leur présence a gâché mon plaisir, m’a empêchée de jouir pleinement. Il faut dire aussi que, en partant, je n’étais pas préparée à recevoir tout ce qui allait venir à ma rencontre.

Je n’étais pas préparée non plus à d’autres déceptions… Un jour, un ami qui connaissait les dessous de certaines cartes, me dit :
— Mountain Wilderness ? Mais tu ne sais donc pas qu’il y a des types qui veulent se lancer en politique et seraient prêts à tout, dans l’espoir de rafler les 250.000 voix des membres du Club Alpin Italien ?

Petit à petit, une certitude s’installe en moi : je dois retourner au Pakistan mais seule. « Une femme européenne seule au Pakistan… T’es cinglée… » Les gens qui me disent cela ont raison… Vu comme ça… Mais je suis certaine que je peux le faire. Honnêtement, aujourd’hui, je ne le referais plus. L’assassinat de Daniel Pearl a brisé la confiance, a tout changé.
J’ai un autre problème : j’ai besoin de me prouver à moimême que je suis capable d’être seule, d’accomplir seule, le voyage initiatique de la Montagne. Les alpinistes savent ce que je veux dire… Évidemment, je ne vais pas faire l’Everest en solo comme Messner. Bon… « en solo » Là aussi, il y aurait à prendre et à laisser.
« En solo » pris au pied de la lettre, cela signifie partir de Milan tout seul, aller tout seul au pied de l’Everest et monter tout seul au sommet alors qu’il n’y a personne d’autre dans les parages. Ça, c’est du vrai solo. Est-ce encore du solo quand la paroi est parcourue par d’autres alpinistes ? Quand on peut s’appuyer sur la présence des autres, leurs camps, leurs échelles, leurs cordes fixes, leur secours en cas de pépin, et ne fût-ce que leur présence ?
Ces ergotages sont des questions essentielles, éthiques, farfelues aux yeux du commun des mortels mais vitales aux yeux des tourmentés de la crise existentielle.

Je ne vais pas accomplir un exploit, je vais tout simplement suivre un parcours facile, simple, à la portée de trekkistes normaux mais seule, c’est-à-dire sans autres occidentaux. L’idéal, dans la région que j’ai découverte, c’est le parcours des glaciers Biafo et Hispar. On monte le glacier Biafo, on arrive au col Hispar-la à 5.150 mètres et on redescend de l’autre côté, le long du glacier Hispar, c’est tout. Et cela fait 126 kilomètres. Ce qui constitue le plus long système glaciaire en dehors des régions polaires. On part de Skardu dans le Baltistan et on arrive à Karimabad dans la vallée Hunza. C’est un trajet abondamment décrit dans les livres de montagnes et, maintenant, aussi sur Internet. En fait, il s’agit d’une antique route qui reliait le royaume de Nagar avec celui des Balti.

J’écris à monsieur Ashraf, l’organisateur de trekkings, pour lui demander si c’est possible… Bien sûr, il peut m’organiser cela. Je lui demande Karim comme accompagnateur. Cela aussi est arrangé. Il suffit d’attendre l’été suivant pour repartir et y aller. Dans ma tête, tout est déjà en place. Ma famille ne s’étonne plus.

Fausto De Stefani, m’avait dit :
— Pour comprendre la montagne, il faut y aller seul.
— Mais pour comprendre, il faut connaître… ! avais-je répondu.
— C’est exactement ce que je veux dire… ! avait-il conclu. 

Cela m’avait trotté en tête…
Quand j’étais arrivée au Tessin en 1980, j’avais rencontré Francesco. Il était chasseur et il connaissait les montagnes environnantes comme sa poche parce que, depuis son enfance, il les parcourait à la chasse, avec son père et ses frères.

Un jour, il m’avait dit en montrant la carte :
— Voilà : là, c’est l’alpage où nous avons des maisons. Toi, tu pars d’ici quand tu veux, tranquillement, le sentier face nord est moins chaud et moins raide. Je travaille jusqu’à 18 heures. Ensuite, je te rejoins par la face sud ; le sentier est plus raide et je marche plus vite que toi… On y passe le week-end ensemble…

Je n’avais pas osé dire que je ne connaissais pas ce sentier et que je n’étais jamais allée seule en montagne. Surtout ici où les montagnes sont couvertes de forêts touffues et où les sentiers sont fort peu visibles, depuis que les alpages sont abandonnés. J’étais allée à la librairie acheter une carte topographique au 25.000 et, chez l’opticien, je m’étais fait expliquer comment fonctionnent un altimètre et une boussole. C’est ainsi que j’avais commencé à apprendre.

Progressivement, j’avais pris goût à cette drôle de façon de marcher : on voit un bout de sentier, puis il disparaît sous les feuilles ou a été emporté par un éboulement mais, ensuite, on retrouve un autre bout. Finalement, on commence à avoir assez d’intuition pour ne pas se perdre et, le cas échéant, retrouver la bonne direction. On apprend à avoir confiance en soi… Quand on se trouve dans une forêt et que la vue est bouchée par la végétation, on n’a aucun point de repère, on se perd facilement, c’est angoissant et c’est dans la panique qu’ont lieu les accidents.
En 1984, je devins membre fondateur du groupe de secours en montagne qu’on créa dans la vallée, à la suite de plusieurs épisodes graves : des promeneurs qui s’étaient perdus, des chasseurs ou chercheurs de champignons qui avaient eu des accidents. J’avais accepté car l’accident de Claudio m’avait enseigné ce qu’est l’angoisse de l’attente…
Notre groupe était, en réalité, une section locale du secours en montagne du Club Alpin Suisse. À ce titre, nous participions chaque année aux exercices de recherche, secourisme et sauvetage, en forêt, sur des parois rocheuses, sur des glaciers… mais aussi à l’inévitable entraînement à la recherche en cas d’avalanche.
Comme j’étais la plus petite du groupe et donc la plus légère, souvent je jouais le rôle de victime et ainsi j’assistais aux manœuvres en première ligne. À l’époque, j’étais la seule femme, ce qui me permit de suivre l’instruction sans discrimination : j’étais traitée d’égale à égal, c’est-à-dire d’« homme à homme », par mes compagnons, ce que j’appréciais particulièrement. Moi, j’avais l’avantage d’avoir fait de l’escalade avec Claudio, eux avaient l’avantage d’avoir fait le service militaire. Nos « cours de répétition » étaient dirigés par le commandant de la police de Locarno. Pendant l’exercice, la discipline militaire était stricte et rigoureuse car une distraction pouvait coûter des vies. Mais dès que le commandant sifflait la fin de l’exercice, c’était la fête. Cela me permit aussi de comprendre pourquoi les hommes continuent à raconter leurs souvenirs de l’armée pendant toute leur vie. En fait, le service militaire ou la protection civile ne m’auraient pas déplu. Régulièrement, nous avions des exercices surprise, du genre alarme en pleine nuit : un bus avec vingt écoliers a quitté la route et est tombé dans un ravin. L’hélicoptère ne peut pas voler car « on disait » que le temps était mauvais ; il fallait y aller à pied…
Chaque membre avait en permanence ses godasses, sac et matériel prêts dans sa voiture pour pouvoir être opérationnel 24h/24. Cela signifiait aussi une discipline de vie : être toujours entraîné et, même lors des fêtes, ne jamais dépasser les limites. Il aurait été inconcevable de répondre : « je ne sais pas partir parce que j’ai la gueule de bois… » À ces exercices participaient aussi les pompiers, la protection civile, le service des ambulances et, en général, également l’hélicoptère de la REGA (Garde Aérienne Suisse de Sauvetage) qui non seulement servait à évacuer les blessés mais aussi à transporter les sauveteurs.
Cerise sur le gâteau : nous portions un baudrier avec un mousqueton, nous nous accrochions deux à deux au filin du treuil de l’hélicoptère qui nous transportait ainsi accrochés sous lui et nous déposait à destination, dans les endroits les plus biscornus, sans devoir se poser lui-même. Là, c’était vraiment à vol d’oiseau ! Bref, les exercices, c’était le « gros bazar » Mais, quand un véritable accident survenait – et ça, c’est toujours à l’improviste – nous étions « toujours prêts » comme les scouts. Nous avons erré la nuit sous une pluie battante, avons pataugé dans la neige pourrie, retrouvé des égarés, récupéré des morts, nous avons aussi sauvé de nombreuses personnes. Nous avons consolé des familles, engueulé des inconscients, fait des fêtes inénarrables et rigolé…
Le 8 janvier 1995, un de nos copains s’était chamaillé avec sa bonne amie et il était parti seul, se défouler en montagne malgré la neige. Épuisé, il ne parvint plus à rentrer et nous l’avons retrouvé vivant, après trois jours et trois nuits passés dans la neige à 2.000 mètres…
Deux ans plus tard, une équipe de télévision allemande en fit un film pour la série « Notruf ». Ce fut une autre expérience intéressante car, dans ce film, chacun joua son propre rôle. Bref, le saint en valait la chandelle…
Une des premières instructions que notre commandant nous avait données c’était « savoir où l’on est ». Nous étions partis tôt le matin. Arrivés au sommet d’une de nos montagnes, nous avions dû prendre nos cartes topographiques, altimètre, boussole, latte et crayon… Notre commandant nous expliqua « comment ça marche » et, ensuite, l’exercice consista à lire les coordonnées d’endroits qu’il indiquait et dire le nom des montagnes qu’il nous montrait à l’horizon. Comment fonctionne l’altimètre et comment un altimètre est aussi un baromètre, etc. C’était passionnant et tout cela m’avait donné de l’assurance. Somme toute, retourner seule au Baltistan signifiait la vérification de mes connaissances.

Il me faudra patienter presqu’un an. En attendant, je vais essayer de contacter des Pakistanais qui vivent ici. Peut-être apprendre quelques mots d’Urdu… en tous cas me familiariser avec leurs coutumes. Je vais tout simplement à la police des étrangers et je m’explique. Peuvent-ils me conseiller quelqu’un ? Oui, il y a un Pakistanais qui s’appelle Sayed, parle l’anglais et un peu d’italien, il leur sert d’ailleurs d’interprète quand il y a des difficultés avec des migrants. Ils me donnent son adresse. Alors un jour, je vais sonner à sa porte. Étonné, il me fait entrer, me présente une tasse de thé et il écoute mon histoire.
Nous allons nous rencontrer souvent. Je vais faire quelques excursions en voiture avec lui, pour lui montrer nos vallées, mais la montagne ne l’intéresse pas. C’est plutôt un citadin. Il est toujours bien habillé. Quel âge peut-il avoir ? Il a un diplôme de médecin, donc il a au moins vingt-cinq-trente ans. Que fait-il ici ? Lentement, il va se confier mais les choses ne sont pas claires : il ne va jamais me les dire « noir sur blanc ». Je vais lentement mettre les pièces du puzzle bout à bout. Ce n’est pas facile car il s’agit d’un monde dont j’ignore tout, dont je ne soupçonne rien. Avant de partir au Pakistan, je ne savais même pas où c’était. Je n’avais jamais entendu parler de l’Afghanistan. J’ai découvert l’existence de Kuwait et Dubaï parce que nous y avons fait escale mais, à part ça… Internet n’existait pas encore ! Ce n’est que bien plus tard que j’ai pu deviner l’histoire de Sayed et essayer de la comprendre.

Donc, du moins à ce que j’en ai déduit : il est le fils aîné d’une famille nombreuse, il a terminé ses études de médecine, il a voulu faire une année de bénévolat et c’est là que son histoire se gâte car il est parti dans le Nord, du côté de Peshawar, sur la frontière avec l’Afghanistan, pour soigner les réfugiés dans les camps. Que s’est-il passé ? Je ne le sais pas. En tous cas, il a fini en prison. Alors son père a soudoyé les gardiens pour lui permettre de s’échapper. Il est arrivé en Suisse. Est-ce vrai ? Peutêtre. En tous cas, il ne raconte pas beaucoup et je ne pose pas de questions indiscrètes.
Son problème, c’est maintenant : le voilà donc en Suisse. Comme la plupart des immigrés, il ne connaissait rien de l’Europe. Il croyait qu’il suffisait d’arriver pour trouver le paradis et le voilà relégué au rang de requérant d’asile.
Il clame haut et fort qu’il est réfugié politique et que, en prison, il a été battu, qu’il ne peut pas rentrer chez lui, qu’il y risque sa vie. Mais ici, tous les immigrés racontent des histoires semblables qu’ils essayent de faire croire à la police des étrangers, laquelle ne croit que ce qu’on peut prouver. Par exemple, un de mes patients est un Libanais dont les jambes ont été criblées de balles : les cicatrices sont là…

À l’époque, je ne comprenais pas pourquoi ce jeune homme libanais me disait à chaque séance :
— Nous sommes des chrétiens ! Comme vous, nous sommes de chrétiens…
Je lui répondais :
— Oh, vous savez, nous les religions… ça ne nous intéresse pas, chacun croit ce qu’il veut… Et lui insistait :
— Mais vous ne comprenez donc pas que ce sont des musulmans qui nous tirent dessus, qui nous font la guerre, qui détruisent notre pays…
Non, je ne le comprenais pas… Je ne le savais pas : pour moi, il n’y avait que ce patient avec ses problèmes de santé…
Pour Sayed, son cas personnel est important mais, pour la police, des cas comme le sien, il y en a des centaines et il n’est rien de plus qu’un numéro parmi tant d’autres. C’est extrêmement frustrant car, sans doute, il est, chez lui « un fils aîné de bonne famille » tandis qu’ici, il n’est personne. C’est humiliant…

Autre problème : il a un diplôme de médecin mais un diplôme… pakistanais ! Pour exercer en Suisse, il faut un diplôme homologué par l’État. Pour lui, cela signifierait représenter ses examens et, tout d’abord, s’inscrire dans une université suisse, étudier les cours en français ou en allemand, langues qu’il ne connaît pas. Même son italien serait insuffisant pour communiquer avec les patients. Bref, obtenir un diplôme suisse lui paraît impossible. J’avais eu une collègue tchèque qui avait représenté les examens en latin à l’Université de Louvain et un collègue yougoslave qui avait représenté les examens en français à l’Université de Genève. Sayed ne peut même pas exercer comme assistant dans un service hospitalier. Il veut travailler, il ne veut pas vivre aux crochets de l’assistance publique. Mais les demandeurs d’asile ne reçoivent pas de permis de travail. Il finira quand même par décrocher un petit boulot : reloqueter le carrelage dans une maison pour personnes âgées. C’est dégradant mais il le fait. C’est une activité mais ô combien humiliante pour un de ces mâles qui, en Orient, sont les princes de la famille et ne s’abaisseraient jamais aux tâches ménagères, au niveau des femmes de ménage. Il ne peut même pas être infirmier, puisqu’il n’a pas les diplômes requis. Un jour, il se lâche :
« c’est si injuste ! »
— Mais c’est la loi ! Ni toi ni moi n’y pouvons rien. Moi aussi, je suis étrangère, je viens de Belgique. Avant de recevoir un permis de travail et ensuite de séjour, j’ai dû fournir mes diplômes qui ont été examinés à Berne. En tant qu’étrangère, je peux travailler comme employée mais pas comme indépen-
dante. Je dois toujours être sous l’autorité d’un kiné suisse. Ce n’est pas juste ? Il y a même d’anciens condisciples qui sont professeurs dans l’école de physiothérapie, ici en Suisse, avec le même diplôme que le mien. Mais moi, je ne peux pas exercer en privé. Est-ce injuste ? C’est comme ça. Chaque pays protège ses citoyens et ça, c’est juste. D’ailleurs, ce n’est pas la Suisse qui m’a demandé de venir : c’est moi qui lui ai demandé si elle voulait bien me donner du travail. Elle a dit oui mais a mis ses conditions. N’est-ce pas normal ? Moi aussi, quand je vais à Islamabad, je dois demander un visa et on ne me l’accorde que touristique pour un maximum de trois mois. Or toi, tu débarques ici et tu prétends y être comme chez toi. Moi, quand je vais au Pakistan, je respecte la loi pakistanaise…
— Mais mon diplôme est excellent, nos professeurs sont tous des diplômés des meilleures universités de GrandeBretagne et des États-Unis.
— Cela ne change en rien le fait que tu es étranger et que, ici, c’est la loi suisse.
C’est une discussion qui va se répéter ! Sayed ne parvient pas à accepter qu’ici ce soit comme ça…

Un autre chapitre, c’est celui des femmes… Il est jeune et, comme la plupart des Pakistanais, beau garçon. En plus, son éducation est séduisante, à l’anglaise et avec la dignité et la réserve typique des « bonnes familles » et des musulmans. Évidemment, il attire l’attention des jeunes filles occidentales qui, par-dessus le marché, se disent qu’un médecin pourrait tôt ou tard devenir un bon parti. Alors, on l’invite… Pendant les soirées, il y a des grillades mais avec du porc et on boit mais rarement de l’eau ! Il se sent exclu. Tout le monde s’amuse et lui se trouve piégé par ses principes religieux. Fatalement, ceux qui l’invitent finissent par le considérer comme un faiseur de chichis et, alors, on en arrive à ne plus l’inviter.
Les expressions « islamophobes » et « racistes » n’étaient pas encore à la mode mais lui me disait que personne ne l’aimait. J’ai beau lui expliquer : « Si, on t’aime mais c’est toi qui compliques tout, c’est à toi de t’adapter… » Rien n’y fait…

D’autres jeunes filles l’invitent à aller se baigner. Dans la région, il est normal d’aller tous ensemble, garçons et filles, le long du lac ou le long des rivières.
On se déshabille, on nage, on se laisse bronzer, couchés tous ensemble sur les rochers. Là aussi, on fait des pique-niques avec des grillades et des viandes et aussi du porc, du vin, des alcools. Après un moment, tout le monde est joyeux, on rit, on flirte… Il y en a même qui font du nudisme, d’autres font l’amour…
Sayed, avec son éducation et ses principes, se sent mal à l’aise. Les filles lui font des avances qu’il n’ose pas accepter. Il finit par refuser les invitations car il ne sait pas s’adapter, s’intégrer. Mais, au lieu d’avouer que c’est lui qui ne parvient pas à suivre, il accuse les autres d’être dépravés. Plus tard, il va se mettre à critiquer tout ce à quoi il ne parvient pas à s’habituer : les hommes et les femmes qui se promènent main dans la main ou bras dessus, bras dessous, les femmes en jupes courtes, les gens assis aux terrasses qui boivent du vin. J’essaye de lui faire comprendre qu’ici, c’est l’Europe… qu’ici c’est comme ça et qu’on y tient. C’est lui qui est venu : on ne l’a pas invité ! Mais, en même temps, je ne veux pas le froisser ni ternir notre amitié : c’est un garçon charmant mais il n’est pas de chez nous… Il a la mentalité « arriérée » du temps de ma grandmère…

Il a d’autres réactions qui me choquent plus. Un jour que nous nous promenons le long du lac, il voit une voiture extraordinaire : une Ferrari rouge… Pour nous aussi, c’est une voiture extraordinaire ! Mais lui va se placer devant en s’appuyant sur le capot comme si elle lui appartenait et il me demande de le photographier pour envoyer la photo à sa famille et leur montrer son train de vie en Europe !
Je lui fais remarquer sa tromperie mais il n’en démord pas car il doit montrer à sa famille que lui, ici, il est en train de faire fortune… alors qu’il ne vit qu’avec l’aide sociale.

Un jour, il m’annonce qu’il a renoncé à travailler comme femme d’ouvrage et qu’il va s’installer à son compte.
— Mais c’est interdit ! Tu n’as pas de permis de travail… C’est du travail au noir…
— C’est votre faute, c’est vous qui m’empêchez de travailler, si vous ne me laissez pas travailler ouvertement, moi je travaille en cachette ! C’est vous qui m’y forcez !
— Et qu’est-ce que tu vas faire comme travail ?
— Je suis médecin, je vais soigner des patients…
— Mais les caisses maladies…
— Rien de tout ça : en privé, en noir, sans rien dire à personne. Il y a des tas de gens qui se plaignent que leur médecin ne parvient pas à les guérir. Rien ne peut m’empêcher de recevoir ces personnes et de les soigner. Je ne me ferai pas payer, ils me donneront ce qu’ils voudront.
— Et si tu as un accident ? Tu as tout de même besoin d’assurances professionnelles…
— Non, pas du tout : ceux qui viennent chez moi, c’est eux qui veulent venir…
— Mais la pratique illégale de la médecine…
— Je ne vais pas pratiquer la médecine classique, je vais appliquer les thérapies de chez nous, que je connais et qui n’ont rien à voir avec ce que font les médecins « normaux ». Dans nos pays nous avons aussi d’autres connaissances.
Je ne puis être d’accord avec tous ses raisonnements, surtout parce que je ne puis cautionner des comportements illégaux. Mais d’autre part, c’est une personne agréable, sérieuse et je suis certaine que, comme médecin, il doit être compétant et très consciencieux. Après tout, l’important n’est-il pas qu’il porte secours à ceux qui en ont besoin ? Bien plus tard, je me rendrai compte que, en fait, « on » le tenait à l’œil…

En tous cas, son petit business s’installe rapidement. En effet, nombreux sont ceux qui s’orientent vers des thérapies alternatives qu’ils payent de leur poche. Chaque fois que je passe chez lui, il y a des personnes qui sont assises dans son petit salon et attendent leur tour. Son appartement est lumineux, toujours en ordre parfait et rigoureusement propre.

— Tu vois, me dit-il un jour, quand ils me demandent ce qu’ils me doivent, je leur dis qu’ils me donnent ce qu’ils pensent. Il y a des gens riches qui peuvent donner beaucoup et des pauvres qui ne doivent pas payer du tout. Chez moi, à Rawalpindi, c’était comme ça : je travaillais dans un petit dispensaire et je faisais payer les riches, ce qui me permettait de soigner les pauvres gratuitement. Et note bien que ceux qui me payent me donnent plus que ce que moi j’aurais demandé.

À voir comment sa clientèle augmente, les gens doivent être contents. Cela ne m’étonne pas. Je ne doute pas de ses capacités professionnelles mais, surtout, j’ai remarqué combien il est patient et comme il prend le temps d’écouter les gens. C’est un des défauts de notre médecine : plus personne ne prend le temps. Plus aucun médecin n’est capable d’ausculter, de toucher, de palper. C’est tout de suite analyses, radios, machines… C’est aussi un aspect de la profession de physiothérapeute, je ne le sais que trop bien. Nombreux sont les patients qui « n’ont rien » mais qui se sentent malades parce que personne ne les écoute, personne ne leur donne de l’attention, de l’affection. Alors, quand le médecin voit que lui, au niveau médical, il ne peut rien faire parce que, en fait, le patient n’est pas « malade », il l’envoie chez le kiné…
Traitement classique : chaleur, massage, gymnastique…
Chaleur : on emmitoufle le patient dans des couvertures avec une source de chaleur et il s’endort pendant une demi-heure. Là, il est déjà complètement relax. Ensuite, on le couche sur le ventre pour un massage du dos et, à la limite, on lui fait faire quelques mouvements de relaxation. Comment ne pas se sentir mieux après ? Et pendant tout ce temps, comme chez le coiffeur, on reçoit les confidences. Tous les maris disent combien leur épouse les comprend mal et toutes les épouses disent combien leur mari les comprend mal. Et, en plus, ils n’ont personne pour les écouter. Sayed a raison : écouter les patients, c’est déjà les guérir.

Parallèlement j’ai commencé à m’informer au sujet de l’islam.
À Bruxelles comme à Genève, j’ai découvert des librairies où je trouve une documentation abondante mais je commence par acheter un coran en italien. Livre très intéressant en deux volumes dont les quatre-vingt premières pages donnent un aperçu historique et une explication du texte. Mais je me dis qu’il vaut peut-être mieux commencer à apprendre l’arabe pour pouvoir lire le texte original. L’enseignant est maghrébin et non croyant et, d’emblée, il me dit que si c’est pour lire le coran, cela ne vaut pas la peine de dépenser mon argent et de me fatiguer pendant plusieurs heures après ma journée de travail car… « le coran personne n’y comprend rien… » Mais si je veux apprendre assez d’arabe pour pouvoir me débrouiller pendant des vacances, alors c’est bon. Je suis déçue mais les autres personnes qui suivent le cours sont en effet là pour pouvoir s’exprimer pendant leurs vacances à Sharm-el-Sheikh.
Je suis passionnée : la calligraphie est magnifique, nous étudions les lettres une à une et, ensuite, nous apprenons à construire de petites phrases du genre : « le maître a écrit un livre », « le maître a écrit des livres », « la maison est dans la ville » ou encore « les enfants jouent dans l’école » Nous allons commencer la conjugaison. Ma calligraphie est parfaite, je suis très fière ! Je vais suivre ce cours pendant deux ans, jusqu’à ce que l’enseignant l’arrête pour des problèmes de santé. Plus tard, je vais en avoir moi-même et l’arabe restera en suspens, à mon grand regret. Mais cela m’a suffi pour comprendre le mécanisme de la langue.

Autre déception. Un jour je découvre, dans une librairie, une splendide anthologie de la poésie arabe en deux volumes cartonnés, reliés, dorés sur tranche… Ils coûtent cher mais je ne puis résister. Toute fière, je les emmène chez le professeur, il ouvre les livres et, tout contrit, il me dit :
— Je n’y comprends rien… C’est bien de l’arabe mais lequel ? En tous cas, celui-ci, je ne le comprends pas…
Donc pas de traduction de poésies arabes. Je me contenterai des traductions de chez Pierre Seghers ou dans la collection
Piazza…

Petit à petit, les livres s’accumulent et, dans ma bibliothèque, le rayon s’allonge.

Je vais aussi apprendre les petites phrases pratiques en Urdu… « Je désire boire du thé » « Je m’appelle Anne, j’ai deux enfants… » etc. Ce qui amusera beaucoup Karim quand je les lui dirai car, évidemment, l’accent, c’est pas ça…
Quand, au retour du K2, nous nous étions arrêtés, à la fin de la dernière étape, des tables avaient été dressées, on y avait disposé les documents, la caisse, etc. Chaque porteur avait été appelé et payé. Mes compagnons leur avaient donné des vêtements. Les porteurs avaient accepté mais avec dépit.

J’avais remarqué que, en général, ils ne portaient que des tongs mais que, pour monter sur les glaciers, l’organisation avait mis à leur disposition des espèces de coques en caoutchouc en forme de chaussures. Comme ils ne portaient pas de chaussettes, les bords causaient des blessures mais cela valait mieux que de marcher pieds nus. Nous, nous avions nos vêtements thermiques mais, eux, n’avaient que leur shalwar kamiz ordinaire en coton. Et, contre le froid, ils n’avaient que leur grand châle en laine dans lequel ils s’enroulaient tant bien que mal. Nous dormions dans nos duvets et sous nos tentes, tandis qu’eux restaient assis dans les enclos de pierres et passaient la nuit à la belle étoile, tout au plus recouverts d’une feuille de plastique.

Cela aussi m’avait bouleversée, surtout en pensant à notre habitude de changer nos vêtements selon les saisons et les modes. Combien de bonnes combinaisons de ski n’allaient-elles pas au container, après la saison ? Et maintenant que tout le monde remplaçait les chaussures en cuir par des chaussons pour l’escalade et des chaussures en goretex, pour les excursions… Ce gaspillage n’était-il pas regrettable et ne pouvait-on pas envoyer tout ça à ces gens qui allaient pouvoir en profiter ?

Comme d’habitude, j’avais commencé à en parler avec ma famille, mes patients, mes copains et, à la fin du compte, je me retrouvai avec trente-deux grandes boîtes en carton, pleines de vêtements pour les Balti… Il suffisait d’expédier. Donc, un soir, je demandai à notre équipe de pompiers s’ils pouvaient m’aider à transporter tout ça. Ils vinrent prendre mes caisses, les portèrent à Locarno dans le garage des bus postaux qui desservent la vallée, où un transporteur vint les prendre pour les déposer chez un expéditeur à Bâle qui les achemina par bateau jusqu’à Karachi. Fait remarquable de la part des occidentaux : puisqu’il s’agissait de bienfaisance pour les pauvres, les transporteurs ne me firent payer que le strict minimum. Tout le reste fut bénévole et gratuit ! Attendez la suite de l’histoire…

Quand j’explique à Sayed que je retourne au Pakistan, il me répond tout de suite que je dois aller loger dans sa famille ! Moi, honnêtement, je préfère retourner au Dear Shalimar. Mais il est vrai que c’est une occasion unique pour vivre quelques jours dans une famille et voir comment cela se passe. Je finis par accepter ; ses frères m’attendront à l’aéroport. Monsieur Ashraf et Karim aussi, d’ailleurs. Il est déjà prévu que, le lendemain, nous irons réserver le voyage pour Skardu.

III. Deuxième séjour au Pakistan – Le Biafo-Hispar

Rawalpindi.

Finalement, le 13.VII.91 arrive…


Francesco me conduit à l’aéroport local de Agno. Puis, escale à Zurich avant Francfort où je prends un avion de la Pakistan Air Lines. Je voyage avec la PIA car c’est une façon de soutenir l’économie de ce pays.
Dans l’avion, je suis assise à côté d’un Pakistanais très BCBG. Il engage la conversation. C’est un scientifique et il revient d’un congrès à Londres. Puis les questions normales. Comment se fait-il que je voyage seule ? Où est-ce que je vais ? Que vais-je y faire ? Je lui raconte mon projet, il se montre préoccupé…
— Vous allez dans les provinces du Nord… Savez-vous que c’est dangereux ? Et s’il vous arrive quelque chose, nous ne pourrons rien faire pour vous…
— Ne vous inquiétez pas : j’y vais avec des amis qui sont de là-bas et puis nous allons en montagne où rien ne peut nous arriver…
Il n’a pas l’air convaincu :
— En tous cas, voici ma carte… En cas de besoin, appelezmoi tout de suite…
— Merci beaucoup ! À part le fait que, dans le Baltistan, les cabines téléphoniques se font rares et sur le glacier, encore plus…
Il n’apprécie pas mon humour, qu’il ne comprend d’ailleurs pas car il n’est jamais allé dans ces régions. Qu’iraient faire les gens bien dans ces contrées barbares ?
Un gros orage nous oblige à attendre l’accalmie à Lahore. Quand, finalement, nous atterrissons à Islamabad, l’air est rafraîchi par la pluie. Monsieur Ashraf et Karim m’attendent ainsi que Osman, un des frères de Sayed. Ils s’expliquent entre eux. Aujourd’hui, je vais aller saluer la famille de Sayed et loger chez eux. Demain, nous nous retrouverons pour régler les paperasses et, si tout va bien, après-demain, nous prendrons l’avion pour Skardu.

Osman m’emmène chez ses parents. Les rues du vieux Rawalpindi ne sont pas asphaltées. C’est déjà la poussière dans toute sa splendeur. De nombreux nids de poule, on roule au pas.
La « vieille » maison est une curieuse bâtisse : seul un portail en fer donne sur la rue, il n’y a pas de fenêtres. Nous entrons et débouchons directement dans un patio sur lequel s’ouvrent les pièces d’habitation et, au premier étage, les chambres. Mais aucune pièce n’a de fenêtres vers l’extérieur. Est-ce une mesure de précaution en cas de violences ?
Je vais saluer les parents de Sayed : le papa est un monsieur qui semble âgé et la maman est une petite dame toute rondelette et très rieuse. Ils sont accueillants. Il y a aussi les sœurs et les autres frères et les enfants de ceux qui sont mariés mais cela fait trop de monde à la fois… Je dois tout de suite leur parler de Sayed ! Le papa parle bien l’anglais, il parle tout bas et il est très calme. Voilà le thé et, déjà, ma première incongruité :


— Non merci, pas de lait… Du thé noir, s’il vous plaît… — Comment ça, pas de lait ?
— Non, j’y suis allergique…
— Mais votre mère vous a quand même allaitée… !
— Ben non… j’y étais allergique. Alors, dès ma naissance, cela a été compliqué : du thé, le lait en poudre des soldats américains…
Oh la la… Ils me regardent avec compassion… ho la la… la pauvre ! Mais leur thé noir fort sucré est exquis ! Cette conversation va se reproduire tout au long de mon séjour. Tout le monde va s’indigner parce que je refuse le lait. En fait, eux préparent même le thé sans eau, rien qu’avec du lait, et les Hunza y mettent du sel au lieu de sucre. Chacun ses goûts.

Les femmes sont en train de faire la lessive, puis elles nettoient le pavement. À nouveau, la propreté est impeccable. Dès que le point d’eau est libéré, elles m’y offrent la douche, froide mais bien venue. La maman me conduit à une chambre, les garçons y déposent mon sac de voyage. Je puis me changer et je me sens tout de suite beaucoup mieux.
Puis, on étend une grande nappe à même le sol : les filles y déposent de la nourriture, on mange avec les mains, sans couverts, mais c’est délicieux : les saveurs qui m’avaient enchantée, l’année précédente. Voilà, je suis revenue…

Le temps a été mauvais pendant trois jours, l’avion pour Skardu ne volera pas demain. En soirée, Osman et Jasmine, l’une des sœurs, m’emmènent visiter la grande mosquée, offerte au Pakistan par le roi Fayçal d’Arabie. C’est une construction immense, toute en marbre blanc, très aérienne, construite comme une tente de bédouin. On dit qu’elle peut contenir 74.000 personnes. Elle a coûté cent vingt millions de dollars. Ses quatre minarets sont très fins et hauts de nonante mètres. Elle couvre 5.000 mètres carrés. En son centre pend un lustre sphérique étonnant. Malgré son style très moderne, c’est une
merveille. Mais ce n’est pas tout cela qui enchante…
Le soir tombe, une petite brise se lève et repousse la chaleur du jour… Le ciel vire aux couleurs si particulières, nuancées de violet et d’orange… Aux odeurs de poussière se mêlent les parfums de fleurs et les fumées des feux de bois ou au charbon, sur lesquels on cuisine… Dans le lointain, les collines de Margalla se profilent plus sombres. Un muezzin appelle à la prière… Nous nous promenons pieds nus dans l’eau tiède qui ruisselle sur les pavements de marbre blanc et cascade le long des escaliers… Les gens passent, ils saluent, ils bavardent, ils rient… Des enfants jouent… C’est une atmosphère tellement particulière qu’elle inspire des élans mystiques. Cet endroit est particulier. J’y étais venue l’an dernier, rapidement, avec les Italiens. Aujourd’hui, tout est différent : nous sommes tranquilles, on est bien, délicieusement bien… Le coucher du soleil pendant lequel la chaleur du jour cède à la fraîcheur de la nuit, dégage vraiment une énergie mystérieuse. C’est le premier jour du muharram.
Jasmine parle assez d’anglais pour que nous puissions communiquer. Nous bavardons et restons longuement assises dans la tiédeur du soir.
Je suis obsédée par les moustiques car ce n’est pas le moment de faire une crise de malaria ! Donc, à tout moment, je lève mes chaussettes ou abaisse mes manches. Jasmine se moque de moi et je dois lui expliquer…
— Mais enfin, finit-elle par me dire, qu’est ce qui te fait partir là-bas ? Tu n’es pas bien, ici chez nous ? Tu ne préfères pas passer un mois avec nous ? Il y a tellement de belles choses à visiter dans les environs. Nous demanderons la voiture et un des garçons nous conduira. Nous irons rendre visite à des amis, nous ferons des pique-niques dans les collines, quand il fait trop chaud. Les enfants adorent faire des pique-niques…
J’ai beaucoup de mal à lui expliquer que je suis venue, avec le but précis et préparé depuis longtemps, d’aller en montagne. Évidemment, un mois de dolce farniente dans sa famille est une idée séduisante ! Visiter les richesses culturelles m’intéresse aussi mais, cette fois, mon but est en montagne. Jasmine secoue la tête…
— Ts, ts, ts… Je ne comprends pas comment tu peux préférer aller courir dans le froid où il y a des ours, au lieu de rester ici avec nous !

Quand je rejoins ma chambre, elle est comme un four à accumulation. Les murs en brique ont cuit pendant toute la journée et, maintenant, ils restituent cette chaleur vers l’intérieur. Je cuis : mon thermomètre « qui-ne-va-pas-au-delà » s’arrête à 50°C… Impossible de fermer la porte ni de dormir sans allumer le ventilateur mais celui-ci fait un bruit épouvantable ! Pas étonnant que les autres membres de la famille dorment dehors ou sur la terrasse mais je n’ose quitter la chambre qu’ils ont si aimablement mise à ma disposition. D’ailleurs, dehors, il y a les moustiques…
C’est dans ma chambre surchauffée dans la « vieille maison » de Rawalpindi que je comprends la logique du ramadan. Dans un pays torride où il est impossible de travailler pendant le jour, où, comme les parents de Sayed, les gens se lèvent à 3 heures du matin mais font la sieste pendant la journée et reprennent leurs activités le soir, il est logique de ne pas manger pendant tout ce temps de somnolence. Nous non plus, nous ne mangeons ni ne buvons pendant que nous dormons, la nuit. Tout simplement, dans ces pays torrides, on vit la nuit et on dort le jour. Par contre, en Europe, on travaille de 8 heures à 18 heures… et ne pas manger ni boire pendant le travail est une aberration due à l’obtusion mentale qui ne saisit que le sens apparent, sans être capable de comprendre le sens profond d’un précepte religieux. De même est-il normal de se couvrir dans les pays très ensoleillés et de se découvrir dans les pays à faible taux d’insolation. C’est une question, non pas de dogme religieux, mais de bon sens et de santé… Finalement, je m’endors et ils me laissent dormir jusqu’à 10 heures !
Ils m’offrent du thé et des chappattis puis la maman commande la voiture. Osman nous sert de chauffeur.

Avant chaque action, la maman récite une oraison jaculatoire. Cette fois, c’est la prière pour demander la protection avant de partir en voyage. Les jeunes prient manifestement beaucoup moins. Les dames s’installent à l’arrière et la maman commande. Chez le vendeur de riz ! Nous allons acheter du riz… au marché, chez le légumier… Près du grand bazar, Osman gare la voiture et reste pour faire la garde pendant que les dames vont flâner le long des boutiques où l’on vend des tissus, des soieries, des dentelles. Les couleurs sont gaies. Les passants sont joyeux, ils rient et s’interpellent. La maman regarde les étoffes, les touche, discute avec les vendeurs. Les sœurs choisissent un vêtement pour moi. C’est un shalwar kamiz imprimé : il suffit de découper le tissu le long de la ligne et puis de coudre le long de l’autre ligne et le vêtement est fait. En plus, il y a le dupatta assorti : ce n’est pas un voile mais un genre de châle qu’on jette artistiquement sur les épaules. Elles ont choisi la couleur crème avec des fleurs brodées autour de l’encolure et de petits bouquets parsemés le long des manches courtes et de la tunique… Je suis embarrassée, je veux payer…
— Non, non, non ! Penses-tu… on te l’offre…
Puis elles se mettent à rire…
— Tu sais, nous avons tellement pitié de toi, avec tes horribles vêtements… D’ailleurs, tu dois avoir beaucoup trop chaud là-dedans… et c’est si vilain… !
Mes horribles vêtements ? C’est un nouveau pantalon de la marque Mello’s, violet avec garnitures jaunes ! Y a pas plus mode italienne que ça mais, évidemment, le shalwar crème aux petites fleurs roses, c’est tout autre chose !
Nous passons devant un magasin qui vend des bijoux en or. Je n’y résiste pas… Nous n’y résistons pas… Nous voilà toutes avec le nez collé à la vitrine. Je repère des bracelets comme ceux qui m’avaient tentée, l’an passé.
Je le dis à Jasmine…
— Oh, oui ! Ce sont des « bangles », des bracelets typiquement pakistanais ! Tu as assez d’argent ? Oui ? Alors tu dois les acheter ! Nous, les femmes pakistanaises, nous les aimons particulièrement… Les femmes doivent porter de l’or, nous aimons l’or qui d’ailleurs fait partie de notre dot. Et notre or est beaucoup plus précieux que le vôtre car le nôtre est à 22 carats alors que le vôtre n’en a que 18…

Elle explique à ses sœurs et à sa mère, et on finit par sonner et entrer. J’essaye un bracelet, il est trop grand ; plus petit, c’est « modèle enfant » Tout le monde rit mais mes mains sont fines et, plus grand, ce bracelet m’échappe. Alors, au lieu d’en acheter un grand, j’en prends deux petits… Cela les amuse ! J’enfile un bracelet à chaque poignet et elles approuvent car, finalement, je vais ressembler à une femme…
J’ai repéré autre chose. Pendant l’escale à Dubaï, j’avais visité une boutique dans laquelle on vendait tous les bijoux de la caverne d’Ali Baba. Des cascades de colliers en or, des rivières de bagues, bracelets et colifichets. De l’or à profusion ! J’y avais vu une grosse médaille qui portait la calligraphie « Allah ». Là, c’était « style pataca » genre Louis d’or, sur grosse monture comme c’était la mode dans les années 60. J’en vois une semblable mais toute simple. Disons pour petit budget, presque style circuit imprimé. Malgré la folie des bracelets, je peux me la permettre. Maintenant que j’ai appris à écrire en arabe, je suis ravie et mes compagnes sont enchantées ! Nous rentrons à la maison très excitées et satisfaites de nos emplettes. Jasmine et ses sœurs se mettent tout de suite à la machine à coudre. Il n’y a qu’Osman qui fait la moue :
— Tu vas porter cette médaille ?
— Ben oui, je la porte déjà… Elle sera le talisman qui va me porter bonheur en montagne… C’est quand même plus joli que la Madone de Lourdes en fer blanc…
Il ne connaît évidemment pas la Madone de Lourdes.
— Mais tu n’es pas musulmane…
— Et alors ? Allah ne peut-il pas me protéger si je ne suis pas musulmane ?
— On ne rit pas avec son nom… — Je n’en ai pas l’intention !
— Mais tu ne te rends pas compte que tu es sacrilège… ? Tiens, par exemple, quand tu vas à la toilette, tu devrais enlever ta chaîne et la laisser pendre dehors et ne la remettre qu’après t’être purifiée.
— C’est ça… ! – répond son père en se moquant de lui : bien essayé… ! Alors, il y a un voleur qui passe et part avec la chaîne et le médaillon… Ça, c’est inciter les voleurs à commettre le péché de vol…
Tout le monde rit mais Osman reste soucieux.
En peu de temps, mon nouveau shalwar est cousu. C’est vraiment tout autre chose que Mello’s… Et léger… et tellement plus adapté… et vraiment super élégant… Toute la famille applaudit. Je suis ravie !

Tout d’un coup, tout tremble. Je suis surprise, eux pas. Ils vont s’asseoir au milieu du patio, la maman récite des prières et, quand elle voit mon air perplexe, elle dit tout simplement : « La terre bouge… »
En fin d’après-midi, les sœurs m’emmènent à la maison de la prière. Les hommes vont à la mosquée mais les femmes se réunissent chez l’une d’elles. Nous y rencontrons d’autres femmes, elles m’accueillent cordialement, nous nous asseyons en cercle et, bien qu’elles soient sunnites, l’une d’elles commence à lire l’histoire de l’imam Hussain, si cher aux shiites. Cela doit être fort triste car elles pleurent. Quand nous partons, toutes me disent qu’elles prieront pour moi et pour que je revienne et pour que je devienne une bonne musulmane : « Khuda hafiz… » Que dieu te protège…

Osman n’a pas oublié que, ce soir, j’ai rendez-vous avec monsieur Ashraf et Karim. Il m’y conduit. Bonne nouvelle : demain matin, l’avion pour Skardu vole, donc Karim et moi, nous partons !
Quand la fraîcheur du soir tombe, les sœurs me font monter sur le toit plat de la maison. C’est une vaste terrasse, il y a des cages avec des lapins et des poules. À nouveau, le ciel prend ses couleurs incroyables. Cette fois, j’observe longuement comment il passe du jaune à l’abricot, puis rose, violet et enfin un bleu intense… Soudain, il vire encore au gris et, étonnamment, il devient rouge vif avant de sombrer dans la nuit. Mais, surtout, je suis fascinée par le ballet d’une infinité de cerfs-volants.
À nouveau, les odeurs de cuisine…Sur les toits voisins, d’autres familles sont réunies et bavardent, un verre de thé à la main, tandis que les enfants font voler des cerfs-volants. Jasmine se confie… Elle est mariée et, normalement, elle n’habite pas ici. Elle a des enfants, ils jouent avec les autres enfants autour de nous. Elle est revenue vivre quelques temps dans la maison de ses parents : sans doute pendant les vacances. Je ne la questionne pas…

Quand nous descendons pour le souper, le papa nous dit que Sayed a téléphoné pour demander comment cela se passe. Pendant le repas, Osman m’explique qu’il vient de réussir ses examens et qu’il veut venir étudier à Genève. Je crains que le portrait idyllique mais fallacieux que Sayed leur brosse de la Suisse ne soit en train de provoquer un tas d’illusions. Prudemment, j’essaye de lui expliquer que, d’abord, il doit obtenir des permis de séjour. Ensuite, avant d’entrer à l’université, il doit présenter des diplômes d’études secondaires. Rien ne correspond jamais à rien. Surtout, à Genève, il doit connaître le français, à Zurich, l’allemand et, dans le Tessin, l’italien. S’il veut aller étudier en Europe, le mieux serait la Grande-Bretagne. Tous me regardent étonnés… Mais Sayed, alors ? Lui, il a tout de suite pu s’installer. Il n’a pas eu tous ces problèmes. D’ailleurs, il envoie même de l’argent pour construire la nouvelle maison… Ah bon ? Je suis perplexe mais ne dis plus rien…
* * *


Skardu

Vers 3 h 30, un réveil sonne. À 4 heures, le père vient me réveiller. À 4 h 15, il vient me saluer car il part à la mosquée. Je lui demande sa bénédiction comme le font les enfants respectueux. Khuda hafiz… À 4 h 20, Osman vient dans ma chambre prendre mes bagages et nous descendons. La maman est assise dans un coin et récite les prières. Nous nous saluons. Je n’en finis pas de la remercier. Elle me serre dans ses bras…
Osman me conduit à l’aéroport tandis que les couleurs de l’aube s’intensifient.
Karim m’attend déjà. Très sérieux, Osman me confie à Karim. Je comprends qu’il lui fait un tas de recommandations. Karim fait « oui, oui, bien sûr… », de la tête. Dernières salutations…

Le vol est magnifique. Le ciel est extraordinairement pur après ces jours de pluies et d’orages. Le pilote fait même le guide touristique, il nous montre le Hindu Kush, Tirish Mir, K2 et il vole lentement et assez bas au-dessus des glaciers Hispar et Biafo. Karim et moi avons le nez collé au hublot. C’est là… Ben, oui… C’est là… Le vol n’a pas duré une heure…

Nous revoilà au Motel K2. Nous prenons deux chambres voisines. Puis nous allons « en ville » pour l’achat de nos provisions et recruter des porteurs. Le soir, nous nous asseyons dans le jardin. Un groupe de Punjabi chante des chants religieux…
Le lendemain, il fait frais. Après le petit-déjeuner, profitant encore de la température agréable, nous montons au vieux fort. De là-haut, la vue est extraordinaire sur toute la vallée de l’Indus. Quand nous descendons, nous allons au bazar, continuer nos emplettes. Nous y rencontrons Shafi, un cousin de Karim, qui sera notre cuisinier, et Aidar qui sera notre guide car il a déjà parcouru le trajet.
En rentrant au motel nous rencontrons l’une des personnes qui, l’an dernier, assistait à l’installation de la machine pour compacter les boîtes de conserves. Il vient nous saluer, nous bavardons et je lui demande si la machine fonctionne toujours ?
Il me regarde d’un air désolé… — Vous voulez la voir ?
Il nous conduit vers le bâtiment d’en face, il ouvre la porte d’un réduit et elle est là, intacte, couverte de poussière.
— Vous la voulez ? Nous on ne sait pas quoi en faire. Elle ne sert à rien et nous encombre. Elle consomme même de l’électricité. Nous, ce qu’il nous faudrait, ce sont des pompes pour irriguer nos champs et nos prés pour que nos vaches donnent plus de lait pour nourrir nos enfants… Des stations d’épuration des eaux pour produire de l’eau potable…
Eh bien oui, le Pakistan comme l’Inde ont assez d’argent pour maintenir des garnisons militaires à 5.000 mètres d’altitude et construire des bombes atomiques mais pas pour construire des égouts, des aqueducs, des stations d’épuration et fournir de l’eau potable à ses citoyens et ainsi améliorer la santé publique.

J’ai apporté une cassette avec des chants religieux, en pensant que cela allait faire plaisir aux porteurs shiites puisque c’est leur mois de prière. Nous trouvons un appareil et, pendant que Karim et moi l’écoutons, un des Punjabi l’interpelle :
— Vous savez ce que vous êtes en train d’écouter ?
— Je ne suis pas sourd ! répond Karim.
— Ce sont des prières et on ne joue pas avec ces choseslà… ! réplique le type avec un air menaçant.
Karim le laisse partir puis il me dit :
— Ce sont des fanatiques, des gens dangereux… Tu as vu qu’il a la tabaâ, cette tache noire au milieu du front ?
Oui, je l’avais remarqué.
— Ces types mettent un caillou par terre et, chaque fois qu’ils prient, ils cognent leur front sur ce caillou et ils en gardent la marque pour faire voir qu’ils sont très religieux… C’est la bosse de piété… J’aime pas ces gens… Ils sont dangereux…
— Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent ici ? Ils ne vont tout de même pas au K2 ?
— Non, ça c’est plutôt le genre extrémiste religieux… Je ne sais pas ce qu’ils font ici… Il y en a plusieurs, comme s’ils avaient une réunion… On fait bien de les éviter et d’être discrets… Surtout pas d’histoires, maintenant qu’on est sur le point de partir…
Pendant le souper, le serveur vient m’avertir que quelqu’un me demande à la réception… Surprise, je m’écrie :
— Capitaine Mazhar !
— Vous vous souvenez de moi !
C’est le capitaine que nous avions rencontré sur le Baltoro et avec qui j’avais bavardé longuement l’an dernier. Nous nous installons dans le jardin pour prendre le thé. Karim va passer la soirée dans la chambre de son cousin.
— Alors, vous êtes en congé ? Je reviens du Gasherbrum où j’ai accompagné une expédition américaine en tant qu’officier de liaison… Mais vous, que faites-vous ici ? — Nous allons au Biafo… — Sans groupe ?
— Oui, sans groupe, avec Karim, son cousin et trois autres…
— Magnifique ! Vous verrez : cette fois, vous allez pouvoir apprécier pleinement la beauté de ces montagnes. Et, avec cinq de nos gaillards, vous êtes dans de bonnes mains et en toute sécurité…
Puis, comme l’an dernier, nous bavardons longuement : les garnisons sur la frontière avec l’Inde… les expéditions qui vont et qui viennent…
Quand il commence à faire frisquet, nous prenons congé et je vais dans ma chambre. Il s’en faudrait de peu pour se faire un cercle d’amis.
Enfin, le 18.VII, nous partons tôt le matin, en jeep, vers Askole.
À Shigar, Karim engage deux autres porteurs. Maintenant, nous sommes au complet : Karim, Shafi, Ali, Aidar et Abbas et trois autres qui ne vont nous accompagner que pendant les premiers jours. L’un après l’autre, ils vont nous quitter au fur et à mesure que le poids du pétrole pour cuisiner et des vivres diminuera.

Cette année, la route devait arriver jusqu’à Askole mais un torrent en a emporté un tronçon. À l’improviste, Shafi s’empare de moi, me jette sur son épaule comme un sac de farine, traverse le torrent en courant et j’atterris de l’autre côté. Tout le monde rit… Je suis consternée et, tant qu’à faire, je dépose un énorme baiser, très sonore, au milieu de sa joue barbue… Tout le monde applaudit, c’est bien parti… Nous continuons à pied…
Le soir, nous campons à Askole. J’installe ma petite tente igloo, thermique cette fois. Les autres logeront chez l’habitant. Cette année, je n’ai pas raté la couleur locale et j’ai emporté mon coran en italien. Le flap de ma tente est relevé, mes petites affaires sont visibles. Le représentant de l’ordre vient me demander de bien vouloir venir signer les registres et montrer nos documents. Il jette un coup d’œil vers l’intérieur et voit la couverture écrite en caractères arabes de mon coran, il regarde aussi mes bracelets à mes poignets, puis il me demande :
— Vous êtes musulmane ?
— Non, j’étudie…
— Atchaa, bohot atchaa hai… !
Il approuve et m’emmène au poste, me présente un fauteuil, fait apporter le thé et se met à me poser un tas de questions. Nous parlons des expéditions de l’an dernier. Il est ravi que moi aussi je sois de son avis : les gens de l’an dernier, c’étaient des barbares… Enfin, Shafi s’approche discrètement : le souper est prêt.
Je vais donc dormir toute seule dans ma petite tente puisque mes compagnons dorment dans les maisons. Une femme européenne, seule dans une simple tente en toile, au beau milieu d’un village shiite perdu au fin fond des « zones tribales » de la frontière Nord… Aujourd’hui, cette zone est qualifiée de « Number one terrorist center of the planet ». Par contre, moi, je me sens protégée comme si autour de moi chaque habitant était un ange gardien.

Le lendemain, nous partons tôt. Nous remplissons nos gourdes d’eau fraîche, je mets prudemment les pastilles désinfectantes de Micropur dans la mienne. Les porteurs coupent des branches et s’en font des « alpenstock ». Puis, c’est la longue marche dans cette zone désertique sous un soleil terrible, jusqu’au glacier Biafo. Au lieu de le traverser pour continuer vers le Baltoro, nous obliquons vers la gauche et Bism’illah… nous commençons l’ascension… J’ai mal à la tête, sans doute à cause du soleil mais aussi des premières heures en altitude. On est à plus de 3.000 mètres. Nous atteignons des rochers surplombants où nous reposer. Karim et moi, nous nous serrons pour pouvoir bénéficier de l’ombre sur une petite vire. Il voit que cela ne va pas, il se recule et me dit :
— Couche-toi, appuie ta tête sur mes genoux et dors… Ton mal de tête va passer…
En effet : après une demi-heure, je me réveille et je me sens en pleine forme. Cela doit être l’altitude. Quand nous arrivons au premier emplacement des camps, le long de la voie classique, il y a des tentes partout et une foule de gens.
Les porteurs et les guides se connaissent, ils parlent ensemble… Ils viennent saluer… Shafi prépare sa spécialité : hunza soup, puis macaronis et dal. Mon mal de tête disparaît complètement après avoir mangé.
Chaque soir, nous resterons assis autour du feu, à bavarder, à raconter des histoires d’expéditions et d’ours ; il y a même des léopards des neiges… Ils me racontent que, dans tel endroit, les alpinistes étaient partis grimper et, quand ils sont redescendus, ils ont trouvé leur camp dévasté. Les ours avaient déchiré les bidons malgré l’épais plastique et dévoré tout ce qu’il y avait de comestible. Mais, en passant, ils avaient aussi déchiré tout le reste : tentes, vêtements… tout… et les alpinistes n’avaient pu faire autre chose que redescendre le plus vite possible à Askole, avant de mourir de froid et de faim… Cela fait rigoler mais y’a pas de quoi rire : nous montons vers la zone des ours qui, maintenant, savent que campement signifie nourriture…

Au matin, il n’y a que 9°C… Ça change des 40°C à Pindi…
Le quatrième jour, nous sommes à 4.200 mètres selon la carte mais l’altimètre ne marque que 4.000 mètres et il commence à pleuvoir. Les porteurs montent la grande tente qui leur est destinée et un auvent sous lequel cuisiner. Karim s’assied dans ma tente pendant le repas. Le long du glacier, les prés sont fleuris et, sur le sable mouillé, nous voyons des traces d’ours.
Abbas est un fin connaisseur : chaque jour, il va cueillir des plantes pour assaisonner nos repas. Il m’a fait connaître le « burze », une variété d’armoise qui a un parfum délicieux. Les porteurs piquent une petite fleur dans leurs cheveux, sur leur bonnet ou derrière l’oreille…

Le lendemain, nous rejoignons un excellent endroit pour installer notre campement. Il est plus tôt que prévu car nous avons marché rapidement. Nous brûlons même des étapes et allons plus vite que le parcours décrit dans les guides. Cela ne déplaît pas aux porteurs qui rentreront plus tôt chez eux. Il n’est encore que 15 h 30. Cela va nous permettre de faire un petit tour, regarder les fleurs et faire des photos. Des porteurs d’un groupe d’Italiens descendent et s’arrêtent pour nous parler. Ils rebroussent chemin : là-haut, il neige et ils n’osent pas passer le col. Pendant le repas, nous nous asseyons autour du feu et nous tenons conseil. Les porteurs demandent un jour de repos demain car c’est le dernier jour de muharram et cela nous permettra de voir comment évolue la météo.

La nuit est mouvementée : d’abord, les porteurs se mettent à crier… Ensuite, j’entends quelqu’un qui passe à côté de ma tente en respirant bruyamment : bouf, bouf, bouf… Je sors de ma tente pour voir ce qui se passe. Les porteurs crient, courent et sautent autour de nos tentes en agitant les bras et Karim très indigné me dit :
— Cet ours a voulu entrer dans ma tente !
Ah bon, le bouf, bouf, bouf… c’était donc un ours ! On se recouche… Puis, j’ai une étrange sensation : un poids sur mes pieds… Dans mon sommeil, je le repousse mais continue à dormir. Le matin, surprise : il a tellement neigé que ma tente est écrasée par la neige. Les porteurs m’avaient conseillé de monter ma tente à l’intérieur d’un petit enclos en pierres. Le muret a arrêté la neige qui a glissé le long de la pente de ma tente. Et voilà : à l’endroit où mon duvet touchait la toile, il est trempé ; tout le reste aussi est humide…

C’est à cet endroit que j’ai pris conscience d’une sensation importante. Je me suis sentie bien, en complet accord avec la nature. Il pleut, je suis mouillée… cela ne m’a pas dérangé. Le soleil est apparu et je me suis sentie tout aussi bien. J’ai compris le comportement des chamois : les animaux ne se rebellent pas contre la météo, elle est comme elle est et c’est tout. C’est aussi ce que je sens auprès de mes compagnons, ils ne se rebellent pas mais laissent aller. Il pleut ? Ben, on est mouillé, après il cessera de pleuvoir et on séchera… C’est très différent de ce que l’on rencontre auprès des Européens qui ne vivent pas en harmonie avec le temps mais se rebellent : ils luttent contre la pluie, contre le froid, contre la chaleur. Mais bon, on ne peut tout de même pas arriver trempé au bureau, d’ailleurs au prix où est le brushing… C’est sans doute cette acceptation de la nature qui a permis à notre petit groupe de poursuivre tranquillement, malgré le mauvais temps, alors que les Italiens ont rebroussé chemin. Cette « acceptation de la nature comme elle est » m’est restée, je m’y intègre et cela me tranquillise. Ce jour a sans doute été le point culminant de notre parcours et un des apprentissages les plus importants de ma vie ! Depuis, j’ai souvent remarqué que si j’essaye de « forcer », les choses tournent mal, tandis que, si je laisse aller, les choses s’arrangent d’ellesmêmes…
En matinée, les Italiens arrivent : ils rebroussent chemin. Quelques heures plus tard, il arrête de pleuvoir et le soleil perce. Il fait vraiment beau et chaud et nous pouvons faire sécher les tentes et les vêtements. Le paysage est tout blanc, c’est magnifique !

Donc, nous prenons un jour de repos. Mon altimètre indique 4.480 mètres… Ils me demandent comment ça marche. Je leur explique le poids de la colonne d’air au-dessus de nous : plus on monte haut, moins la colonne est haute et moins elle pèse mais, si le temps est mauvais, l’air pèse plus… Donc, si on est sûr de l’altitude à laquelle on se trouve, par exemple grâce aux cartes topographiques, la différence entre la pression réelle et la pression indiquée par l’appareil sert de baromètre et indique les prévisions du temps… Ils me regardent drôlement…
Nous tenons conseil. Nous nous asseyons en cercle et nous discutons… Karim traduit scrupuleusement. Là-haut se trouve le col qu’il faut atteindre. Maintenant que le ciel est dégagé, on devrait bientôt l’apercevoir. Les conditions ne sont pas bonnes car le temps reste variable. La couche de neige fraîche est importante, donc elle va cacher non seulement les traces des autres expéditions mais aussi les crevasses… Non, ce n’est pas un jeu, il faut prendre cela très au sérieux. Si nous y allons, il faut que tout le monde soit d’accord. Si une personne hésite, nous redescendons.
— Non, dit Karim : eux, ils veulent y aller…

Dans ce cas, je promets de doubler leur salaire. Là, c’est l’explosion : Ali se met à danser… Ses compagnons le rappellent à l’ordre car c’est muharram. Aidar me dit que nous passerons, même s’il neige des rochers.

24 VII. Nous nous préparons et là, je m’aperçois que j’ai été imprudente. J’avais demandé à monsieur Ashraf si je devais apporter du matériel de montagne. Non, non, il a des cordes et tout et tout. Je n’ai pas vérifié ! Quand je demande de sortir les cordes, il n’y a qu’une seule très vielle corde, sans doute de la récupération d’une expédition européenne. En temps normal, je ne m’y fierais pas mais là… Nous allons donc devoir nous encorder tous sur la même corde, en cas de crevasse… Les porteurs ne savent pas comment faire le nœud pour s’encorder. Je finis par attacher chacun par une « queue de vache ». Cette fois, c’est vraiment le cas de dire « Inch’allah, ça va tenir… » Nous partons à 7 heures comme un long mille pattes. Mes compagnons ont une technique de marche qui m’épuise : ils courent le plus vite possible pendant un bon moment et puis ils s’effondrent dans la neige pour reposer. Karim et moi nous décordons et nous continuons à monter chacun pour soi. Un pas après l’autre, lentement mais régulièrement, nous progressons vite et, à notre rythme, nous gérons et limitons nos efforts. Ici, il ne devrait pas y avoir de crevasses… Demain, on verra…
À 12 heures, Hispar-La, le col que nous devons franchir est en vue… et cette vue est grandiose ! Les porteurs exultent… Lentement, nous nous remettons en route… Ia Allah Kheir… Karim et moi arrivons au sommet à 15 heures, les porteurs arrivent un peu plus tard. Le ciel est dégagé, le panorama est extraordinaire : en dessous de nous, vers la gauche, s’étend le « Snow Lake » : une immense étendue de neige et vers la droite, tout le glacier Biafo que nous venons de gravir… Oui, c’est extra-ordinaire… Derrière nous, au-delà du col, on ne voit rien du glacier Hispar car il est perdu dans le brouillard.
Tout à coup, un vent violent se lève et il reneige à gros flocons, puis c’est vraiment la tempête. Impossible de rester ici à 5.150 mètres… Nous enfonçons dans la neige jusqu’aux genoux. Il faut au plus vite descendre d’au moins cent mètres et chercher une conque dans laquelle nous mettre à l’abri. Je prends dans mon sac toutes les sangles et cordelles que j’ai et je les noue bout à bout. Karim se lie à un bout et moi à l’autre. Cela fait-il dix mètres ? C’est une assurance psychologique, pas prudente car, si l’un de nous deux tombe dans une crevasse, sans doute allons-nous y glisser tous les deux… Nous commençons à descendre, Karim devant. Je suis très attentive pour pouvoir le bloquer en cas de glissade ou, pis, d’écroulement d’un pont de neige au-dessus d’une crevasse… Nous descendons au moins de 200 mètres et nous trouvons une belle conque au fond de laquelle nous montons nos tentes. Le vent est tellement fort que, pour empêcher les tentes de s’envoler, la seule solution, c’est de se coucher dedans… d’autant plus que nous ne disposons ni de « broches » pour fixer les tendeurs et arrimer les tentes ni de la possibilité de mettre en pratique le système D en remplissant des sacs en plastique avec de la neige pour remplacer les broches… Le vent est trop fort et il fait trop froid pour s’attarder dehors… Ce soir, pas de cuisine : nous grignotons des biscuits. Karim et Shafi dorment avec moi dans ma tente ; Aidar, Ali et Abbas dorment dans l’autre.
Le matin, tout le monde a un mal de tête : c’est l’altitude et le fait de ne pas avoir mangé. Ali vomit de la bile et dit des choses incohérentes, il n’y a pas à s’attarder. Le vent reste fort et il neige abondamment. Contrairement à mon habitude, cette fois, je prends un air sérieux et autoritaire, Karim traduit :
— Non, on ne cuisine pas, on plie bagage le plus rapidement possible, vous vous encordez et on descend sans traîner… Karim et moi partons dès que nous sommes prêts pour faire la trace. Ceci est un ordre…
Avant de partir, je vérifie les nœuds. Karim et moi marchons plus vite. Aidar lui a expliqué par où passer, d’ailleurs nous devinons des traces. Nous ne voyons qu’à quelques mètres car le brouillard est épais… Puis, tout d’un coup, nous sommes bloqués. Nous sommes complètement entourés de crevasses effrayantes. Il faut remonter un bon bout et effacer la « mauvaise » trace pour ne pas induire les porteurs en erreur. Nous avons l’impression d’errer au milieu des crevasses… Elles ont l’air d’être sans fond… Finalement, à 11 heures, nous débouchons en dessous du plafond des nuages et nous voyons au loin, sur la rive droite du glacier, les murets qui indiquent un des camps où les trekkings font étape. Nous y sommes à 15 heures. Les porteurs arrivent. Tout le monde exulte : nous sommes passés, ça y est, on l’a fait… On se serre dans les bras l’un de l’autre ! Enfin terre ferme… On s’installe et, surtout, on cuisine : nous sommes affamés, crevés mais euphoriques… Shukru oual hamdu illah !

Les jours suivants, nous allons descendre tranquillement : sentiers, rochers, pénitentes de glaciers latéraux, torrents, sable, poussière, grandes étendues de prés fleuris, petits ruisseaux idylliques… Soirées douces autour du feu pendant lesquelles nous parlons et racontons, entre amis…
La dernière étape contient une dernière petite leçon… Il fait très chaud, nous marchons à nouveau sous un soleil implacable et, au début de l’après-midi, nos gourdes sont vides…
Contrairement à la normale, nous ne rencontrons plus aucun cours d’eau. Quand, en fin d’après-midi, nous trouvons enfin un tout petit filet d’eau, nous ne comprenons pas d’où il provient. Il s’agit peut-être d’eaux usées provenant d’un village situé plus haut… Mais il n’y a pas le choix… Nous avons beaucoup transpiré, nous sommes assoiffés et mes compagnons boivent directement de cette eau. Je remplis ma gourde et y ajoute les pastilles de Micropur pour la désinfecter et, à partir de ce moment, il va falloir encore attendre une heure que ces pastilles fassent leur effet, avant de pouvoir boire… Vraiment dur, dur… Nous avons aussi faim ! Un des porteurs achète un poulet en passant près d’un village. Pendant que nous dressons nos tentes, l’un d’eux s’éloigne et tout en récitant les prières ad hoc, il égorge et plume le maigre petit poulet que nous allons partager à nous six… C’est vraiment peu de chose mais après le riz et dal, c’est exquis… Demain, nous serons « en ville ».

Ce pauvre poulet, si petit… égorgé… Dans ces régions, si chaudes et sans possibilité de conserver les viandes dans le froid, il est capital de vider les animaux de leur sang car celui-ci pourrit rapidement. Francesco, lui aussi, quand il va à la chasse, saigne et vide immédiatement de ses entrailles l’animal qu’il vient d’abattre, pour retarder le processus de putréfaction. Plusieurs heures passent avant que l’animal ne soit descendu de la montagne, puis porté au contrôle vétérinaire et ensuite apporté à la maison où il sera dépecé et mis au congélateur.
L’obligation religieuse d’égorger les animaux était, dans le passé, une mesure d’hygiène nécessaire, pour empêcher les gens de manger de la viande avariée. Aujourd’hui en Occident, dans nos abattoirs modernes, l’étourdissement avant la saignée permet de diminuer l’horreur de l’abattage car nous disposons immédiatement de la chaîne du froid. Dans ces petits villages du Baltistan ou de la vallée Hunza, il n’y a pratiquement pas d’électricité ni abattoirs ni frigos ni congélateurs… Il est donc normal qu’ils continuent à pratiquer l’égorgement. À nos latitudes, l’égorgement revêt un aspect particulièrement barbare et inutilement cruel puisque nous possédons les moyens de l’éviter. La religion musulmane offre une alternative au sacrifice du mouton : donner de l’argent ou de la nourriture aux pauvres, pratique nettement plus conforme à notre civilisation.
Il faudrait aussi comprendre ce que signifie cette « fête » pendant laquelle on égorge des milliers de moutons… Pour nous, il y a antinomie entre « fête » et « égorgement » Dans toutes les civilisations, dans toutes les religions, les hommes primitifs ont pratiqué les sacrifices humains. Puis un jour, ils ont remplacé leurs enfants par des animaux ou autres offrandes. Les hébreux ont expliqué cela en racontant le sacrifice d’Abram : au lieu d’immoler son fils, Abram sacrifie un bélier. Pendant mon séjour à Calcutta, la presse a parlé d’enfants sacrifiés à la déesse Kali…
Quand les musulmans égorgent les moutons pendant leur fête de l’aïd el kebir, en fait, ils commémorent le renoncement aux sacrifices humains de la part des hébreux avant le VII° siècle ACN, date probable de la rédaction de ce récit dans la Genèse… Quand les enfants assistent à l’égorgement des moutons, en fait, ils doivent dire merci à ce pauvre mouton qui prend leur place… Mais dans notre civilisation, avec notre approche du monde animal, cette pratique nous révolte.
Tout est relatif…
Quand on marche pendant de longues heures dans un environnement désertique ou que l’on passe de longues soirées sans télé, tout simplement assis autour du feu, on a le temps de se poser des questions. Plus je pense aux traitements barbares qu’on inflige aux animaux, moins j’ai envie d’en manger…

Le 30.VII, nous arrivons à Karimabad. Karim et moi prenons une chambre à l’hôtel. Nous sommes tous assis sur la terrasse pour une dernière bonne tasse de vrai thé et quelques tranches de cake. Je propose aux porteurs un dernier souper ensemble mais ils préfèrent partir tout de suite et rentrer le plus vite possible chez eux. Je leur donne le salaire convenu et la gratification promise et j’arrondis le tout vers le haut. Ils sont contents ! Puis vient le moment de nous séparer. Nous nous serrons intensément et longuement dans les bras les uns des autres en nous tapant sur les épaules comme de vrais hommes. Les gens, assis autour de nous, nous regardent avec étonnement. Puis les porteurs s’en vont. Shafi aussi s’en va car il veut être avant nous au village pour préparer notre arrivée. Karim et moi, nous nous offrons un souper digne de ce nom.
Ce soir encore la douche est glacée… Quand je dis au manager qu’un hôtel de cette classe mérite un chauffe-eau, il m’explique que oui, ils sont en train d’étudier l’installation de panneaux solaires. Mais la douche glacée est compensée par une bonne rasade de « Hunza Water » : un alcool distillé localement et certainement pas déclaré officiellement.
Nous restons longuement assis sur la terrasse et Karim me raconte que, en descendant le glacier, un des porteurs était quand même tombé dans une crevasse car un pont de neige avait cédé. Grâce à la corde, les autres ont pu le retenir. Puis ils ont mis les bâtons qu’ils emploient comme des alpenstocks pour marcher, en travers de la crevasse et ils s’en sont servi comme d’un pont… Plus bas, l’un d’eux avait glissé sur une plaque de glace, recouverte d’une dizaine de centimètres d’eau de fonte : il s’était étendu de tout son long et s’était relevé complètement trempé… Ils ne m’avaient rien dit pour ne pas m’inquiéter. Ia Allah ! Quelle histoire ! Je comprends maintenant pourquoi le sucre avait pris un goût de pétrole et que mon essuie-éponge était devenu tout collant et raide d’huile de cuisine…
En y repensant, cela s’est vraiment bien passé. Cela aurait pu mal tourner… En fait, pour satisfaire mes tourments existentiels, j’avais mis la vie de ces hommes en danger. Moi, je suis ici pour mon plaisir et, eux, ils m’ont accompagnée pour se procurer de l’argent pour faire vivre leur famille… C’est très différent…

La vallée Hunza

Nous arrivons dans le village de Karim et Shafi vers midi. Les villageois sont dans la rue et nous accueillent avec des applaudissements. Ils veulent nous voir !
Quelqu’un apostrophe Shafi en lui disant que c’est scandaleux qu’ils m’aient traînée sur les montagnes dans la neige et le froid et sans rien à manger. Shafi, qui a un visage de Yeti, rit de toutes ses dents et rétorque que « non, non, bien au contraire : nous avons mangé des moutons et des poules » ! Nous sommes reçus dans la maison de Karim, par sa mère, son épouse, ses six enfants et ses cinq sœurs. Ils mettent une chambre à ma disposition. Après les cérémonies d’usage, nous devons faire le tour du village et aller saluer tout le monde.
Le soir, nous nous asseyons sur le toit plat de la maison, on nous apporte des choses délicieuses à manger et Karim nous procure une bonne réserve de Hunza Water…
Que faire pour remercier tout la famille ? Ils me proposent que je leur offre un pique-nique sur le col du Kunjerab. Le lendemain, je loue un bus et tout le monde embarque, avec toutes les sœurs et tous les enfants.
Peu avent le col, tout le monde descend pour allumer un feu et préparer les grillades. Karim et moi poursuivons jusqu’au col, à 4.693 mètres, qui est le poste frontière avec la Chine. Il y a une borne. Je cours au-delà de cette borne pour me faire photographier sur le sol chinois… Karim me crie :
— Reviens vite ici : avec ces Chinois, on ne sait jamais ! Un jour, avec des copains nous avions fait les idiots, un de nous a couru au-delà de la borne frontière et, tout à coup, il y a un tas de soldats chinois qui sont sortis d’on ne sait où, ils ont attrapé notre copain et on ne l’a jamais revu… !

Puis, nous redescendons et rejoignons la famille qui est en train d’étendre les couvertures sur lesquelles s’asseoir. Les hommes ont allumé un feu, ils font griller des morceaux de viande. Nous nous asseyons autour de plats de riz et de dal. On mange avec les mains. Des verres de thé circulent. Les enfants jouent autour de nous. Les dames se sont faites belles, elles portent un vêtement de fête mais aussi leur élégante coiffure traditionnelle. Il s’agit d’une petite toque brodée avec des couleurs vives, au-dessus de laquelle elles jettent un voile très léger. Leurs grands yeux sombres sont encore agrandis par le khôl. Elles sont magnifiques et surtout, elles rient, elles papotent : elles ont vraiment l’air d’être des personnes heureuses. D’ailleurs, autant les hommes que les femmes, ces gens n’arrêtent pas de papoter et de rire… De temps en temps, Sayed m’explique les blagues qu’ils racontent mais leur humour se traduit difficilement…
Le repas est abondant et dure des heures. Puis on fait la sieste, d’autres se promènent. Ce n’est qu’en fin d’après midi qu’on commence à éteindre les dernières braises et à tout ranger dans le bus. Quand nous rentrons, le soir tombe. Karim fait arrêter le bus à Sost parce qu’il doit y faire une course. Il revient avec une boîte en carton qui contient une lampe tempête.
— Encore une lampe tempête ! s’exclame sa mère : tu viens à peine d’en acheter une…

Le lendemain matin, pendant que je sirote le thé et déguste les chappattis, Karim m’annonce que ses sœurs veulent parler avec moi. Vers 10 heures, nous sommes assises sur les tapis, dans la salle de séjour. De nuit, on y déroule des matelas et de nombreuses personnes y dorment. Le matin, on roule ces matelas et ils deviennent des coussins installés le long des murs et sur lesquels s’appuyer puisqu’on s’assoit par terre.
Karim traduit… Une des sœurs attaque tout de suite : elle aussi voudrait se couper les cheveux et voyager ! Alors commence une très longue explication… Plus je vois leur regard ahuri, plus j’essaye d’expliquer… Les Européennes se coupent les cheveux parce qu’elles travaillent et qu’il y a un tas de règles d’hygiène à respecter. Les cheveux longs jusqu’à la taille comme les leurs, cela devient fort compliqué. Par exemple, dans un magasin d’alimentation ou une usine, on est obligé de porter un bonnet. Partout, on doit toujours être bien coiffée, c’est une condition sine qua non et laver les cheveux tous les jours, passe encore, mais sécher de longs cheveux, ça c’est un problème…
Comment ça c’est un problème ? Eh bien oui, si on commence à travailler à 8 heures, vous devez être présente à 8 heures… mieux encore avant 8 heures… Votre patron se trouve sur le pas de la porte avec sa montre en main et si vous êtes en retard, il vous demande comment il se fait que vous arrivez à 8 h 05 au lieu de 8 heures. Et si vous devez pointer, la machine indique l’heure exacte, à la minute près. Mais pour être à 8 heures au boulot, il faut se lever à 6 heures… Si vous y ajoutez une heure pour vous laver les cheveux et les sécher, ça commence à faire très tôt… Donc, les cheveux courts, c’est d’abord une question de facilité.
Il y a autre chose : si toutes les femmes se coupent les cheveux et vont chez le coiffeur, cela fait des milliers d’emplois, non seulement les salaires des coiffeurs mais aussi les salaires de toutes les personnes qui travaillent dans l’industrie des shampoings et cosmétiques… Là, elles me regardent d’un air ébahi…
Et le mariage ? Je ne suis pas mariée ? Je ne suis plus mariée ! Pour simplifier, je leur dis que « j’ai divorcé mon mari… », c’est-à-dire que je l’ai quitté… Oh la la… Ça, c’est extraordinaire… Mais alors qui paye pour moi ? Ben moi ! Je travaille et je gère moi-même mes affaires… Donc, pour payer mon voyage, j’ai travaillé et épargné… Elles commencent à faire la moue… Quel travail est-ce que je fais ? Je travaille dans un hôpital où je soigne des personnes malades. Et c’est difficile mon métier ?
À chaque fois, il faut expliquer comment fonctionne notre système. Il faut des diplômes ! J’ai commencé l’école primaire dès mes cinq ans : tous les jours de 8 heures à midi et de 13 heures à 16 heures… et cela pendant six ans. Ensuite, l’école secondaire pendant encore six ans. Et ensuite, l’école supérieure encore pendant trois ans mais, après, il y a tous les cours de spécialisation et les recyclages qui continuent… La formation permanente…
Oh la la… Là, cela devient beaucoup moins séduisant. Oui, tout cela est très compliqué.
Cela explique aussi pourquoi nous préférons avoir peu d’enfants. Éduquer des enfants, c’est difficile et ça coûte très cher… Chez nous, on dit qu’éduquer un enfant coûte autant que construire une maison… Le coup de grâce arrive quand on parle de la famille.
Non, je n’habite pas près de mes parents… J’habite loin, comme d’ici à Karachi. Et mes enfants ? Eux, ils habitent moins loin mais ils ont dû aller habiter près de leur lieu de travail.
Non, nous ne nous voyons pas tous les jours…

Et là, c’est général : elles se mettent à rire et à discuter et faire non de la tête… Non, non, non : une vie comme ça, ça non ! Elles préfèrent continuer leur vie comme elle est !
— Tu vois, me dit Karim, mes sœurs sont mariées mais elles habitent toutes dans le village. Le matin, elles viennent ici chez ma femme et notre mère qui vit avec nous (le papa est décédé depuis longtemps). Puis elles prennent le thé, ensuite elles cuisinent… Vers 14 heures, on mange… Mes sœurs prennent leur temps : un repas peut durer deux heures, tout en racontant leurs histoires de femmes, entre elles. Puis elles s’occupent aussi un peu de leur maison. Elles s’occupent toutes des enfants, des lessives, elles cousent des vêtements… Tu vois bien, elles viennent ici relax… Les enfants jouent, ils vont à l’école. Personne ne s’énerve…
Ma femme et moi, nos parents nous ont mariés quand nous avions environ seize ans. Nous ne connaissons pas exactement notre date de naissance… Quand il y a tellement d’enfants… Ma mère a oublié… Ici, en fait, on travaille vraiment très dur pendant trois semaines par an : le temps des moissons… Alors, tout le village travaille ensemble pour récolter les céréales… Mais pour le reste… !
— Les femmes de ta famille ne font rien d’autre ?
— Non… Ma femme est capable de faire des tapis. Régulièrement, je lui dis qu’elle devrait en faire, je pourrais les vendre aux trekkistes… Elle ne veut pas, elle dit qu’elle n’a pas le temps…
Ils ont été mariés vers les seize ans et ils ont déjà six enfants… Donc premier enfant à dix-sept ans, puis à 19, 21, 23, 25, 27… un tous les deux ans : le compte y est… !

C’est en observant les chamois avec mes amis chasseurs, que j’ai compris comment fonctionnent les mammifères. Quand la femelle atteint sa maturité sexuelle elle va en chaleur et se cherche un mâle pour la féconder. Ensuite : la grossesse, l’accouchement et l’allaitement. Dès que le bébé commence à manger et cesse d’être allaité, le cycle hormonal recommence… Chaleur, fécondation, grossesse, allaitement… Un enfant tous les deux ans…

La famille de Karim vit tranquillement, de la production de leur jardin. La vallée Hunza est réputée pour ses abricots. Tout au long de l’été, on cueille les abricots mûrs et on les laisse sécher au soleil, épandus sur les toits plats des maisons. Les champs de céréales sont magnifiques, les épis sont énormes.
Au fond du jardin, il y a une petite construction, Karim en ouvre la porte. Un petit ruisseau entre par-dessous un mur et actionne un petit moulin dont la meule n’a pas plus de cinquante centimètres de diamètre mais qui suffit pour la famille. Une des sœurs y est assise, en train de moudre le blé pour les chappattis de la journée. Donc c’est du blé complet fraîchement moulu… Quoi de plus sain !
Dans le jardin, il me montre le potager. Un des ruisseaux qui descend de la montagne a été dévié et divisé en petits canaux qui irriguent des carrés de terre. Il y pousse une belle variété de légumes. Quoi de plus sain…
De nombreux arbres fruitiers donnent de l’ombre : pommiers, poiriers… Une vigne grimpe jusqu’en haut d’un très grand arbre.
Pendant l’été, les moutons, chèvres et vaches sont dans les prés en altitude.
— Tu vois – me dit-il – nous avons tout ce qu’il nous faut… Et, quand la famille a besoin de plus d’argent, je vais travailler avec les trekkings ou bien en ville. Notre maison est neuve. Pour pouvoir la construire, je suis allé faire le garçon de café à
Karachi…
Les princes Aga Khan subventionnent des écoles, des hôpitaux et même des programmes de planning familial, la promotion de la femme, la restauration d’édifices historiques… Mais leur action la plus utile consiste sans doute en programmes de développement de l’agriculture, des pépinières, la recherche et l’amélioration des espèces.

Pendant que nous nous promenons dans le jardin, un vieux monsieur s’approche. Karim lui demande ce qu’il veut. Il est malade et veut me demander si je sais le soigner. Hélas, je ne suis pas médecin.

L’après-midi, Karim me propose une promenade jusqu’au village voisin où il y a un petit magasin. Il n’a plus de cigarettes. C’est l’excuse pour aller faire un tour et se montrer avec sa cliente alpiniste avec laquelle il vient de réaliser l’exploit dont tout le monde parle. C’est l’occasion de rencontrer son ami Azhar.
En chemin, tout d’un coup, je pense aux boîtes de vêtements que j’ai envoyées.
— Ces vêtements ne sont jamais arrivés ici… Je crois qu’ils sont bloqués à Karachi… Quelqu’un m’a dit que, pour pouvoir les recevoir, nous devons payer en dollars…
Payer ? Mais, là n’est pas le but ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? J’ai le nom et l’adresse du bureau avec lequel l’expéditionnaire bâlois est en contact.
— D’ici je ne sais rien faire… Il me reste quelques jours avant de rentrer en Europe. Demain nous partons pour Karachi. Nous allons voir sur place…

Dans le village de Karim, l’électricité est rare : du plafond de la salle de séjour, une faible ampoule pendouille au bout de son fil… Il n’y a pas non plus de radio ni de télé ni journaux ni revues ni de livres. Les enfants ont leurs petites affaires d’école mais ce n’est pas grand-chose. Sur une étagère qui se trouve assez haut, un livre trône. Il est enveloppé d’un étui et enroulé dans un napperon fait au crochet.
— Ça, c’est un coran… ! me dit Karim.
Par hasard, je lui demande :
— Ah bon ? Et tu as lu ce qu’il y a écrit dedans ?
Il me regarde goguenard :
— Mais non enfin… ! Le coran, c’est un livre magique, personne ne peut lire ce qui est écrit dedans ! On le récite comme on l’a appris à l’école coranique mais, pour nous, cela ne signifie rien car on ne peut pas comprendre les paroles magiques… Il se trouve là-haut parce que, ainsi, il protège toute la famille, surtout contre le mauvais œil…
Je n’insiste pas… Le soir, comme chaque soir, nous nous asseyons sur le toit. Derrière nous et en bas, le restant de la famille s’affaire dans la « cuisine » extérieure. Je crois qu’ils ont tué un mouton. Des parfums exquis montent jusqu’à nous. Les couleurs du ciel ont suivi leurs palettes chatoyantes comme chaque soir mais, en plus ce soir, il y a pleine lune.
Karim a engagé le musicien du village, c’est un très vieux monsieur qui joue du sitar et chante des vieilles balades d’amour en langue burushaski… Karim traduit et en raconte les thèmes : des amours, encore des amours… Nous fumons les cigarettes anglaises achetées cet après-midi et il cache, sous les chaises, la boîte dans laquelle il n’y a pas une lampe tempête mais une bouteille de whisky chinois de contrebande…
— Il ne faut pas que ma mère voie ça… ! dit-il avec la jouissance de la transgression…

Devant nous, l’imposante silhouette d’une des plus grandes montagnes de la région : le Rakaposhi, ce qui signifie « mur brillant ». C’est, avec ses 7.788 mètres, la vingt-septième plus haute montagne du monde. Ce soir, le Rakaposhi a une brillance toute particulière car la pleine lune s’est levée à gauche et sa course suit fidèlement le tracé de la silhouette de la montagne comme si elle la gravissait…
Le parfum des abricots qui sèchent autour de nous, les fumets qui montent depuis la cuisine, les saveurs des mets qu’on nous apporte, les vapeurs des distillés chinois, les cigarettes anglaises et les notes plaintives du sitar donnent à cette soirée un romantisme enchanteur… Comme au cinéma… Il faut ajouter que c’est notre dernière soirée, déjà un peu mélancolique… déjà nostalgique… Demain, nous partons pour Pindi…

Karachi

Nous rejoignons Rawalpindi en parcourant tout ce tronçon de Karakorum High Way en camionnette. C’est très long. Il y a beaucoup de poussière. La route n’est pas vraiment entretenue.
Les ponts sont magnifiques.
— Ils ont été construits par les Chinois, précise Karim. Malheureusement, quand ils se détériorent, il n’y a personne pour les réparer…
En effet, avant d’arriver à Karimabad, nous en avons vu un qui avait été fort endommagé par un éboulement… et personne pour le réparer… La route non plus d’ailleurs. Le paysage est tellement immense, les flancs des montagnes sont si raides et si élevés… Il y a constamment des éboulis avec des rochers si gros que, pour dégager la route, le travail serait titanesque. Il faudrait en permanence une équipe de cantonniers avec des bulldozers. Eh bien, oui, payés par le gouvernement. Mais, pour cela, il faudrait que les citoyens payent leurs impôts…
C’est quoi ça, des impôts ? Combien de personnes dans le Tiers Monde payent des impôts ? Mais dans ces conditions, comment les pouvoirs publics peuvent-ils faire des travaux publics ?

Nous avons parcouru un pont piétonnier magnifique, suspendu très haut, très aérien… Normalement, son tablier aurait dû être constitué de planches fixées transversalement mais les planches qui manquaient étaient plus nombreuses que celles qui étaient restées en place. Mais oui, c’était vraiment dangereux. Shafi m’a tenue par le collet pendant toute la traversée de peur de me voir tomber dans le vide. Mais les habitants ? N’y a-t-il pas de femmes et d’enfants qui passent par ce pont ? Comment se fait-il que les habitants ne se donnent pas la peine d’y installer quelques planches ? De tout simplement remplacer celles qui se brisent ? Pas de réponse…
Mais, fatalement, avec le temps et l’incurie, tout se déglingue… Si j’habitais dans ce village je ne supporterais pas cette situation.
D’abord, je commencerais à faire honte aux hommes et aux autorités et, à la limite, je ferais les travaux moi-même et, pour leur faire encore plus honte, j’embrigaderais les femmes du village… et ensuite les femmes demanderaient aux hommes un droit de passage…

Dès que nous arrivons à Pindi, je prends une chambre au Shalimar. Enfin, je vais pouvoir prendre une douche chaude et dormir dans un vrai lit. Karim en profite pour aller chez des connaissances et régler ses affaires avec monsieur Ashraf. Ils me rejoignent pour le dîner sur la terrasse. Cela reste le must des must ! Nous racontons nos aventures… Monsieur Ashraf est ravi et tellement fier de notre expédition qu’il fait appeler le manager de l’hôtel qui vient s’asseoir avec nous et nous offre le pousse-café… du thé vert…
Le lendemain, Karim m’emmène dans un grand hôtel de luxe. Je dois me taire, c’est lui qui arrange les choses : il négocie… Nous sommes assis au fond du vaste hall d’entrée comme si nous prenions tout simplement une tasse de thé. Il a rendezvous avec quelqu’un qu’il connaît et qui se charge du change de mes dollars. Je n’y comprends rien. Je reçois un énorme paquet de roupies. Quand il voit mon air ahuri, il ricane : « business is business… »
— Ne me dis pas que c’est un change au noir… C’est illégal…
Il prend un air comme pour me dire : « ma p’tite fille, si tu savais tout ce qu’il y a ici d’illégal… » Nous allons réserver les billets d’avion pour Karachi.

En arrivant à Karachi, nous sommes étourdis, écrasés par la chaleur moite. En deux jours, nous sommes passés des températures fraîches et de la haute altitude à la fournaise au niveau de la mer et à la pollution d’une ville énorme. C’est pénible ! Nous allons dans le premier hôtel qui nous tombe sous la main et ensuite au bureau de l’entreprise d’expédition import-export.
— Ah…, s’exclame monsieur Bashir : Vous voilà ? Bel embrouillamini… Mais attendez…
Il appelle un employé et l’envoie au restaurant d’en bas nous chercher deux assiettes de curry de poulet et de légumes… En attendant, il met à ma disposition sa salle de bains personnelle pour que je puisse me débarbouiller…
Le repas est exquis. Le thé maintenant… Pour le restant de ma vie, j’essayerai, en vain, de reproduire les saveurs de la cuisine pakistanaise… Puis vient l’heure de la prière et l’établissement s’arrête : tous les employés vont faire la prière… Enfin, il s’assied derrière son bureau et ouvre la chemise qui contient mon dossier :
— Voilà, dit-il ! Vos trente-deux boîtes sont bloquées à la douane car il faut payer pour les dédouaner mais, puisque ces boîtes y sont conservées depuis plusieurs mois, vous devez aussi payer le loyer… Cela vous fait 5.000 $ à payer…
— 5.000 $ !!! Mais le contenu ne vaut même pas 500 $ Ce sont des vêtements de deuxième main, des dons de charité pour les pauvres !
— Allez une fois expliquer tout cela à monsieur le capitaine du port… ! ? !
Karim et moi, nous nous écroulons… Monsieur Bashir nous donne l’adresse de la capitainerie du port et les documents nécessaires puis nous souhaite bonne chance. Ça alors… On n’en revient pas. Bon, on va voir cela demain.
Karim m’emmène chez un cousin qui habite dans le quartier ismaélite. Nous arrivons devant un très haut mur d’enceinte fermé par une grille en fer. Elle est gardée par un militaire en armes qui tient un doigt sur la gâchette de son fusil automatique.
— Ia Allah… Quel accueil… !
— Oh, ici, tu sais… Quand il y a des émeutes ou des conflits entre religions ou ethnies ennemies… Il vaut mieux être protégés…
L’ambiance… ! Nous trouvons son « cousin » et passons la fin de l’après-midi ensemble. Ils tiennent surtout à me faire voir l’énorme hôpital construit par leur Aga Khan. C’est le plus moderne de tout le Pakistan.

Le soir, Karim et moi rejoignons notre hôtel. Nous avons des chambres voisines, il y fait une chaleur torride. Et, en plus, c’est plein de moustiques : impossible de fermer l’œil. Je sors de ma chambre à la recherche d’un peu d’air moins chaud. Karim est assis dans le corridor. Non, pas moyen de dormir. Nous finissons par somnoler, assis dans un fauteuil dans le corridor… Épuisée, je suggère :
— Écoute, tu sais ce qu’on va faire ? Demain nous cherchons un hôtel 5 étoiles, garanti avec air conditionné et salle de bains avec douche chaude. Ça va coûter cher, alors on va prendre une chambre pour nous deux, avec deux lits qu’on va faire déplacer de façon à ce que nous ayons notre privacy…
Mais au moins qu’on puisse dormir…
C’est d’accord. Dès que nous le pouvons, nous sortons, hélons un taxi et nous faisons conduire dans un hôtel chic. Je laisse toujours Karim « parler pour moi » Il va, bien décidé, au comptoir de la réception :
— Je désire une chambre pour deux personnes…
— Vos documents, s’il vous plaît…
Il donne nos documents, l’employé fronce les sourcils… Il me regarde d’un air interrogateur…
— C’est ma mère ! dit Karim d’un air dégagé…
— Ah, bon ! répond l’employé. Alors, tout est en ordre…
Et il appelle un garçon qui nous conduit à notre chambre et, en effet, nous installe un des lits jumeaux d’un côté et l’autre de l’autre côté de la chambre puis il nous apporte un paravent à mettre entre les deux.
— Ici, on fait comme ça ! précise Karim. Quand on dit qu’une personne est notre mère, cela signifie que c’est en tout bien tout honneur et qu’il n’y a pas à ergoter…
En effet, le séjour à deux dans une même chambre et le partage de la même salle de bains ne pose aucun problème car Karim, non seulement est extrêmement respectueux, mais aussi fort pudique. D’ailleurs, en montagne, on apprend à vivre ensemble en tout bien tout honneur. Les shalwar sont de très larges pantalons qui sont retenus à la taille par un épais ruban que l’on noue devant soi. Immanquablement ces nœuds posent problème au mauvais moment… Un jour j’avais dit à Karim :
— Mais pourquoi ne pas remplacer ce cordon par un élastique ?
Il avait répondu tout émoustillé :
— Oh non, non, non ! Et si jamais quelqu’un vient derrière moi et m’abaisse mon pantalon…
Qui, en Occident, penserait à abaisser le pantalon d’un autre ? Qu’il soit pudique arrange bien notre situation. Le sexe doit être encore fort tabou… Personne n’y fait jamais allusion, aucune plaisanterie… Pendant notre parcours en montagne, j’ai eu l’impression de ne pas avoir été considérée comme une femme mais comme un compagnon.
Il est vrai que je me suis abstenue de toute minauderie, que je me suis montrée masculine avec des poignées de main convaincantes et que j’ai marché plus vite que les hommes…
Manifestement, Karim apprécie le luxe d’un bon hôtel : il allume la télé et passe un long moment non seulement sous la douche mais aussi devant le miroir à se bichonner…

Donc, nous nous décidons à aller à la capitainerie. Premier bureau… Oh la la… Ils ne savent pas de quoi je parle…
— Écoutez, allez voir dans ce bureau là-bas…
Mais, devant ce bureau là-bas, il y a déjà une file d’attente… Nous nous asseyons et attendons notre tour…
— Ah, chère madame, votre cas est extrêmement compliqué car il faut comprendre que, etc. Il vous faut l’autorisation du capitaine du port, payer les frais, obtenir le cachet de ceci et de cela… Bref, adressez-vous à ce bureau à l’étage au-dessus…
Ici aussi, on fait la queue… Nous nous asseyons et attendons notre tour… Mais, maintenant, il est midi et tout le monde va déjeuner… :
— Revenez plus tard…
— On va manger un bout ? demande Karim.
— Non, nous allons attendre ici… D’abord le travail, les plaisirs ensuite…
Un plateau circule avec des tasses de thé et des morceaux de cake. Est-ce un marchand ambulant ? Cela doit nous suffire pour le moment… Heureusement, je porte un shalwar kamiz léger. Dans ma poche, je retrouve le rosaire musulman que j’avais acheté en souvenir. Je le prends et commence à l’égrainer… en me répétant : « je suis tout à fait calme » comme au cours de sofrologie…
Karim ferme les yeux et, sans doute, s’endort-il… On me regarde curieusement. Manifestement, je n’ai pas l’intention de partir… Vers 14 heures, les bureaux sont ouverts et les gens circulent. C’est mon tour… Eh bien, ça ne va pas être possible ici non plus… ! Finalement, ils me font entrer dans le bureau du capitaine du port… Celui-ci m’explique assez énergiquement que non, que je dois payer 5.000 $ et que, avant ça, je dois d’abord retourner là et là et là… Je ressors… Quand, vers 17 heures, les bureaux ferment, je les ai visités à peu près tous mais on continue à m’envoyer en rond…
Nous retrouvons l’ami de Karim et nous allons visiter le mémorial de Mohamed Jinnah, le fondateur du Pakistan. Dans quelques jours, ce sera la fête nationale et nous assistons aux répétitions des cérémonies avec des parades de soldats. On chante des chants patriotiques… « Dil, dil Pakistan, Jay, jay Pakistaaaannn… » C’est la dernière chanson à la mode, on l’entend partout sur fond de tirs de mitraillettes… Que ces gens sont belliqueux, du moins, en apparence…
Le lendemain se déroule comme le jour précédent. Pendant toute la journée, on me renvoie d’un bureau à l’autre et, pour la énième fois, je répète que je ne payerai pas une roupie pour des vêtements usagés, de charité, destinés à des pauvres… Et non, pas non plus de petite enveloppe sous le comptoir ! Intérieurement, je bouillonne mais, extérieurement, je fais mon possible pour paraître plus nonchalante qu’eux…
Le lendemain recommence comme les jours précédents. Mais, plus tôt que les autres jours, je me retrouve de nouveau dans le bureau du capitaine qui cette fois est fort énervé et se met à crier… Alors là, moi aussi… Puisque je suis aussi déjà très énervée, je lui assène toute une avalanche dans le genre :
— Mais quel genre de musulman êtes-vous donc ? D’abord, en vous adressant à moi sur ce ton, vous manquez à vos devoirs d’hospitalité… Ensuite, vous manquez de respect à la femme que je suis, je pourrais d’ailleurs être votre mère ! Il est écrit dans le Livre que le paradis gît au pied de votre mère et que les femmes sont plus précieuses que des vases de porcelaine… Cela m’étonnerait que votre mère ne vous l’ait pas enseigné… Ensuite vous contrevenez au commandement de charité envers les pauvres… Quel genre de musulman êtes-vous donc ?

Il me regarde, estomaqué… Ça m’a échappé parce que moi aussi j’en ai marre mais ça m’a échappé quand même… et dans ces cas mon English est très fluent !
Tout à coup, il m’arrache les papiers et saisit un cachet, et se met à tamponner furieusement tous mes documents… Puis, il me les jette à la figure en hurlant :
— Foutez-moi l’camp… 250 dollars pour payer les timbres… !!!
Je sors, très digne… Depuis le corridor, on a entendu les éclats de voix. Les gens me regardent. Karim est inquiet… Je l’attrape par le bras…
— Viens, viens je t’explique dehors…

Quand nous racontons nos aventures à monsieur Bashir, celui-ci se met à rire :
— Ah, les femmes ! Elles sont donc toutes pareilles, même en Europe ? ! ? On dit toujours que, dans les pays musulmans, ce sont les hommes qui commandent… Vous avez bien vu que, dans la réalité, c’est le contraire… !

Nous devons aller avec lui pour reconnaître mes caisses dans le hangar de la douane… Elles ont toutes été ouvertes…
— Oui, dit-il, ça, c’est normal car on a peur du trafic de drogue ou d’armes… D’ailleurs, vous voyez comme il aurait été facile d’y mettre un paquet de drogue ou une arme si quelqu’un avait voulu vous faire du tort… Vous auriez fini en prison et personne ne peut dire quand on en sort… Vous voyez comme vous avez été imprudente ?
— Mais alors, la prochaine fois, comment dois-je m’y prendre ?
— Vous ne devez plus faire cela… Avec l’argent que tout cela vous a coûté, vous pouvez acheter de nouveaux vêtements pour tous les habitants du Baltistan, sur place… !
Les vêtements seront acheminés par camion vers le Baltistan. J’ai encore payé pour leur transport mais je ne saurai jamais ni s’ils ont quitté Karachi ni la fin de leur histoire… Les occidentaux voudraient tellement « bien faire » ou « faire du bien » mais pour quel résultat ?

Hyderabad

Le lendemain, nous partons vers Hyderabad où Karim désire saluer de lointains parents et… une « sœur » :
— C’est quoi ça, tu as une sœur ici ?
— Non, non ! On dit comme ça… C’est une infirmière, elle a séjourné chez nous lors d’une campagne de vaccination des enfants… On s’est bien aimés… Mais puisque moi j’étais marié, tu comprends… Mais j’aimerais la revoir…
Le matin, nous allons saluer ses cousins. Dès qu’on entre dans la maison, on pénètre dans un salon meublé de fauteuils. Toute la famille vient nous saluer, puis les hommes s’assoient et commencent à discuter. Les femmes m’emmènent « derrière ». Elles sont entourées d’enfants et cuisinent. Elles préparent des poissons magnifiques. Nous allons être reçus comme des princes ! Mais moi, les enfants et la cuisine… Donc, petit à petit, je m’approche de la porte de sortie pour aller m’asseoir à côté de Karim. Les dames ne me comprennent pas et l’une d’elles m’accompagne pour demander à Karim ce qui cloche… Je lui explique que je suis intéressée par les discours des messieurs qui sont en train de parler de politique. Et, puisque ce sont des commerçants, ils parlent aussi de marchés… Karim traduit. Elle me regarde avec stupéfaction : comment une femme peut-elle s’intéresser aux balivernes racontées par des hommes ? C’est d’ailleurs pour cela que les hommes peuvent s’asseoir au salon mais ne doivent pas venir déranger les femmes à l’intérieur de la maison… où se passent les choses sérieuses…
L’après-midi, nous rencontrons la « sœur » de Karim, elle est accompagnée par un vrai frère… Ils nous emmènent visiter des monuments historiques, des mausolées et des tombes de saints. Cette ville aussi est d’une richesse culturelle extraordinaire.

Lahore

Le lendemain, nous partons en fin d’après-midi pour Lahore, avec un des bus des Blue Lines. Nous partons mais, après quelques kilomètres, le bus quitte la route et va se parquer sur un vaste terrain à côté d’autres bus. Tout le monde descend. Sur la droite du parking, il y a des tables et des blancs en bois. Pardessus, des fils électriques sont tendus et quelques faibles ampoules sont allumées. Tout au fond, il y a un comptoir où l’on sert des assiettes de riz et dal avec du curry de légumes et de poulet… Tout le monde va s’asseoir… Karim demande ce qui se passe…
— Rien… Étant donné qu’il y a des bandits entre Hyderabad et Lahore et qu’ils attaquent les bus pour dévaliser les voyageurs et que, hier, ils ont tué des gens, la police oblige les bus à voyager en convoi avec les camions… Alors, on attend l’arrivée d’assez de véhicules pour partir en convoi, protégé par un détachement de l’armée…
Ah, bon, si ce n’est que ça… Ça change des horaires de bus en Suisse… Mais bon, on a l’temps… « Y’a pas l’feu au lac ! » Alors, nous aussi, on va s’installer et manger un p’tit bout et boire un p’tit thé… Dommage qu’y pas un p’tit déci d’Fendant… ! La nuit est tombée et il fait très agréable, il n’y a même pas tellement de moustiques… Et, si on avait pris l’avion, on serait déjà arrivés et on n’aurait pas pu jouir de cette délicieuse soirée…
Tard dans la nuit, le convoi se met en route avec un camion de soldats devant et un autre derrière et des soldats debout dans notre bus… Ils ont leur fusil mitrailleur en main et le doigt sur la gâchette. Ils dévisagent les passagers et me regardent avec insistance. Je fais semblant de rien, ramène le voile dupatta de mon shalwar devant mon visage et détourne les yeux dont je ne sais pas cacher le bleu. Mais bon, depuis le passage d’Alexandre le Grand, il y a aussi des pakistanais blonds aux yeux bleus… Tout se passe tranquillement et, après 24 heures de bus, nous arrivons sains et saufs mais épuisés, à Lahore… En descendant du bus, Karim, comme un zombi, va tout droit vers un taxi et lui dit :
— Dépose-nous au plus bel hôtel de la ville…
À la réception, il s’explique et cela passe comme une lettre à la poste. Nous nous écroulons sur nos lits et dormons…
Nous voilà à Lahore. Nous avons pris une douche, changé de vêtements, confié les vêtements sales au lavoir. Karim est rivé devant la télévision qui transmet un film d’amour de Bollywood (pléonasme) avec de la musique délirante :
— Tututututututara… tscharao nahi dil amara… « ne déchire pas mon cœur… »
— Pour une fois qu’on est à Lahore… On n’est tout de même pas venus jusqu’ici pour regarder la télé… Qu’est-ce que tu aimerais faire ?
— Visiter le zoo…
Nous visitons le zoo, le fort, des monuments historiques et des mosquées… C’est une ville extraordinaire, centre culturel de renommée mondiale… Il y a de quoi visiter pendant des semaines… Le fort est remarquable. Tout à coup, Karim s’arrête, me regarde et, solennel, il me déclare :
— C’est quand on visite des monuments aussi grandioses que celui-ci qu’on se sent fier d’être pakistanais !
Le soir il me demande :
— T’aurais pas envie de boire un petit Hunza Water par hasard ?
— Oui, bien sûr… Tu crois qu’on en trouve ici ?
Il sonne le room-service et discute avec le garçon. Une demiheure plus tard, le garçon sonne à la porte, il tend à Karim un journal qui est enroulé autour d’une bouteille. Je paye et le garçon sort… Karim me tend triomphalement la bouteille : Whisky provenant d’une distillerie qui se trouve à Murree !
— Non ! À Murree ? Ça alors, vous produisez même du whisky !
— Qu’est-ce que tu crois, que les riches boivent de l’eau ? Et nos politiciens, tu ne crois tout de même pas que, au gouvernement, ils ne boivent que de l’eau ?
— Ça alors ! Je dois emporter cette bouteille chez moi, c’est trop fort…
— Non, non… Si jamais ils trouvent cette bouteille dans tes bagages, à la douane, tu risques des ennuis… Nous allons nous arranger pour qu’elle soit vide avant que tu ne partes… J’ai trouvé aussi ceci…
Il sort un paquet de cigarettes anglaises…

Pindi

Deux jours plus tard, on est de retour à Pindi en quarantecinq minutes d’avion… Tronçon par tronçon, nous avons donc parcouru toute la Karakorum High Way… Nous avons été « on the road » depuis Karachi jusqu’au Kunjerab… Quel pays fabu-leux et quel potentiel pour le tourisme ! Le peu que j’ai vu du Pakistan m’a enchantée, non, enthousiasmée ! Les villes historiques qui remontent à la préhistoire, comme Mohenjo Daro qui date du III° millénaire ACN ou Harappa sont sans doute plus intéressantes que les pyramides d’Égypte ! Mais, au lieu de développement du pays par le tourisme, aujourd’hui, l’insécurité est telle que, maintenant, on assassine même les alpinistes dans leurs campements, en haute montagne, comme au camp de base du Nanga Parbat ! J’enrage ! Parallèlement, les citoyens pakistanais émigrent en Europe pour y chercher une vie meilleure au lieu de s’atteler à l’amélioration de leur propre pays. Le jour où le Tiers-Monde comprendra que vouloir vivre au XXIe selon des coutumes datant du VIIe est une utopie suicidaire, le tourisme lui suffira pour devenir prospère. En attendant, quelle tristesse… Oui, je pleure sur toi, pays bien aimé…

Nous retrouvons le Dear Shalimar et monsieur Ashraf et les soupers sur la terrasse autour de la piscine… La fin de mon séjour qui approche, signifie aussi la joie de rentrer chez moi mais, en même temps, déjà la nostalgie des montagnes…
— Ne sois pas triste ! dit Karim – Tu as vu comme notre jardin est grand ! Quand tu seras vieille, nous t’y construirons une petite maison et tu viendras vivre chez nous…
— Shukriya… bohot shukriya…
— You are welcome…
— Inch’allah : l’an prochain, vous reviendrez… ! me dit monsieur Ashraf…
— Oui, l’an prochain, je reviendrai mais pas pour rester… L’an prochain, je vais aller travailler en Inde pour une organisation caritative qui s’occupe d’enfants handicapés…
— N’y allez pas ! dit monsieur Ashraf – Je suis allé en Inde, je connais ces gens, j’ai vu comment c’est là-bas. Je vous connais assez pour savoir que vous n’allez pas être heureuse dans ce pays. Ils sont sales… Si vous voulez faire du social, il y a assez de travail à faire ici. Ici, on vous connaît, on vous aime bien, on vous respecte et tout le monde vous aidera, tandis que là-bas…
— Mais j’ai un autre projet… Je voudrais vous demander votre avis… En descendant du glacier, je me suis rendue compte que j’avais une espèce de dette morale… Je voudrais aussi remercier la famille de Karim… Si je leur donne de l’argent ce sera vite dépensé et puis ce sera fini… Par contre, si je parviens à faire venir Karim en Suisse pour qu’il suive des cours qui puissent lui servir dans sa profession, ça, ce serait un investissement à long terme… Qu’en pensez-vous ?
Monsieur Ashraf me regarde étonné…
— C’est une excellente idée… Je suis allé en Europe et ce serait bien de montrer à ces chenapans comment on vit en Europe et ce que travailler veut dire… Bonne idée, mais chère… !
— Je n’ai pas les moyens de lui payer un séjour mais je peux impliquer mes amis, le Club Alpin… Je ne promets rien mais je vais essayer…

IV. Karim découvre l’Occident

Le retour à la vie normale…

Mais la vie est-elle jamais normale ? Il y a toujours trop de choses qui se bousculent… Rentrer à la maison, c’est de nouveau atterrir sur une autre planète.
Bien sûr, la famille… ils sont tranquillisés. Pendant mon absence, je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de leur téléphoner.
Alors, maintenant, il faut raconter…

Je dois reprendre le travail et, comme chaque fois avec mes patients, raconter… Cela me permet de me décharger. Je dois également aller chez Sayed lui raconter comment cela s’est passé dans sa famille. En plus, il y a ce projet d’aller travailler pendant six mois pour une ONG, en Inde. Ce qui signifie reprendre des cours au sujet des handicapés et de la polio, apprendre à faire des attelles, etc. Ce qui implique de nombreux déplacements à Genève qui n’est pas sur le pas de la porte. Et puis, le projet de faire venir Karim en Suisse…
Comme d’habitude, je commence à en parler avec ma famille, mes amis, mes patients, mes compagnons du secours en montagne, le Club Alpin Suisse et, forcément, les habitants de la vallée. Tout le monde trouve que le projet est valable car donner de l’argent… on ne sait jamais si l’argent arrive à destination. Par contre, donner une formation… ça, c’est « de l’investissement à long terme » ce qui, en Suisse, est bien accueilli…
Ma famille trouve cela intéressant : on va accueillir un étranger pendant trois mois dans notre famille, dans notre maison. C’est une bonne idée à condition que cela se déroule bien. Comme toujours, il y a un risque… C’est tout de même passionnant et ça vaut la peine d’essayer.

Plus que recueillir de l’argent, il s’agit de demander des réductions. Je vais donc aller mendier, pour la bonne cause. Le Club Alpin Suisse organise des stages de formation de guide de randonnée. Ils accueilleront Karim gratuitement… Ils prendront à leur charge le stage et l’hébergement : logé et nourri… gratis ! C’est une faveur exceptionnelle ! Ils l’inviteront même officiellement et, grâce à cette lettre d’invitation, Karim pourra facilement obtenir un visa touristique de trois mois.
La Pakistan Air Lines et la Crossair nous donnent des tickets d’avion à prix réduit. La compagnie qui gère les bus postaux dans la vallée, nous accorde un abonnement à prix réduit. La Migros qui organise des cours pour adultes, accorde des facilités pour un cours d’italien.
Un ami guide de montagne, qui gère un magasin d’articles de sport, fournira tout l’équipement de montagne au prix de revient, en donnant du matériel neuf mais de la mode de l’année passée… Il s’agit là d’une somme considérable !
Le médecin de la vallée va examiner et, le cas échéant, soigner Karim gratuitement. Ce médecin a des relations et, grâce à lui, le directeur d’une banque importante va nous donner une contribution financière consistante.
Je vais à la police des étrangers pour expliquer toute l’histoire. Je ne veux surtout pas de problèmes. Avec Karim et monsieur Ashraf, j’avais bien mis les points sur les « i » : les trois mois réglementaires… Pas un jour de plus et pas d’entourloupe pour tenter l’immigration illégale ! Nous sommes bien d’accord et tout le monde a solennellement donné sa parole d’honneur…
Karim ne va jamais se faire la moindre idée du temps, du travail, des dépenses que cela a représenté ni des faveurs qui lui sont accordées… Pour lui, tout cela sera… normal… Je lui écris régulièrement pour le tenir au courant de l’évolution des choses. Le cours du CAS est prévu pour le mois de mai 1993, nous avons donc du temps pour nous organiser.

Mais, avant toute chose, je dois me reprendre… Digérer… « Élaborer », comme on dit maintenant… Au camp de base du K2, j’ai passé de nombreuses heures assise à l’écart, à méditer, c’est-à-dire à ne pas penser mais à laisser les pensées venir et défiler devant mon esprit, et puis s’en aller… en paix… enfin… le plus en paix possible… J’ai commencé à examiner les conflits avec mes parents.
J’ai aussi laissé libre cours à mes souffrances congolaises… Qu’est-ce qui a transformé le souvenir du Congo en une si grande tristesse ?

À l’âge de cinq ans, j’ai appris à lire, principalement dans les albums de Tintin… C’est depuis lors que j’ai voulu « partir » Partir comme Tintin… Comme Tintin au Congo… Quand, à l’âge de dix ans, je suis finalement partie au Congo, pour mes parents… c’était la grande aventure… Pour moi, ce n’était que le départ annoncé et attendu depuis si longtemps ! Quand nous sommes descendus de l’avion à Léopoldville, je me suis sentie chez moi, enfin… J’ai adoré les odeurs, les couleurs, les paysages, les gens, la façon de vivre, la modernité du pays, sa jeunesse et son élan vers l’avenir, les grands espaces, les feux de brousse violents, sur des kilomètres et pendant des semaines…
En 1959, ma mère, mon père et moi sommes partis, avec notre coccinelle VW, de Jadotville à Cape Town où nous avons pris le bateau pour Rotterdam… Nous avons roulé des jours et des jours dans la brousse et même traversé un bras du désert du Kalahari. Nous nous sommes arrêtés dans des villages indigènes pour acheter de la nourriture et, le long de la route, des mandarines ou des ananas… J’ai aimé ces grands espaces, la liberté…
Il a fallu rentrer en Belgique où tout était petit, mesquin, la famille étriquée, les commérages, les qu’en-dira-t-on, les grandsmères bigotes… J’ai retrouvé une forme de liberté en étant enfermée dans un pensionnat… C’est tout dire… ! Plus tard, j’ai cherché la liberté, c’est-à-dire échapper à la famille, en me mariant… C’était tomber du chaudron dans la braise… Et il a fallu tout recommencer, divorcer, recommencer… Finalement, j’ai cherché la liberté en émigrant en Suisse…
J’ai pris conscience de ce cheminement au K2, parce que j’y ai eu le temps de m’asseoir et de laisser la bride sur le cou de mes pensées… Parce que, là aussi, l’espace est infini… Maintenant, en rentrant du Pakistan, ma pensée file, non plus avec la bride sur le cou mais à bride abattue… Je suis au centre d’une tornade qui m’emporte, qui me donne le tournis…

Je vais voir Sayed, il y a tant de choses à raconter ! Il a la nostalgie de son pays mais son business fonctionne bien. Il a aussi une bonne nouvelle : une de ses patientes est une parente proche d’un des politiciens les plus importants du pays. Celui-ci va lui procurer les autorisations nécessaires pour pouvoir exercer la médecine légalement. Je n’ai pas le courage de le décevoir : ces autorisations n’arriveront jamais ! Nous ne sommes pas au Pakistan et… quel politicien risquerait sa carrière pour accorder, illégalement, des autorisations à un demandeur d’asile ? Autorisations qui ne sont d’ailleurs pas de sa compétence puisqu’il s’agit de légalisation de diplômes, d’ordre des médecins… Sayed y croit…

Une de mes patientes me raconte sa curieuse histoire.
Elle a entendu depuis la cabine voisine que je parlais du Pakistan. Quand c’est son tour, elle commence à raconter…
— Moi aussi je connais des Pakistanais…
Pas étonnant ! D’habitude, ils sont fort beaux et attirent les jeunes occidentales…
— Mon frère travaille dans la restauration et il a des collègues pakistanais. Un jour, il les a invités à la maison et, comme cela, je les ai rencontrés. Après quelques temps, l’un d’eux est venu demander si je voulais l’épouser… Je n’étais pas mariée, avec mon handicap… D’ailleurs, je ne puis avoir d’enfants… Il est venu régulièrement et m’a fait la cour et, à la fin, j’y ai cru… J’ai dit oui… Nous avons vécu ensemble mais, quand ses amis venaient à la maison, il me demandait de ne pas me montrer. Il a fini par m’avouer qu’il avait honte de me montrer à ses amis, parce que je ne suis pas belle et que je boîte… Il est resté ici quelques mois puis il m’a dit qu’il allait chercher du travail à Genève où il avait des connaissances qui pouvaient l’aider. Qu’est-ce que je pouvais dire ? Il est parti… Nous sommes toujours mariés et, de temps en temps, il me téléphone… Maintenant, il a aussi la nationalité suisse… Il est gentil quand il téléphone mais il fait sa vie à Genève et moi je suis quand même seule, ici, aussi seule qu’avant… Ma famille me dit qu’il s’est marié avec moi pour pouvoir demander la nationalité suisse…
Une jeune fille avec un tel handicap… Elle a eu une polio sévère, elle est difforme et boîte vraiment fort, souvent elle se déplace avec deux béquilles…
Elle n’aurait jamais eu l’occasion de se marier normalement car, comme dit un de mes amis : « Les hommes regardent d’abord les belles filles… Et comme il y a un tas de belles filles, pourquoi prendre les laides ? »

Mais nous avions déjà vécu le même genre d’expérience : la fille d’une collègue avait été très jolie mais, à la suite d’un chagrin d’amour, elle était devenue horriblement obèse… Aucun garçon ne s’intéressait plus à elle, jusqu’au jour où elle nous annonça qu’elle se mariait avec un noir africain, musulman.
Nous sommes allés au mariage. Ce garçon était en effet charmant. Il s’inséra dans notre compagnie, participa à nos fêtes, sa religion ne fut jamais un obstacle. Le mariage dura plusieurs années jusqu’au jour où, tout à fait à l’improviste, la police vint l’arrêter pour trafic de drogue… Il n’avait pas encore obtenu la nationalité suisse. Après des récidives, il fut interdit de séjour en Suisse… Ce n’est qu’après une infinité de problèmes que notre copine se résigna :
— Ben oui, le mariage, ça n’est déjà pas facile avec des semblables mais, avec des gens de cultures si différentes…
Elle se retrouvait avec les frais d’avocats et, surtout, la déception et le chagrin car elle l’aimait vraiment bien et elle retomba dans son cycle de dépressions nerveuses…

En vue de l’arrivée de Karim, j’essaye d’établir des contacts. Trois mois loin de sa famille et de son pays, cela pourrait lui sembler long, donc s’il pouvait contacter d’autres musulmans…
Je rencontre un couple dont l’épouse est pakistanaise. Le jour où elle m’invite chez elle, je sonne et son mari vient m’ouvrir. Il me fait asseoir dans un des fauteuils du hall d’entrée, la dame vient s’asseoir avec moi, ne me fait pas entrer plus loin dans l’appartement et très vite la conversation s’épuise… Nous ne nous reverrons plus…

J’ai envie de voir comment se présente la mosquée, au cas où Karim désirerait s’y rendre… J’y vais donc un jour, à l’heure de la prière. Je suis accueillie très aimablement par des dames. Les hommes passent devant nous sans nous regarder. Une des dames me donne une longue jupe que je dois enfiler au-dessus de mes vêtements. La mosquée est plutôt une grande salle où l’on prie. Les hommes sont devant et les femmes forment une rangée au fond de la salle. Tout le service se déroule en langue arabe. À la fin, je rends ma jupe, les dames me saluent et tout le monde s’en va… Aucune intention de lier connaissance… Je suis déçue en pensant à l’accueil des sœurs de Sayed… Je n’y retournerai pas…

J’entre en contact avec un autre couple. Ils m’invitent un soir à souper. L’ambiance de leur maison est particulièrement froide. À table, personne ne parle, les mets sont froids et on ne boit que de l’eau froide… Même pas du thé.
Cela me rappelle une soirée passée dans la famille d’un pasteur calviniste… Ça non plus, ce n’est pas pour moi… Surtout, je repense aux ambiances chaleureuses des repas au Pakistan. Même en haute montagne, sur les glaciers, quand nous n’avions qu’un plat de riz et lentilles ou de hunza soup, nous avons toujours bavardé et ri, beaucoup ri !
Les saveurs ont toujours été exquises… Et que dire des repas dans la famille de Karim ou de Sayed… « Chaleureux », c’est vraiment le mot exact… Chaleur et heureux…

Mais qu’ont-ils ces musulmans en Europe ? C’est comme si leur religion les empêchait de profiter de la vie, de rire, de jouir… Un repas, c’est aussi une jouissance… Et quand on invite une personne à partager un repas, ce n’est tout de même pas pour faire la tête… Il est vrai que, si je n’avais pas vécu dans des familles pakistanaises, je n’aurais pas remarqué que, avec ces musulmans en Europe, il y avait vraiment quelque chose qui clochait…

Une autre rencontre est encore plus étrange. Des personnes m’invitent pour un thé. Quand l’heure de la prière arrive, ils me disent que je dois aller à la toilette me laver les parties intimes avec de l’eau ! D’ailleurs, il y a une bouteille d’eau à cet effet… Puis, la dame m’affuble d’un vêtement qui me couvre de la tête aux pieds… Je m’effraye mais n’ose protester… Je n’y retournai pas non plus. Les sœurs de Sayed ne faisaient pas tant de simagrées. Je trouve cela étrange : j’ai participé à des prières avec des personnes de différentes religions… Jamais, je n’ai rencontré de
comportements aussi bizarres…

Dans les années 70, j’ai soigné de nombreux musulmans, dans un hôpital « populaire » à Bruxelles, et, parmi eux, l’attaché culturel de l’ambassade du Maroc.
Un jour, je lui avais avoué que les premiers contacts avec des patients « étrangers » m’avaient mise mal à l’aise. Il se mit à rire et répondit :
— Mais pourquoi donc ? Nous avons tous deux yeux, un nez et une bouche… enfin… si nous avons de la chance…
Ces gens étaient comme tout le monde. Une famille m’avait rapporté un petit souvenir de La Mecque. Je l’ai gardé en souvenir de leur bébé que j’ai soigné pendant de nombreux mois. Le père me disait chaque fois : « Le bébé s’appelle Isa, comme votre prophète Jésus… »

Il y avait tout de même eu un petit incident qui m’avait interpellée. Dans les années 70, ma cousine était institutrice et elle avait puni un de ses élèves d’origine maghrébine, un gamin d’une dizaine d’années qui lui avait répondu :
— Pour le moment c’est vous qui commandez, d’ici peu ce sera nous qui commanderons… !
Il y avait aussi eu une jeune enseignante qui avait été violée par ses élèves qui refusaient d’avoir une femme comme professeur…

Pourquoi, vingt ans plus tard, ces musulmans d’Europe sont-ils devenus si frileux ? Pourquoi n’ont-ils pas la convivialité et la chaleur de la famille sunnite de Sayed ou ismaélite de Karim ou shiite des porteurs Baltis ? Pourquoi n’ont-ils pas la cordialité des femmes rencontrées dans la « maison de la prière » ?
Ce qui me choque surtout, avec ces musulmans d’Europe, c’est leur froideur, leur distance, leurs complications, leurs chichis. Et puis, ce petit sourire condescendant qui m’horripile… Je ne vais certainement pas emmener Karim chez des gens aussi acariâtres.

Un jour, un de ces messieurs me téléphone et m’explique qu’ils font une collecte pour soutenir leurs frères de Tchétchénie… Qu’est-ce que c’est que cela ?
Je réponds que je n’ai pas les moyens de participer et que je m’occupe déjà de Pakistanais… Je n’aurai plus de nouvelles…
Un autre veut me faire un cours sur le conflit israélopalestinien… Là, pour moi, c’est du charabia et, non, je ne vais pas lire de livres car je suis absorbée par les Handicapped Village Children et les maladies tropicales…

Dans une librairie, à Bruxelles, j’ai une expérience déroutante… J’y entre pour acheter des livres sur l’islam. Ils ont des séries d’opuscules intéressants : la vie de Mohammed, le hijab de la femme musulmane, l’enseignement de la prière, les cinq piliers de l’islam… Le monsieur est très gentil, j’y reste un bon moment, nous discutons, j’achète de nombreux livres mais quand, au moment de partir, je lui tends la main, il me dit avec un sourire hautain :
— Ah non… nous ne serrons pas la main des femmes… !
Ça par exemple… Au Pakistan, non seulement tout le monde m’avait serré la main mais même les porteurs m’avaient embrassée, nous nous étions serrés intensément, les uns dans les bras des autres… Il y a vingt ans, ici même, à Bruxelles, j’ai massé les corps de dizaines de musulmans : des dos, des jambes, des bras… et, maintenant, on ne se sert même plus la main ? Que leur arrive-t-il ? C’est comme s’ils étaient devenus puritains, pour ne pas dire bigots… comme au temps de ma grand-mère… !

Par contre, dans une librairie arabe à Genève, le vendeur s’empresse de me dire qu’il n’est pas musulman mais il me conseille vivement, pour me faire une idée de ce que c’est que l’islam, d’acheter les quatre tomes du Bokhari qui, en effet, est des plus intéressants…
Mais bon, sur le moment, je n’ai pas fait trop attention à tout cela car mes journées étaient chargées : préparer l’arrivée de Karim, en plus de mon départ en Inde, me suffisait… Il faut dire aussi que, au Pakistan, j’avais vécu avec des gens normaux, tandis que les musulmans d’Europe semblaient des gens riches… J’avais même l’impression qu’ils me méprisaient…

Quand je raconterai tout cela à Karim, il me répondra :
— De toutes façons, ce ne sont pas des ismaélites… Moi, je ne mets pas les pieds chez ces gens-là… Faut pas leur faire confiance… !
Cela me rappela que, quand il avait engagé les porteurs Balti, il avait dit que eux étaient trois shiites et que nous étions trois ismaélites : s’il se passait quelque chose, on aurait été trois contre trois… Étrange, quand même… ! Et, quand il avait rencontré le frère de Sayed, il avait été très distant… Il refusera d’ailleurs d’aller saluer Sayed parce que ce sont des sunnites…
— Tu ne te rappelles pas ces types qu’on a vu à Skardu ? Ce sont des fanatiques, des extrémistes, des gens dangereux à qui on ne peut pas faire confiance…

Un jour, Sayed m’annonce une grande nouvelle : il a une fiancée ! Ça, par exemple ! Il me la présente : elle s’appelle Rita, petite, boulotte, pas très jolie… très Italienne du Sud… Elle travaille comme femme de ménage dans un hôtel.
Sayed est assez ennuyé : il n’ose pas en parler avec ses parents parce qu’il a refusé les jeunes filles qu’ils lui avaient présentées. D’ailleurs, il a toujours dit qu’il ne voulait qu’une fille très grande, blonde et fort belle… Là, pour le coup, c’est raté…
Entre-temps, je travaille normalement pendant la semaine. Pendant les week-ends, nous allons en montagne et, entre deux, je vais à Genève pour préparer mon séjour en Inde… Je dois aussi faire un saut en Belgique pour saluer mes parents… Le temps passe fort rapidement. Les fêtes de fin d’année passèrent et l’hiver et, finalement, le printemps commença à se faire sentir…

À la mi-mars, notre secours en montagne organisa son grand exercice… une énorme avalanche… Cette fois encore, cela allait être « le gros bazar », avec la participation de tous les corps de secours concernés mais aussi des chiens d’avalanche… Daniel, un de mes compagnons, et moi-même allions être les victimes ensevelies…
Donc nous partîmes avant les autres pour installer le théâtre des opérations…
Nos compagnons creusèrent deux trous dans la neige, d’au moins deux mètres de profondeur, puis on y installa des plaques isolantes, ensuite des couvertures thermiques… Moi, j’étais habillée comme pour aller au K2… Je dus me coucher dans le trou qui fut recouvert de planches et puis d’un bon mètre de neige. Daniel, lui aussi, subit le même sort… Nous avions quand même un walkie-talkie pour appeler à l’aide en cas de pépin, sinon silence radio… Bien que nous puissions entendre tout ce qui se passait autour de nous… Bon, nous voilà installés… Nous entendons donner l’alarme… Et tout le saint tremblement se met en branle… Les sauveteurs se placent en ligne au bas de l’avalanche :
— Prenez vos distances !
Comme à la gymnastique suédoise qui est on ne peut plus militariste…
— Prenez et vissez vos sondes !
Ce sont de fins tubes métalliques qui se vissent bout à bout et qu’on enfonce dans la neige pour la sonder et ainsi trouver les corps…
— Désignez deux guetteurs qui doivent se mettre en haut de l’avalanche pour observer et avertir si jamais il y a une nouvelle coulée de neige !
Etc. Le tout, dans les règles de l’art… On le sait, les Suisses sont lents mais efficaces… Et moi, pendant ce temps, dans mon trou… Sacrebleu, ça dure… Et, malgré ma super doudoune, fait pas chaud ! J’écoute ce qui se passe dehors… Progressivement, je commence à avoir vraiment froid… Puis, fait très étonnant, à partir de mon plexus solaire, des ondes de froid commencent à se propager dans tout mon corps, comme quand on jette un caillou dans une mare… Ho la la ! Mais c’est que je commence vraiment à avoir froid… Pendant ce temps, j’entends la progression des sauveteurs… :
— Les maîtres-chiens, préparez-vous !
Je ne vais tout de même pas appeler au secours maintenant et gâcher tout l’exercice… Mais je ne suis pas sûre que « ma tête ne s’en va pas » ? ! ?
— Silence complet ! Maîtres-chiens : lâchez vos chiens !
Et alors règne un silence de mort… Ça dure un bon moment… Puis, tout à coup, deux pattes sautent au-dessus de moi, se mettent à gratter la neige avec une énergie folle et puis smack ! Le nez du chien en pleine figure et des léchages chauds, rugueux et enthousiastes… tout de suite freinés par le maîtrechien :
— Bravo, Riki, bravo… Vai !
Et Riki repart chercher d’autres victimes…
Le maître-chien plante un fanion pour signaler mon emplacement puis, lui aussi, continue la recherche plus haut…
D’autres secouristes arrivent avec des pelles. Ils me dégagent et me portent au pied de l’avalanche. Une ambulance m’attend et me conduit à l’hôpital de campagne où je suis réceptionnée par des infirmières. Je suis transie… Je tremble de tous mes membres, je ne sens plus mes pieds… La petite infirmière qui n’a certainement jamais vu de godasses de montagne, me demande :
— Ça va ? Vous voulez une tasse de thé ?
Malgré mes lèvres tremblantes, je parviens à articuler :
— Mes pieds… Défaites mes godasses… Réchauffez mes pieds !
Je n’y arrive pas moi-même parce que je suis saucissonnée dans des couvertures… Je dois répéter… Finalement, du bout des doigts, elle m’enlève mes godasses et se décide à me frictionner les orteils…

Quelques heures plus tard, pendant le « débriefing » — Quelqu’un a-t-il une expérience à communiquer ?
Alors, il y a ma petite idiote d’infirmière qui lève la main…
— Il y a des patients qui ont très bien joué leur rôle…
Comme madame là-bas… J’ai cru qu’elle avait vraiment froid…
Et, quelques temps plus tard, au siège du Club Alpin, je raconte mes sensations à des copains. Quelqu’un que je n’ai jamais vu me dit :
— C’est parce que vous n’avez pas l’habitude d’aller en montagne…

Vous avez dit « froid » ? Expérience à conseiller aux fanas du hors-piste. Je sais ce que signifie « cette chaise vide autour de la table », pour toujours… Quand il s’agit d’accident, le Secours en Montagne se donne corps et âme mais, quand il s’agit d’imprudence, quelle colère ! Mais… surtout… surtout ! Je viens d’expérimenter un prélude à « la mort blanche » celle que nous avons risquée en allant nous balader entre les crevasses du glacier Hispar…, celle que moi, j’ai fait risquer à mes compagnons… J’ai assez vécu avec la famille de Karim pour pouvoir évaluer la tragédie qu’aurait représentée la mort d’un de mes compagnons qui étaient tous mariés et pères de familles nombreuses…
Encore maintenant, quand Daniel et moi, nous nous rencontrons, nous finissons toujours par nous dire :
— Tu te souviens du coup de l’avalanche ?
Mi-avril, il y eut un cours de répétition mais, cette fois, le sauvetage du point de vue médical.

Enfin, le 6 mai, Karim doit arriver… Dès qu’il est à l’aéroport de Agno, il doit me téléphoner et j’irai le chercher… Le temps passe… En début d’après-midi, le téléphone sonne…
— Hello, je suis là mais tu dois venir me prendre parce que je ne sais pas où est ta maison… — Où es-tu ?
— Mais chez toi… Sur la place… Devant le bureau postal…
Quand j’arrive, Karim m’attend, il est en grande discussion avec le chauffeur d’un taxi qui me dit :
— Dites donc, votre copain, il ne se mouche pas du pied… Il s’est installé dans mon taxi et il m’a donné un papier avec votre adresse… Quand j’ai vu où c’était je lui ai dit « Vous êtes sûr ? cinquante km en taxi, ça va vous coûter autant… » Et il m’a simplement répondu « Ça fait rien, c’est ma copine qui paye… » !

Hum, hum, je suis embarrassée…
— Ils ne se rendent pas compte des prix. Chez eux, peu de gens ont une voiture et tout le monde se déplace en taxi qui coûte même moins que le bus… Ici, évidemment, c’est le contraire… !
Mais bon, il faut quand même le faire : un p’tit gars de la vallée Hunza qui prend l’avion international et arrive tout droit au fin fond d’une vallée tessinoise… C’est très déluré… !
Première surprise : il est passé chez le coiffeur et a même fait couper sa barbe…
— Évidemment, pour venir en Europe, il faut être plus moderne…
Nous allons chez moi. J’ai mis un matelas par terre dans la pièce qui nous sert de bibliothèque, comme ça, il a sa chambre…

Première épouvante.
— Tu as un chien ?
— Oui… évidemment, pour le moment il est dans son chenil…
— J’ai terriblement peur des chiens, parce que chez nous, quand on arrive près d’un village, il y a d’abord les petits chiens qui aboient mais ne mordent pas, ensuite arrivent les grands chiens qui n’aboient pas mais mordent… C’est pour ça que tous les porteurs voulaient un grand bâton avant de partir… Et puis, les anges n’entrent pas dans la maison où habite un chien… !
— T’inquiète pas ! Ici, les anges sont habitués aux chiens… aux chats aussi d’ailleurs…
Je vais libérer le chien, il arrive en courant et, en sautant de joie, il renifle Karim qui est pétrifié et ne bouge pas… Zar lui tourne autour, lui lèche les mains et, bientôt, Karim tend une main pour toucher le chien… Eh bien non, il ne mord pas. Mais oui, il est beau et, non, il n’a pas de maladies et, non, il n’a pas de puces et, oui, il sert pour aller à la chasse… Karim finira par caresser le chien et aussi les chats… Puis Karim me regarde en riant…
— C’est tellement tout, tout, tout différent… !

Je sais…

Il me raconte l’effet produit par l’annonce de son voyage, dans sa famille et auprès de ses copains… Sa famille n’est pas contente car tout le monde craint qu’il ne veuille rester en Europe.
— Quand je suis allé à l’ambassade pour demander mon visa, il y avait une file avec au moins cinquante personnes qui attendaient leur tour. Moi, je suis passé devant tout le monde et quelqu’un m’a crié : « Dis donc, l’artiste, tu vas où toi comme ça ? » Alors, j’ai répondu : « Je vais faire mettre mon visa sur mon passeport… ! » – Ils ont tous rigolé mais, quand dix minutes plus tard, je suis sorti avec le cachet sur mon passeport, ils n’ont plus rigolé… ! Quelqu’un a crié « Comment c’est possible ? » Et j’ai répondu : « C’est parce que, moi, c’est ma copine qui m’invite en Suisse ! » Et là, il n’y a plus personne qui a rigolé du tout… Mais c’est grâce à la lettre d’invitation du Club Alpin que tout s’est si bien arrangé… Il faudra leur dire merci… !

Le soir, quand Francesco arrive, ils s’entendent tout de suite bien : ils rigolent…
Ils vont même découvrir des mots qu’ils ont en commun entre le vieux dialecte du village tessinois de Francesco et le burushaski de Karim… Ils se parlent dans un mélange de dialectes et d’anglais et, surtout, ils rigolent…
Pendant le souper, en général, nous mangeons un bout de pain avec de l’excellent fromage d’alpage et un verre de vin. Karim goûte un petit bout de pain… Il fait la moue…
« Ça n’a aucun goût… » Et le fromage… Ça le dégoûte… Ils ne connaissent pas le fromage… !
— Mais tu ne fais pas de chappattis ?
— Ben non… En Europe, on ne de fait pas de chappattis mais, si tu veux en faire… demain, j’achèterai de la farine et je te montrerai comment fonctionne la cuisinière… !
Par contre, quand Francesco lui demande s’il veut un verre de vin, alors ça, oui, même un bon verre bien rempli… Il boit et puis là aussi, complètement déçu, il me dit :
— Mais, c’est pas du vin… Je ne sens rien, je n’ai pas la tête qui tourne… !
On a beau lui expliquer les différences entre bière, apéritif, vin, alcool, rien n’y fait ! Notre « vin » ne vaut rien parce qu’il ne procure pas l’ivresse instantanée…

Le Tessin est une région vinicole qui produit d’excellents vins et chaque personne a accès à l’alambic public pour distiller la pulpe du raisin et produire de la grappa. C’est l’alcool traditionnel mais il titre 22/23 degrés Cartier c’est-à-dire 57/60 % vol… Tout le monde possède des bouteilles de cette grappa. On en verse un petit coup dans le café mais on la boit rarement pure… Une petite goutte, à la limite, comme digestif… Francesco produit sa grappa, nous en avons deux grandes bouteilles de deux litres, elles durent au moins jusqu’à la vendange suivante.
Un jour, je me rends compte que le niveau des bouteilles baisse à vue d’œil… Je m’inquiète tout d’abord pour la santé de Karim qui ne se rend pas compte de l’effet de l’alcool sur son organisme mais surtout parce que, quand il rentrera chez lui, il s’y sera habitué mais n’y aura plus accès… Donc je prends contact avec notre médecin qui le visitera avant qu’il n’aille au stage en haute montagne.
Quand Karim revient de cet examen médical, il fait une drôle de tête…
— Eh bien, t’en fais une tête… ! ? !
— Le docteur, il est très gentil… Il m’a dit que je suis en pleine forme… Sauf du côté de mon foie… Il a dit que j’ai le foie trop gonflé et que je ne peux absolument plus boire de
« vin » !
Il oubliera vite ses bonnes résolutions…
Pendant son stage à la Furka, je téléphone tous les soirs pour demander comment ça va… Un soir, j’ai l’instructeur au téléphone et lui demande des nouvelles de notre stagiaire.
— Cela se passe fort bien, il a un excellent contact avec tous les participants, c’est un joyeux drille, il n’est pas au niveau des autres stagiaires mais participe à toutes les activités et il fait vraiment son possible…
— Et pour manger et boire ?
— Il ne mange pas, il dévore… Quant à boire, hm, hm, avec le Fendant du Valais qui est si frais quand on rentre au refuge après une journée d’activité et, surtout, qu’il est si sympathique que tout le monde lui offre à boire… il ne dit jamais non…

Karim est bien arrivé mais, comme cela se passe souvent, ses bagages sont encore en route de par le monde… Plusieurs jours après son arrivée, l’aéroport téléphone pour dire que ses bagages sont enfin arrivés. Donc, le samedi matin, je prends ma voiture et vais, avec Karim, récupérer sa valise à Agno…
Ma fille, à l’époque, travaillait comme jardinier dans une pépinière toute proche. Nous en profitons pour aller la saluer… C’est une des plus grandes pépinières du Canton, la quantité de fleurs et de plantes est impressionnante et elles sont de toute première qualité.
Nous trouvons ma fille en pleine activité : un samedi matin de printemps, la vente de fleurs bat son plein. Nous l’observons, elle sert une dame qui achète de nombreuses plantes fleuries et, quand elle passe à la caisse, Karim ouvre de grands yeux :
— Ia Allah ! Elle a payé 350 FS rien que pour des fleurs… !
Il fait un rapide calcul et, à l’époque, il fallait une vingtaine de roupies pour un franc suisse :
— Sept mille roupies !!! Avec ça, moi, je fais vivre toute ma famille pendant six mois !
Donc, à peine arrivé en Europe, Karim va en découvrir la dure réalité…
— Je connais cette dame, elle dirige un hôtel. Elle achète pour 350 FS de fleurs, ce qui rend son hôtel attractif, donc il y a des gens qui viennent chez elle pour manger, boire, dormir. Cela signifie qu’elle a besoin de cuisiniers, serveurs, femmes d’ouvrage, etc. Mais en plus, tout ce que sa cuisine sert à ses clients a été produit par des agriculteurs et des éleveurs qui travaillent dans les environs.
Donc les 350 FS investis servent à donner du travail à des dizaines de personnes, qui à leur tour vont dépenser et donner du travail à d’autres dizaines de personnes… C’est ça, le système qui fait que, en Occident, « ça roule » !
— Comme ce que tu as expliqué quand les femmes se coupent les cheveux…
— Exactement…
— Mais, vendre des fleurs comme le fait ta fille, moi aussi je pourrais le faire et gagner tout cet argent et l’envoyer à ma famille…
Là, ça va être plus dur…
— Le problème, c’est que pour être engagé à la place de ma fille, à part les problèmes de permis de séjour et de travail, tout d’abord, il te faudrait des diplômes…
— Des diplômes pour vendre des fleurs ?
— Être jardinier n’est pas seulement vendre des fleurs… C’est aussi connaître les fleurs, savoir les cultiver, les soigner, conseiller les clients, être capable d’employer les produits chimiques comme les engrais et les traitements contre les maladies et les parasites… Il faut donc aller à l’école, faire un apprentissage et avoir des diplômes… Mais avant cela, ici chez nous, il faut le diplôme après six années d’école primaire, ensuite trois années d’école secondaire et ensuite un minimum de trois années d’études professionnelles… Tu te souviens que je l’ai déjà expliqué à tes sœurs… ?
— Ia Allah… C’est pour tout le monde comme ça ?
— Oui, pour tout le monde, c’est exactement comme ça… L’école est obligatoire jusqu’à seize ans, même pour les balayeurs de rues ou les paysans ou les laveurs de vitres… comme je l’ai raconté à tes sœurs…
— Et moi ? Quel métier est-ce que je pourrais faire ?
— Aucun car tu ne recevras ni permis de séjour ni permis de travail… En plus, il y a tellement de candidats qui ont de bonnes qualifications que personne n’engage un ouvrier qui n’est pas qualifié…
— Avant de partir, mes copains m’ont dit que, si je trouvais le moyen de rester, je devais rester…
— Ce n’est pas ce qui a été convenu… Ici, tu ne peux que traîner avec des demandeurs d’asile et des sans-papiers… Tu y perdrais l’estime et l’amour-propre… Tu serais méprisé et humilié. Chez toi, tu es une personnalité reconnue et respectée, même célèbre, surtout quand tu rentreras avec ton expérience de la Suisse… Ici tu n’as aucune chance… !
C’est la première baffe que Karim prend en pleine figure, deux jours après être arrivé… Puis, il me regarde :
— Maintenant, je commence à comprendre… Un de mes oncles a émigré aux USA… Il n’a jamais voulu dire quel métier il y fait… Si ça tombe, il n’ose pas dire qu’il lave les assiettes dans un restaurant… !
Nous rentrons avec sa nouvelle valise qui est bien légère… Sur l’autoroute, je roule normalement à 120 km/h. Je vois qu’il se cramponne à son siège…
— Ça ne va pas ? Tu n’as quand même pas peur ?
— Si… ! Tu roules comme une folle… 120 !!!
Ce n’est que plus tard que j’ai compris : chez eux, sans doute ne calculent-ils pas en kilomètres mais en milles… et 1 mille = 1km600… 120 milles aurait signifié presque 200 km/h… Karim ne sait pas conduire.
En descendant du Monte Ceneri, la route surplombe toute la vallée du Ticino… Karim demande qu’on s’arrête sur un parking pour pouvoir regarder combien le paysage est
extraordinairement beau… En effet…

Puisque tous les membres de ma famille travaillent, Karim n’aurait rien eu d’autre à faire que de s’ennuyer tout seul à la maison. Heureusement, il a un cours d’italien trois fois par semaine.
Donc, Francesco et moi, nous nous levons comme d’habitude vers 6 heures. Karim, lui, se lève quand il veut, puis descend en ville avec le bus, va à son cours et, ensuite, me rejoint à mon lieu de travail. Nous remontons ensemble à la maison. Certains jours, il remonte seul avec le bus. Un soir, je l’attends… Il n’arrive pas…

Puis il arrive avec Francesco… — Eh bien, vous deux ?
— Il avait oublié sa carte d’abonnement et n’a pas osé prendre le bus… Je l’ai rencontré par hasard qui rentrait à pieds…
Autre problème : ici le bus passe exactement à l’heure, il a donc besoin d’une montre…
— Mais tu n’as plus le beau petit réveil Casio que je t’ai laissé l’an passé ?
— Quelqu’un me l’a volé…
— Et combien t’a-t-il payé pour le réveil qu’il t’a « volé » ?
Il ne répond pas…
— Alors, fais le calcul de l’argent que tu y as perdu : moi, ici, j’avais payé ce petit réveil 50 FS, ce qui signifie mille roupies… Et toi, combien t’en a-t-on donné ? Cinquante roupies ? Tu te rends compte de la mauvaise affaire que tu as faite ?
— Ça coûte si cher ?
— Ben oui, ça coûte si cher… !
Nous allons lui acheter une montre bracelet…
— Et si tu as envie de revendre celle-ci, souviens-toi que je l’ai payée 70 FS ce qui signifie 1.400 Rp…
— Ia Allah… ! Comme tout cela est cher…

Tant que nous sommes dans le centre commercial, il veut en faire le tour…
Il s’extasie devant le comptoir des viandes et voudrait acheter un poulet, puis il se ravise :
— Mais, est-ce que vous aussi, vous dites les prières avant de tuer les animaux ? Et puis, est-ce que vous les égorgez selon le rite ?
— Non, ici nous n’avons pas le temps pour réciter les prières, la main-d’œuvre coûte trop cher et la loi sur la protection des animaux nous oblige à les étourdir avant de les égorger…
— Alors non, on n’achète pas ici… On va devoir acheter des animaux vivants et je les égorgerai dans ton jardin, avec les bonnes prières…
— Alors, je veux bien un tas de choses mais égorger des animaux chez moi, là non… ! Il n’en est pas question… Ou bien tu manges la viande normale ou bien tu n’en manges pas… D’ailleurs, je ne sais même pas où je pourrais acheter des poules vivantes… Le peu de gens qui ont des poules pour les œufs ne les vendent pas… !
La nourriture va poser un problème car ce que nous mangeons ne lui plaît pas…
— Nous, quand on vient chez vous, on mange comme vous, même s’il y a des choses qui ne nous plaisent pas beaucoup… Pourquoi ne mangerais-tu pas comme nous ?
— Non, non, c’est tellement fade que cela me coupe l’appétit.
Je finirai par mettre à sa disposition les ingrédients pour qu’il se prépare ses chappattis, lentilles et currys de légumes. Et, souvent, quand nous rentrons du travail, nous trouvons le souper pakistanais servi… Il est très fier que cela nous fasse plaisir.

Autre aspect : la lessive… Il a tout de suite compris comment fonctionne la machine à lessiver. Un soir, je me mets à
repasser notre linge et aussi le sien. Il m’observe…
— Ah non ! Dans mes jeans, il faut faire le pli…
— Comment ça, le pli ! ? ! Il y a des années qu’ici on ne fait plus le pli… C’est ringard… !
— Ce que vous pensez m’est égal mais moi je ne sors pas avec un pantalon sans pli… Tiens, donne-moi ton fer à repasser… !
Il a aussi compris comment fonctionne un fer à repasser électrique et, très rapidement, il va se charger de la lessive et du repassage… Il est parfait…
Puis un jour il n’y tient plus :
— C’est pas sympa, quand vous rentrez le soir, fatigués… de trouver la maison en ordre, le souper sur la table et le linge repassé ?
— Oui, bien sûr, c’est du grand luxe… Mais, pour nous, c’est impayable… Il faudrait être très riche pour pouvoir se le permettre… !
— Mais tu vois bien que ça fonctionne…
— Oui, comme ça en passant, mais si on devait te tenir, cela deviendrait beaucoup plus compliqué… Il faudrait d’abord le fameux permis de séjour et puis le permis de travail et là où cela devient impossible c’est qu’on ne peut pas « simplement » avoir quelqu’un dans la maison… Il faut déclarer les « ouvriers » et payer un salaire réglementaire, les assurances, les cotisations pour la pension, pour la caisse maladie, etc. Il y a une réglementation du travail très compliquée et cela revient si cher qu’il n’a plus que les super riches qui puissent se permettre d’avoir des gens de maison…
Il me regarde hébété :
— Mais vous ne pouvez donc rien faire ?
— C’est ça ! Tu as compris : nous sommes pris dans un système duquel il est impossible de sortir…
Il secoue la tête…
— Non, non, non… Ce n’est pas croyable… ! Mais vous ne vivez pas bien, vous n’êtes pas libres… Quand je vais raconter ça à Azhar…
Mais l’ami Karim s’habitue vite aussi aux facilités du monde moderne. Dans son pays, il n’y a pratiquement pas de douches avec eau chaude. Ici, chaque matin, il en jouit pleinement, emploie mon shampoing et mon « baume après shampoing » et, ensuite, mon sèche-cheveux. Il passe un temps fou à « styler » sa coiffure un peu style Elvis Presley, avec ma brosse ronde, et à soigner son look… Au début, il s’est moqué de nos vêtements bizarres mais, progressivement, il va aussi mettre mes jeans et mes chemises, puisque nous avons la même taille.
Il se passionne aussi pour les choses qui pourraient servir chez lui. Nous chauffons notre habitation avec un grand poêle au bois qui, chez lui, serait bien commode. Dans son jardin, il a un petit moulin pour moudre les céréales quotidiennes. Dans notre vallée, les vieux moulins à eau ont été restaurés, nous allons les visiter, il demande d’en photographier les plans. Chez lui, les meules ont cinquante cm de diamètre. Les meules de notre moulin sont en épais granit et mesurent un mètre cinquante et elles sont alimentées par l’eau d’un gros torrent. Près d’Islamabad, il a vu un barrage… Quand il compare avec les barrages suisses… !

Un jour, Karim entre par mégarde dans la salle de bain juste au moment où Francesco sort tout nu de la douche… J’entends crier « Oooooh !!! » et je trouve Karim, perplexe, pétrifié, devant la porte de la salle de bains…
— Eh bien, qu’est ce qui t’arrive ! ? !
— Oh ! Énorme…
— Ben oui, c’est normal… Toi, tu mesures un mètre soixante et tu pèses cinquante kilos, Francesco mesure un mètre quatre-vingt-quinze et pèse cent cinq kilos… Ça fait une belle différence…
— No, no, no… Énorme le champoo… !
— Le champoo ?
— Ben oui… Le chose des messieurs… Chez nous, on dit le champoo suite à une blague qui circule… Tu sais, le chose des messieurs… !
— Ah bon… Mais tu sais, avec ma profession, je vois beaucoup de messieurs nus… Je peux te confirmer qu’il s’agit là d’une mesure standard… !
— Évidemment… Grand monsieur… Grand champoo… Ia
Allah… Quand je vais raconter ça à Azhar…

Je dois aller un week-end à Genève. La route la plus directe passe par l’Italie mais, comme Karim n’a pas le visa pour l’Italie, je l’emmène avec moi en faisant tout le détour par le Nord. Ainsi, il a l’occasion d’avoir un aperçu du long tunnel du SaintGothard et de toute la Suisse puisque nous reviendrons par le Valais et le col de la Nufenen.
Karim se promène en long et en large le long du lac Léman. Sur les rives du Lac, il y a de magnifiques jardins et de nombreuses statues dont une, fort belle, d’un cheval. Karim me demande de le photographier avec cette statue mais il s’est placé de façon à masquer le champoo du cheval… Qu’est-ce que les gens auraient dit… De même, à Locarno, il se fera photographier avec tout ce qu’il trouve beau : le jardin des cactus, les parterres de fleurs… mais il est très embarrassé par les sirènes aux seins nus des statues autour des fontaines…
— Je vais les montrer à Azhar… Mais si ma mère trouve ça, elle m’arrache les yeux… !

Un jour, un copain me raconta, très scandalisé, qu’il avait assisté à une conférence de Tariq Ramadan qui avait expliqué que, en Hollande, pour pouvoir obtenir la nationalité, il fallait regarder des photos pornographiques.
Je trouvai cela assez étonnant de la part d’un pays protestant. Ce qui est exact, c’est que la Hollande a mis au point un programme d’intégration des étrangers et, dans ce programme, figure un DVD avec des photos qui montrent des situations qu’il faut être prêt à affronter en Occident… Notamment, une photo d’une femme nue qui sort d’un bain de mer et une autre de deux homosexuels qui s’embrassent sur la bouche. Ces photos peuvent être choquantes mais, pour nous, la pornographie, c’est autre chose et même la pornographie, nous avons appris à la maîtriser.

Karim n’en revient pas des parcs, des jardins et tant de fleurs…
— C’est si beau… Et personne ne cueille les fleurs… Chez nous, ces fleurs ne résisteraient pas une journée, tout serait ravagé le lendemain…
— Mais ici, les vandales reçoivent des amendes et puis, nous, on paye les impôts pour avoir des rues propres et des parterres fleuris…
— Les impôts ? C’est quoi ça ?

Je vais donc lui expliquer comment fonctionnent les impôts mais aussi comment fonctionne tout le reste : les caisses maladies, les assurances, le chômage…
— Mais alors, de ton salaire, qu’est-ce qu’il te reste ?
Quand je reçois l’extrait de mon compte en banque, mon salaire a été versé. Je m’assois à table avec Karim et je lui montre tous mes papiers : mon salaire qui pour lui est faramineux, et les factures à payer : loyer, électricité, téléphone, voiture-garageessence, assurances, caisse maladie, budget chauffage, budget nourriture. Je dois même payer pour l’eau, les égouts et le ramassage des poubelles, etc. Nous remplissons les virements ensemble… Total… Il ouvre de très grands yeux… — Mais il ne te reste rien… !
— Ben non, il ne reste pas grand-chose…
— Mais alors, ça vaut la peine de te lever tous les matins à 6 heures et de rentrer tous les soirs à 19 heures ?
— Je te l’ai déjà dit : nous sommes prisonniers d’un système duquel il est impossible de sortir quand on vit en Europe… Mais il y a de nombreux aspects positifs : grâce à l’argent que nous donnons, nous avons de bonnes écoles, des soins de santé bien organisés et, quand nous devenons vieux, nous recevons une pension… Et puis, tu as bien vu les routes entretenues, les fleurs, la propreté, les égouts, l’eau potable, le ramassage des poubelles, la distribution de l’électricité, le téléphone… C’est grâce à l’argent que nous donnons… Mais on ne reçoit rien pour rien…
— Mais alors, les trekkistes italiens sont plus riches que toi ?
— Ils t’ont dit combien ils gagnaient. Mais t’ont-ils dit combien il leur reste de leur salaire quand ils ont payé les traites de tout ce qu’ils ont acheté à crédit ?
— C’est quoi ça, le crédit ?

Un jour, nous allons au Bancomat… C’est la première fois qu’il voit un système aussi judicieux…
— Mais cet argent aussi, il part de ton compte ?
— Hélas…
Karim hoche la tête… « no, no, no… no good… » Les déceptions sont nombreuses. Lors du voyage à Genève, il veut aller saluer la communauté ismaélite qui vit à Montreux. Il croit même qu’ils vont nous retenir à dîner. Nous trouvons la bonne adresse, une personne vient ouvrir mais ne nous fait pas entrer. Sur le pas de la porte, Karim s’explique… La personne nous regarde avec l’air de dire « et alors ? » et finit par répondre :
— Il n’y a personne, tout le monde est parti au travail… !
Karim est extrêmement déçu… Si un ismaélite suisse arrivait dans une communauté ismaélite au Pakistan, on lui ferait une fête…

Autre déconvenue… Dans sa grande valise neuve, il n’y a pas grand-chose mais il nous a apporté des cadeaux… Pour « mon mari », des chapeaux : une petite toque typiquement punjabi, rouge avec des paillettes, et plusieurs chapeaux en laine comme ceux qu’on porte dans le Nord Pakistan et en Afghanistan…
— Merci ! dit Francesco, en regardant ces curieux couvrechefs.
— Mais ici, dit Karim tout dépité – je vois que personne ne met de chapeaux… ! ? !
Pour le consoler on lui dit :
— T’inquiète pas, cet hiver nous nous en servirons… !
Pour moi, il a apporté un petit collier de grenats… Il sait que j’adore les pierres et que les grenats sont mes préférées. Quelle délicate attention ! Je suis sûre qu’il a dû dépenser une somme qui, pour lui, est considérable… Malheureusement, quand il se promène à Locarno, il voit les étals le long des « portici », avec des centaines de petits colliers qui, ici, coûtent trois fois rien. Et quand, plus tard, il verra les magasins où l’on vend de la « belle marchandise », il sera terriblement frustré de voir que le cadeau que lui pensait magnifique, ne vaut ici pas grand-chose. J’ai beau lui dire que l’important c’est que son cadeau, c’est son cadeau, et que ce collier-là vient du Pakistan. Rien ne le consolera de sa déception.
En circulant avec le bus, Karim a rencontré toutes les personnes du village, il salue et est très communicatif.
Il aime se promener et est tout à fait à son aise. Nous sommes allés saluer un de mes patients qui a dû entrer au home pour personnes âgées…
— C’est très beau, très propre mais très triste ! commente Karim – Chez nous, les vieux continuent à vivre avec la famille… Tu as vu ma mère…
— Oui et, toi, tu vois comment nous vivons… Comment voudrais-tu tenir une personne âgée qui a besoin de soins, dans notre maison qui est vide du matin au soir ? Il faut aussi tenir compte du fait que, chez vous, l’espérance de vie est de soixante ans… Ce monsieur a quatre-vingt-quinze ans… !
Nous sommes aussi passés devant l’église.
— Tu veux venir la visiter ? As-tu jamais vu une église ?
C’est très beau à l’intérieur… !
— Non, non, non… !
Et il s’enfuit comme s’il craignait d’être happé par quelque sorcellerie… Il n’acceptera jamais d’aller visiter une église ! Par contre, il me demande :
— Mais, toi et ta famille, vous n’allez jamais dans votre église ?
— Non. Ici les gens sont libres d’y aller ou de ne pas y aller, de croire ou de ne pas croire… Nous avons de bonnes relations avec les prêtres ou avec les croyants des autres religions. Dans ma famille, notre religion fait partie de notre culture. Nous connaissons bien nos textes sacrés et nous nous intéressons aux textes des autres religions. Nous fêtons nos fêtes et nous nous intéressons aux fêtes des autres. Mais beaucoup de gens croient que les dieux n’existent pas.
Mes grands-parents étaient encore croyants mais nous ne le sommes plus.
— Strange animals…, dit-il en hochant la tête…

Pendant tout le mois de mai, nous avons nos cours de répétition du secours alpin… Plusieurs soirs par semaine, nous nous réunissons dans les rochers d’Arcegno pour « repasser » les nœuds, les manœuvres, etc. Chaque soir, l’instructeur installe une situation différente qui simule un accident en paroi. Il faut donc récupérer un blessé avec des treuils, des cordes, des civières, des brancards, des attèles, des colliers. Karim nous observe de loin et finit par dire :
— Quelles bêtises ! et vous êtes payés pour faire ça ?
— Non, c’est du volontariat. De nombreuses activités sont bénévoles : nous nous mettons au service de la communauté.
C’est comme le respect des biens publics. C’est une mentalité selon laquelle chacun se sent responsable des autres citoyens, on appelle cela le civisme.
— Strange animals…
Il voit passer des personnes qui font du jogging, d’autres font de la bicyclette…
— Mais qu’est-ce qu’ils font ?
— Eh bien, ils s’entraînent pour être en forme…
— Que c’est ridicule… En plus, ils sont habillés comme des clowns… Chez nous, des hommes qui s’habillent en jaune ou en rose, on croit que c’est des homosexuels…

À la fin de son séjour, il se fera photographier avec mes chaussons d’escalade, mon baudrier rose, mon casque pink, mon pantalon bleu avec petits oiseaux roses et jaunes, mon Tshirt jaune, etc. En plus, il ira prendre des poses de grimpeur sur ces mêmes rochers, à deux mètres du sol mais, bien prise, la photo est impressionnante…
— Ia Allah… Quand Azhar va me voir habillé comme ça… !
Karim va vite avoir l’occasion de comprendre à quoi sert l’entraînement…

Un samedi matin, Francesco part en forêt avec ses frères pour couper le bois qui servira à nous chauffer dans deux ans, quand il aura eu le temps de sécher. Le service forestier indique les arbres qu’on peut couper pour garantir le rajeunissement de la forêt qui est très important car la forêt « tient » la montagne et empêche les éboulements et les avalanches. En général, il s’agit de hêtres arrivés à leur maturité, c’est-à-dire qui ont vingtcinq à trente-cinq mètres de hauteur et dont le tronc peut atteindre un mètre de diamètre. Karim l’accompagne… Le soir, il me raconte…
— Ia Allah… Ces types sont terribles… Les trois frères sont aussi grands l’un que l’autre ! Ils ont coupé des arbres immenses avec des tronçonneuses qui pèsent tellement lourd que je ne parviens presque pas à les soulever… Ils étaient sur le flanc de la montagne si raide qu’on a de la peine à s’y tenir debout… Ils n’ont pas arrêté de travailler même pas pour manger à midi, juste bu de l’eau… Et pire : quand ils sont arrivés, ils se sont fait signe de loin… Chez nous, le plus jeune frère doit aller saluer le plus âgé. Ensuite, on s’assied, on prend le thé, puis, nous aussi on travaille… Mais ceux-ci, ce sont des bêtes… !
— Ben oui, ici les gens travaillent… Francesco est dessinateur de machines électroniques, un de ses frères est employé, l’autre enseignant, mais pendant le week-end, ils travaillent à la maison, ils cultivent la vigne et le potager, coupent le bois et vont en montagne… Ici, on n’a rien sans rien… Surtout, on n’a pas le temps de s’asseoir à palabrer et boire du thé… Nous, on considère que c’est du temps perdu…
Je lui explique aussi comment nous respectons les phases de la lune pour la coupe du bois : phase croissante pour le bois de chauffage, phase décroissante pour le bois de construction. De cela non plus, il ne sait rien.
Enfin, début juin, arrive, pour notre stagiaire, le premier cours en haute montagne. Francesco conduit Karim avec tout son équipement au col de la Furka où il est pris en charge par le groupe des stagiaires. Après le week-end, il est pensif… puis lentement, il se met à raconter… Ses compagnons étaient des jeunes gens mais aussi des jeunes filles. Ils avaient fait des tas d’exercices. Au début, ils avaient tous dit :
— Ah, Karim vient de l’Himalaya… Il est habitué aux montagnes vraiment grandes…
Ben oui mais Karim ne grimpait jamais sur les hautes montagnes, il accompagnait les groupes sur « le plat » pendant les marches d’approche qui s’élèvent progressivement avec très peu de dénivelé et sans porter de sac. Ici, par contre, il avait dû suivre les autres qui grimpaient sur des pentes raides, avec leurs sacs sur les épaules. En plus, ils avaient grimpé sur des rochers. Lui n’avait pas osé le faire. Le comble c’était que les jeunes filles étaient aussi fortes que les garçons et certainement plus fortes que lui. Cela avait été extrêmement frustrant. C’était la première fois de sa vie qu’il s’était laissé damer le pion par des nanas… Dur, dur… Il devait admettre qu’il avait été le moins performant du groupe et son amour-propre en avait pris un sale coup…

Cela se confirme quand nous allons avec Francesco à notre petite maison sur l’alpage. Ici la montagne est raide. Il faut descendre à pic jusqu’à la rivière et puis remonter sur l’autre versant qui lui aussi est à pic. Francesco fait cela depuis son enfance ; moi, je m’y suis habituée depuis plus de dix ans. D’ailleurs, je n’entre plus dans mes chemisiers « d’avant » simplement parce que ma carrure a augmenté puisque j’ai développé mes poumons. Mais Karim n’a jamais fait de tels efforts et il est à la traîne, il doit s’arrêter pour reprendre haleine. Un jour, il finira par me dire qu’il commence à comprendre comment il se fait que ceux qui vont au sommet de leurs montagnes sont tous des occidentaux.
— Tu vois à quoi sert l’entraînement ? Les types ridicules qui font du jogging ou de la bicyclette après leur journée de travail… Eh bien, quand ils vont en montagne, ils ne doivent
pas s’arrêter pour reprendre leur souffle…

Dur, dur, d’affronter certaines réalités…

Entre-temps, il y avait aussi eu un championnat de mountain-bike… Dans le fond de la vallée, sur un flanc de montagne, un circuit avait été aménagé et notre groupe de secours avait été réquisitionné. Nous étions placés aux points critiques où les bikers risquaient de sortir de piste, de tomber et de se blesser…
Chacun de nous avait un walkie-talkie, prêt à donner l’alarme en cas d’accident… Karim avait aussi assisté à cette compétition et vu ce à quoi ces cinglés d’Européens passaient leurs weekends… Là encore, il s’agissait de sport et donc
d’entraînement… Karim ne sait pas rouler à bicyclette… Il verra aussi des courses cyclistes à la télévision et des matches de football. C’est à nouveau l’occasion de lui expliquer le commerce qui tourne autour des sports : vêtements, équipements, bicyclettes, skis, skateboard, etc., et tous les accessoires, toutes les compétitions… Mais c’est pareil avec la musique qu’on entend à la radio… les concerts, les CD, les instruments…
Somme toute, ne vaut-il pas mieux que nos jeunes se défoulent avec une guitare ou un ballon plutôt qu’avec des armes ? Et même les armes, nous sommes parvenus à faire du tir au fusil de guerre une discipline « zen » semblable au tir à l’arc. À l’origine, l’arc est une arme de guerre ou de chasse. Les « sports de combat » le judo, le karaté et même le tai chi mais aussi la gymnastique suédoise, sont, à l’origine, des techniques pour améliorer la combativité des soldats. Nous en avons fait des disciplines semblables à la méditation. Mais Karim ne sait pas ce que c’est que le zen ni la méditation… Qu’y a-t-il de plus idiot que de regarder deux individus qui tapent avec leur raquette sur une petite balle jaune ? Et pourtant, le tournoi de tennis n’est-ce pas la version moderne des tournois du Moyen-âge ? N’est-il pas mille fois plus intelligent de supporter des sportifs ou des équipes qui, en fait, sont nos champions, qui portent nos couleurs et dont nous portons les couleurs, plutôt que de s’entretuer ? Une fois de plus Karim hoche la tête :
— Strange animals…

Un samedi matin, Karim et moi partons vers notre petite maison d’alpage et Francesco doit nous rejoindre plus tard. Francesco a préparé nos sacs. Quand Karim met le sien sur ses épaules, il change de figure. Manifestement, ce sac est trop lourd pour lui mais il n’ose pas l’avouer. Quand nous arrivons au parking où nous laissons la voiture, pour partir à pied le long du sentier, tout à fait par hasard, je rencontre un des pilotes d’hélicoptères qui travaillent dans la région.
— Ah, salut ! Ça va ? Tiens, tu es stationné ici par hasard ? Oui… hm, hm… Tu ne pourrais pas nous faire une faveur ? J’ai ici un ami pakistanais qui n’a jamais été en hélico… Tu ne nous ferais pas un p’tit plaisir ? Je sais bien que c’est interdit mais il n’aura plus jamais l’occasion d’aller en hélico… Tu ne voudrais pas nous déposer là-haut ? Tu envoies la facture à la maison… ! ? !
— Bien sûr… !
Et hop ! Nous embarquons dans l’hélico qui est justement un modèle alouette : formidable car, assis à côté du pilote, on n’a que la bulle en verre devant soi et donc l’impression extraordinaire d’être dans le vide, de voler… Je laisse la « bonne place » à Karim et m’assieds derrière, aussi pour pouvoir tenir le chien dans mes bras. Dès que nous décollons, Karim est terrorisé, il se retourne et me regarde avec effroi, j’ai beau lui crier :
— Mais regarde devant toi, idiot, c’est la seule occasion dans ta vie de voir ça… !
Inutile, il s’agrippe et n’ose pas regarder le spectacle magnifique des cimes, des arbres qui glissent sous nous… En seulement trois minutes nous sommes arrivés… L’hélico nous dépose sur le pré, sans même se poser, et redécolle instantanément… Et tout ce que Karim trouve à dire, c’est :
— Heureusement, comme ça, je n’ai pas dû porter ce sac… !

À chaque expérience, il se rend compte qu’il est « en retard » sur les autres… Chez lui, dans sa famille, dans son environnement, il est une personne importante qui jouit de prestige. Ici, il ne fait pas le poids. Il n’est pas capable de faire ce que tout le monde sait faire normalement. Il a l’impression qu’on le traite avec condescendance, pour ne pas dire avec compassion ou
même pitié. C’est extrêmement frustrant…

Le week-end du 20.VI allait devenir mémorable car notre exercice de répétition allait devenir un « super gros bazar » ! Notre vallée se termine en cul-de-sac. Quand la route s’arrête au fond de notre vallée, il y a la montagne et, ensuite, en pleine montagne, la frontière avec l’Italie et puis, encore de la montagne et, ensuite, en descendant, il y a une vallée en Italie. Un réseau de sentiers relie les deux vallées. Dans le passé, c’étaient les sentiers utilisés par les exploitants des alpages et les contrebandiers. Maintenant, cette région est devenue le paradis des promeneurs mais aussi, hélas, le théâtre d’accidents, de personnes égarées, etc. Donc, quand l’alarme sonne, les secours se mettent en branle dans les deux vallées, des deux côtés de la frontière.
Cette année, le but principal de notre week-end d’exercice est justement la coordination entre le secours italien et le secours tessinois car ce qui est crucial, c’est la coordination et le commandement… et… la communication.
On se souviendra des livres « Bravo Two Zero » de Andy McNab et « The One that Got Away » de Chris Ryan qui racontent comment leur patrouille de soldats britanniques SAS avait été déposée derrières les lignes ennemies en territoire iraquien et comment ils avaient été abandonnés à eux-mêmes simplement parce que les fréquences radio de leurs émetteurs ne correspondaient pas avec les fréquences utilisées par l’armée américaine… et comment plusieurs d’entre eux y laissèrent leur vie…

Pour cet exercice, nous avons même, super honneur, la présence d’une délégation de la Guardia di Finanza du Passo Rolle qui sont les célèbres top-gun du secours des Dolomites. Le premier jour consiste en cours théoriques mais le deuxième jour, pour la pratique, c’est la grande mise en scène : « on disait que » des promeneurs se sont perdus là-haut, il faut aller les chercher, récupérer les blessés, etc. Karim et moi montons à pieds à l’alpage qui sert de base d’appui des opérations, puis il accompagne un groupe et je rejoins le mien. Le temps est dégueulasse, il y a du brouillard puis il pleut, il fait froid… On est trempés…

Mais à la guerre comme à la guerre, nous savons que, pendant ce temps, des cuisiniers sont en train de nous préparer un banquet dans le refuge qui se trouve sur l’alpage…

Une des caractéristiques dans la vallée, c’est la solidarité. La vie en montagne c’est aussi les routes bloquées par la neige ou les chutes de pierres, les coupures d’électricité, les accidents, les incendies, etc. Depuis toujours, l’adversité lie les gens car il faut faire face et l’union fait la force. Ainsi, les sociétés de chasseurs, de tireurs, les samaritains, les pompiers, etc., lient les habitants. Lors des incendies de forêts, toute la population participe, chacun à son niveau et personne n’est indifférent. D’ailleurs, après avoir fait « le pompier de montagne volontaire », on comprend ce que le péril du feu veut dire ! Un jour de pompiers sur le terrain est plus efficace qu’une semaine d’arrosage par hélicoptère. Ces liens au sein de la population nous garantissent aussi l’intendance. Les cuisiniers qui assurent, bénévolement, la polenta ou le risotto pour les fêtes de villages ou le carnaval nous préparent les repas, les bouteilles d’eau, les thermos de café durant les exercices ou les jours où nous sommes en « opération réelle » de recherche sur le terrain. Aujourd’hui, aussi en l’honneur de nos invités italiens, le dîner promet d’être de grande classe…

Quand, en début d’après-midi, l’exercice se termine et que nous commençons à descendre vers le refuge, je vois au loin notre Karim qui court le long du sentier. Il s’arrête devant les tables où les cuisiniers ont préparé l’apéritif. Quand j’arrive à mon tour, Karim a déjà avalé plusieurs verres de Fendant… Ben oui… Nous sommes tous fatigués, nous avons tous froid et faim… Mais nous savons ce que fait un verre de Fendant sur un estomac vide… Plusieurs verres, no comment ! Puis, lentement, tout le monde arrive et on commence à s’asseoir à l’intérieur. L’odeur de cuisine est exquise ! Karim est déjà installé avec d’autres, au bout de la salle. Des assiettes énormes circulent avec des montagnes de risotto et des énormes tranches de viande. Je demande ce que c’est que cette viande. C’est du rôti de porc… Zut, du porc… Mais Karim a déjà vidé une assiette et il est en train d’en recevoir une deuxième… Estce le cas de faire un esclandre et de gâcher la fête ? De toutes façons, il est trop tard… Mes compagnons me disent en riant :
— Fameux numéro ton copain… Bonne fourchette… et il boit presque plus que nous…
C’est surtout qu’il ne se rend pas compte et il boit le vin rouge comme de la grenadine. Mais que faire ? Somme toute, il est adulte : je lui ai expliqué tout cela et, au-delà, il est responsable de lui-même. La fête dure jusqu’en fin d’après-midi puis lentement tout le monde commence à descendre. Quand nous arrivons au parking où nous avons laissé les voitures, notre médecin qui est particulièrement actif dans notre groupe, nous propose de nous retrouver dans le petit restaurant au bout de la vallée pour un dernier p’tit salut…

Quand nous arrivons au restaurant, là aussi, il y a une odeur irrésistible. Ils ont cuisiné des « costine », c’est-à-dire des basses côtes de porc, des « travers de porc » en termes exacts, grillés sur le feu de bois. Dans la région, c’est le repas typique de toutes les fêtes. Personne ne résiste au parfum des « costine » Et, bon, il est déjà 19 heures… On s’assied et tout le monde prend des « costine » Karim également… Quand il reçoit son plat, il se jette sur la viande, prend l’os en main et dévore la viande en s’écriant :
— Quels délicieux poulets !
Et il en reprend… Depuis qu’il est ici, c’est la première fois que je le vois manger avec un tel appétit et un tel plaisir… et, sans doute aussi pour me taquiner, il ajoute :
— Je n’ai jamais mangé de la viande aussi bonne !
Sous-entendu que moi je ne cuisine pas aussi bien… Les copains entendent que Karim qualifie les côtes de porc de poulet. Tout le monde sait qu’il est musulman. Tout le monde croit qu’il blague. Comment pourrait-on confondre des côtes de porc avec des cuisses de poulet ? Alors, eux aussi, disent au cuisinier : — Tu m’apportes encore une assiette de ce poulet ?
Et, puisque nous sommes tous fatigués, que nous avons tous mangé et bu, nous sommes tous gais et la soirée se termine tard et on s’est bien amusé… Et tout le monde me dit :
— Ben, dis donc, il est vachement sympa ton petit copain et rigolo avec ça, quel humour et comme il a bien su s’intégrer… !

Début juillet, Karim part pour son stage durant une semaine à la Cabane d’Orny, dans le Valais. La veille de son départ, il me dit très sérieusement :
— J’ai pris de bonnes résolutions : je vais participer à tout ce que font les autres, marcher, grimper sur les rochers, dormir dans les dortoirs, manger, boire… Je vais tout essayer sauf, naturellement, manger du porc !
J’ai un choc !
— Comment ça, sauf manger du porc ?
— Le porc, ça je ne pourrais jamais en manger, la seule idée me fait vomir. Un jour, il y a un membre d’une expédition qui avait une boîte de viande de porc, il m’a laissé goûter et j’ai dû courir pour aller vomir, c’est franchement dégueulasse !
— Mais enfin, Karim : tu te moques de moi ou quoi ? — Mais non, je t’assure…
— Mais enfin, tu as dit toi-même que tu n’as jamais mangé de l’aussi bonne viande… Depuis que tu es ici, tu n’as pas mangé d’autre viande que du porc !
Il devient blême, à vue d’œil… et il devient furieux…
— Et toi, qui es mon amie, tu m’as laissé manger du porc ?
Tu m’as trompé !!!
Il s’effondre… Alors, moi aussi, je lui dis ce que je pense :
— Écoute Karim, arrête ton cirque ! Quand il s’agit de boire du vin, c’est par bouteilles entières et, quand nous ne sommes pas à la maison, tu siffles nos bouteilles de grappa. Quand tu es arrivé, le niveau de cette bouteille était là et, maintenant, il est là. Tu n’as même pas remarqué qu’on a tracé des repères… Quand il s’agit de fumer, tu fumes même dans ton lit… Alors, s’il te plaît, arrête ton cinéma, descends de tes nuages et mets une fois bien tes deux pieds sérieusement et solidement sur la terre… !!!

Il se calmera mais cela a jeté un froid : ce ne sera plus comme avant… Au début de son séjour, j’avais mis à sa disposition un tapis de prière et je lui avais indiqué avec une boussole spéciale la Qibla, la direction de la Mecque. Je lui avais donné un de mes corans en lui expliquant que, non, ce n’était pas un livre magique mais un livre écrit en arabe, que lui ne comprenait pas mais dont il pouvait lire la traduction en anglais… Tout cela ne l’avait pas intéressé.
Un jour, une de mes patientes nous avait invités à aller prendre le thé chez elle. Quand nous étions entrés dans l’appartement, elle nous avait demandés de ne pas faire de bruit car son mari qui avait plus de quatre-vingt-dix ans était couché et allait très mal. Nous allâmes quand même le saluer. Puis,
nous avions pris le thé et bavardé… En rentrant, Karim m’avait dit :
— Nous, chez nous, quand il y a quelqu’un de si malade, nous disons à Allah « Écoute, il faut que tu te décides : ou bien tu guéris ce malheureux ou bien tu le fais mourir mais il est inhumain de le laisser souffrir ainsi… » Alors, on prend le coran et on récite les paroles qu’il faut et la personne meurt tout de suite…
— Et tu serais d’accord pour aller prier pour ce monsieur ?
Même si ces personnes sont des juifs ?
— Ben oui, juif ou pas juif, ce pauvre homme souffre inutilement.
Je téléphonai à ma patiente qui me répondit qu’elle acceptait tout ce qui pouvait soulager son mari. Le lendemain, Karim prit une super douche, se coiffa encore mieux que d’habitude, enfila des habits propres, prit un coran sous le bras et nous allâmes chez ma patiente. Karim alla s’asseoir à côté du vieux monsieur. La dame et moi allâmes au salon et nous entendîmes Karim chanter ses prières. Quelques jours plus tard, quand ma patiente vint se faire soigner, je lui demandai des nouvelles de son mari.
— Richard ? Il s’est éteint doucement, nous l’avons enterré avant-hier…
Tout au long de son séjour, Karim n’avait pas manifesté de religiosité particulière. Il avait commencé par se montrer méfiant quand il avait vu mon coran en langue vulgaire et n’avait pratiquement pas osé lire la traduction en anglais.
Il n’y avait eu que le choc de la viande de porc qui l’avait fait réagir, moins à cause de la religion que parce qu’il s’était senti ridicule. J’avais essayé de le calmer en lui montrant que même le Bokhari expliquait qu’à l’impossible nul n’est tenu. Si quelqu’un est dans l’impossibilité de prier, eh bien, il le fera plus tard, si quelqu’un est en voyage ou malade, il n’est pas tenu de faire le ramadan. Il fera pénitence d’une autre façon, à un autre moment ou en donnant de l’argent pour les pauvres. La religion ne sert pas à embêter les gens mais à les aider. Et puis, quand on commet un péché sans le savoir, on n’est pas coupable et, en tout état de cause : « Je prends sur moi le péché que tu aurais éventuellement commis… » Rien n’y fit. Karim avait pris un coup fatal dans son amour-propre… et Karim ne sait pas ce que c’est que le Bokhari…
— Tu ne crois tout de même pas connaître ma religion mieux que moi ?
— Mais, si, parce que moi, j’ai acheté des livres et j’ai étudié la question tandis que, toi, tu te contentes de ce que les autres t’ont raconté, ta mère, tes sœurs… !
Il fait la moue.
— Tiens, par exemple : tu sais, toi, pourquoi Allah n’a que quatre-vingt-dix-neuf noms ?
Il me regarde étonné.
— Eh bien, je vais te l’expliquer : Allah n’a que quatre-vingtdix-neuf noms que nous connaissons comme « ar rahman, le bienfaisant ; ar rahim, celui qui a pitié ; al malik, le seigneur souverain… » Il y en a quatre-vingt-dix-neuf comme ça… Et sais-tu pourquoi il n’y en a que quatre-vingt-dix-neuf ? Eh bien, parce que le centième, les hommes ne peuvent pas le connaître. Seul Allah connaît son centième nom. Et tu sais où j’ai appris ça ? Dans le livre que j’ai acheté avec toi, au kiosque de l’hôtel Continental de Islamabad. Et tu sais pourquoi un chapelet musulman n’a que trente-trois grains ? Eh bien, parce que 33 x 3, ça fait… quatre-vingt-dix-neuf … Et je vais même t’en dire plus : tu vois les bracelets que j’ai achetés à Rawalpindi, qu’estce que tu vois ? Ce sont des tubes en or avec trois ensembles de onze petites pointes… 3 x 11, ça fait ? trente-trois ! Et 33 x 3, ça fait ? 99 ! Et là, qu’est-ce que c’est ? La grosse boule… c’est le numéro 100… Donc mes bracelets sont des chapelets musulmans pour réciter les quatre-vingt-dix-neuf noms d’Allah… T’avais pensé à ça toi ? Non, eh bien moi non plus, jusqu’à ce que je lise des livres. Tu vas voir que, d’ici peu, nous connaîtrons mieux votre religion que vous-mêmes… !

Là, il est complètement dégoûté.

Quand il revient de la Cabane d’Orny, il est content. Il a passé une bonne semaine, il a réussi ses examens et reçu son diplôme et son insigne. Mais cette fois encore, il est quand même déçu. Il me présente son insigne :
— Ils m’ont donné ça…
— Formidable ! C’est comme un insigne de guide : il y a très peu de gens qui peuvent se vanter d’avoir l’insigne de « Gruppenleiter » du Club Alpin Suisse !
— Mais qu’est-ce que je peux faire avec ça ?
— Tout d’abord, tu dois aller chez monsieur Ashraf et lui montrer ton diplôme de Gruppenleiter mais aussi ton certificat du cours d’italien. Et puis, tu dois lui expliquer tout ton séjour en Suisse, tout ce que tu as vu… et tu lui dis que cela mérite un salaire adéquat… !
— Mais cette ridicule petite plaquette, qu’est-ce que j’en fais ? Je la jette au bac ?
— Mais non, malheureux… Tu as peiné trois mois pour l’obtenir… Tu l’épingles sur ta chemise et tu vas voir la réaction de tes clients européens…
— Bof… Azhar va se moquer de moi… !
Depuis son retour, il a changé : maintenant, il compte les jours qui lui restent avant de repartir chez lui. Il se tient à l’écart et je vois qu’il se sert du coran que j’ai mis à sa disposition. Il a perdu son insouciance et son enthousiasme. Karim qui semblait si moderne, est encore profondément prisonnier de ses croyances et de sa soumission religieuse. Un jour que nous parlons des chefs religieux ismaélites, les princes Aga Khan, je lui dis en plaisantant :
— En tous cas, nous ne connaissons pas les Aga Khan comme des bigots notoires, bien au contraire : ils ont l’air d’être de sacrés bons vivants qui épousent les plus belles femmes occidentales et des actrices de cinéma, possèdent des écuries célèbres et sont de fameux guindailleurs…
— Non, cela n’est pas possible ! réplique Karim très choqué.
— Non sans doute ! ? !
Lui dis-je en lui montrant les photos du livre « Les Aga Khans » de Yann Kerlau et même, dans un Point de Vue, un des princes avec une coupe de champagne à la main ! Il regarde, perplexe mais ne peut admettre ce qu’il a devant les yeux et, au lieu d’en rire, en disant « Ah, ah, petit polisson, lui aussi aime donc la Hunza Water », il finit par dire avec une expression sombre :
— S’il fait comme cela, c’est qu’il a une raison cachée pour le faire et que nous ne devons pas comprendre…

Nous allons ensemble en ville. Il n’en revient toujours pas de voir comme les gens sont disciplinés : tout le monde roule à droite, personne ne klaxonne inutilement, les voitures s’arrêtent aux feux rouges, les piétons attendent que leur feu passe au vert. Tout cela est tellement organisé, discipliné et normal… À chaque fois que nous attendons devant un feu rouge, il dévisage les passants et n’en revient toujours pas, après bientôt trois mois, de voir garçons et filles ensemble… De voir des femmes en jupes courtes… À chaque fois, il hoche la tête en répétant : « strange animals »
Ce jour-là, je voulais lui montrer la rivière. Pour y accéder, il fallait traverser « la campagne » du village – en termes de pays plats : « les champs » autour du village.
Dès qu’il sort de la voiture, Karim se dirige vers un des vignobles :
— Ia Allah ! Quels raisins !
C’est un vignoble tout à fait normal : des pieds de vigne d’une hauteur d’un mètre cinquante, soigneusement alignés et dont les branches sont scrupuleusement élaguées et guidées le long de fils de fer horizontaux. De belles grosses grappes pendent sous les feuillages des branches. C’est évidemment fort beau…
— Je dois regarder comment ils font…
Karim avait été très fier de me montrer sa vigne qui courait complètement sauvage dans un arbre, sans doute un peuplier. Une fois de plus, il est confronté avec la différence entre ce qu’eux possèdent à l’état brut et ce que nous, ici, nous avons cultivé, amélioré, développé… Eh bien oui… Nous avons transformé la vigne sauvage en un art difficile, délicat et exquis… Nous en avons extrait, au cours de siècles d’études et de labeurs, les vins les plus raffinés…
Une fois de plus, il compare ce que lui possède et croyait extraordinaire, avec ce que nous avons. Je lui explique que, si quelqu’un se hasardait à toucher à nos « spiritueux » tant vins que bières ou alcools, ce serait l’insurrection instantanée… Justement parce que, depuis des siècles, ce sont des traditions ancrées dans notre culture et, une fois de plus, fruit surtout de travail. Encore une fois, c’est l’occasion de lui expliquer tout ce qui « tourne autour », ne fût-ce que le fait que chaque boisson a sa bouteille et son verre avec leurs formes spécifiques destinées à mettre en valeur, le goût et la beauté… Verres en verre mais aussi en cristal… Karim ne sait pas ce que c’est que le cristal. Il ne sait même pas comment on fabrique du verre. Il n’a aucune idée de la qualité ni de la valeur des objets. Avant son arrivée, j’avais acheté six jolies tasses en porcelaine « made in Scotland ».
Quand il partira, il n’en restera pas une qui ne soit ébréchée…

Un week-end, j’avais dû m’absenter mais, puisque Karim n’avait pas de visa pour l’Italie, il était resté à la maison. J’avais demandé à mes enfants de s’occuper de lui. Ils l’avaient emmené en ville, à Locarno. Ils étaient allés se promener et manger des glaces au bord du Lac Majeur, à Ascona. Ils avaient rencontré des copains et rigolé… Karim me raconta son week-end :
— Mais tous ces jeunes, ensemble, filles et garçons ! Il y avait même un couple. Le garçon a mis son bras autour des épaules de la fille devant tout le monde, au restaurant, et personne n’a rien dit… !
— Ont-ils fait quelque chose de mal ?
— Non mais ils font peut-être aussi d’autres choses… Quand on ne les voit pas… !
— Tu veux dire qu’ils couchent ensemble ?
— Ils font ça ?
— Oui, bien sûr… De mon temps, déjà, mes copines prenaient la pilule et tout le monde avait un petit ami…
— Mais, alors, elles ne sont pas vierges pour se marier ?
— Non. Il y a encore des personnes pour qui cela a de l’importance mais la plupart des gens estime que le sexe est un besoin naturel comme un autre.
— Et le mariage alors ?
— Le mariage est un contrat, comme chez vous… Avec la différence qu’ici on n’oblige pas les enfants à se marier, ils choisissent quelqu’un qu’ils aiment.
— Et s’ils ne s’aiment plus ?
— Alors, on divorce… On ne va tout de même pas être malheureux pour le restant de ses jours… !
— Toi aussi tu es divorcée ? Et ton mari ? Et vos enfants ?
— Mon mari habite dans un autre pays. Les enfants vont le voir. Quelquefois, nous nous rencontrons. Il a sa vie, j’ai la mienne, cela ne nous empêche pas de nous comporter comme des gens civilisés. Tout ça, c’est devenu tout à fait cool. Nous essayons de nous débarrasser des tabous surannés et inutiles qui datent du temps de ma grand-mère.
Chaque fois, Karim hoche la tête… Non, non, non… Il ne peut pas le croire… Tout est si différent… Il a vu dans un kiosque des revues pornographiques. Il en veut un exemplaire pour épater ses copains. Et des livres, même écrits en italien, dans lesquels il y a des représentations de dinosaures. Il avait entendu parler de ces drôles d’animaux mais n’en avait jamais vu. Il veut les montrer à ses enfants.
Il voudrait encore aller en Italie pour saluer les gens qui, à la fin des trekkings, lui avaient dit :
— Viens nous voir le jour où tu passes en Europe…
Encore une fois, je dois le décevoir. Il n’a pas de visa pour aller en Italie. Il n’a pas d’adresses précises. Je lui explique comment fonctionne notre système d’adresses : ici, il n’est pas suffisant d’écrire « Monsieur Karim à Skardu ». Ici, il faut le nom, prénom, rue, numéro, code postal, ville. On ne sait même pas téléphoner sans l’adresse précise. Il faut aussi lui expliquer comment fonctionne l’annuaire du téléphone. Bref, encore une chose qu’il ne connaissait pas…
Puis, il veut offrir un apéritif à toutes les personnes de la vallée pour les remercier et prendre congé. Ce sera encore une soirée amusante, très arrosée…
C’est encore une occasion de constater combien les gens sont accueillants envers les étrangers « convenables ».

Mais le coup de grâce va se produire à l’improviste… Dans un des villages de la vallée, c’est la fête patronale et je lui propose d’y aller. J’ai une très jolie robe en gros coton blanc, style Louisiane… Il me regarde :
— Tu n’as plus les beaux shalwar que tu as ramenés du Pakistan ?
— Oui, oui…
Je mets donc un shalwar et cela lui plaît beaucoup plus. D’ailleurs, il ne met pratiquement plus ses jeans mais s’habille de plus en plus avec un shalwar et il laisse de nouveau pousser sa barbe. Nous allons à la fête. On salue les gens, on s’assied, les verres de vin circulent, puis un petit orchestre se met à jouer sur la place et les couples commencent à danser. Karim regarde les gens qui dansent… Il devient blême…
— Des hommes qui dansent avec des femmes dans leurs bras !
— Ce n’est tout de même pas la première fois que tu vois danser des gens… Ce sont des danses classiques, des tangos, des valses, des mazurkas, de la musique populaire…
Tout d’un coup il s’écrie :
— C’est parce que vous mangez du porc, que vous êtes des porcs !
— Mais enfin, Karim ! Est-ce que tu es une poule parce que tu manges des poules ?
C’en est trop…
— Viens, rentrons, je ne sais pas supporter cela !
Dans la voiture, il continue sa diatribe qui commence à m’énerver…
— Vous êtes tous des cochons… Je l’ai vu à la télé, vous baisez tout le temps et partout… même au bureau et même dans la cuisine !!!
— Et alors ? Pendant qu’on baise, on ne fait de mal à personne… Au moins, ce n’est pas comme vos sunnites qui massacrent vos shiites qui massacrent les ismaélites… C’est mieux ça ? Nous, au moins, on n’a pas besoin de hauts murs autour de nos maisons pour nous défendre contre l’agression d’autres communautés…
— C’est comme ça chez nous…
— Chez nous aussi, c’était comme ça, entre les catholiques et les protestants… Et le cul, c’était tabou ici aussi… et, un jour, on a dit à tous ces curés hypocrites : « Allez baiser de votre côté et foutez-nous la paix ! » Rien ne vous empêche de faire de même, Karim !
— Le seul film convenable que j’aie vu, c’est « La Petite Maison dans la Prairie… »
— Ben, tu m’excuseras mais, chez nous, ça, c’est des histoires pour les enfants de moins de dix ans… !

Mais il y a encore plus : Karim ne sait pas ce qu’est la musique… Il connaît les vieilles balades traditionnelles, équivalentes de nos « À la Claire Fontaine » et aussi le paki-pop, genre films de Bollywood qu’on entend à la radio. À côté de cela, il ne connaît rien à La Musique : ni les notes, octaves, gammes, accords, modes… ni les sonates, concertos, symphonies… Il n’a jamais entendu parler des ballets du Bolchoï, de l’opéra de Paris ni même de Holiday on Ice ; ni même de la valse ou du tango ni de menuet ou de requiem… Rien… Il ne sait pas qu’il y a la variété, le classique, le folklorique… Soudain, il m’apparaît isolé : l’abîme et le néant, autour de lui, le séparent de notre monde…
Sur une population mondiale de sept milliards d’individus, il y en a peut-être cinq qui n’ont jamais entendu les noms de Mozart ou Beethoven ? Qui n’ont aucune idée du travail que représente l’œuvre de ces musiciens mais également de tous ceux qui continuent à interpréter ces œuvres… Quel travail il faut pour devenir lauréat du Concours Reine Elisabeth… !
— Karim, vous ne comprendrez jamais qui nous sommes si vous ne comprenez pas le travail qu’il faut pour devenir patineur artistique, interpréter le concerto de Rachmaninov… les durillons au bout des doigts de nos violonistes… les pieds ensanglantés des Petits Rats de l’Opéra… et nos littératures… peintures… sculptures… Le prix que nous payons pour « conquérir l’inutile » : les sommets des montagnes, l’exploration des grottes, le tour du monde à la voile, les virtuoses de la musique, les étoiles du ballet… le travail ! le TRAVAIL… !

Inutile de philosopher au sujet du dépassement de soi… de l’art, de l’art pour l’art, du culte de la beauté… Inutile de lui expliquer que, même les petits jeunes qui, après l’école, vont à l’école de musique jouer de la guitare électrique, ont des connaissances dont lui ne soupçonne même pas l’existence… En fait, lui, que connaît-il ? Que fait-il de sa vie ? Que connaissent et que font les milliers de ses compatriotes ? Oui, bien sûr, il y a la petite intelligentsia qui est diplômée des meilleures universités anglaises et américaines mais, à côté, toute cette foule…
— Allah défend ce qui est frivole ou licencieux… Vous êtes frivoles et immoraux… Je ne veux pas le savoir… Vous êtes des porcs parce que vous mangez du porc… !

Il n’en peut plus, il compte les jours, il s’isole, il devient franchement distant. Plus tard, je verrai aux notes de téléphone, combien de temps il a passé à téléphoner à quelqu’un dans la ville voisine de son village… Un jour, il me dit :
— Moi, j’ai la chance de pouvoir rentrer chez moi… La plupart des Pakistanais qui viennent en Europe ne peuvent plus rentrer chez eux parce que ce serait avouer que, ici, ils ont échoué… Ce serait la honte pour eux et pour leur famille… J’ai de la chance… Je vais pouvoir rentrer… !
Quand ma fille et moi nous le conduisons à l’aéroport, il nous salue à peine, il passe le check-in et puis il court vers l’avion et ne se retourne même plus pour un dernier signe de la main.

Il est arrivé avec sa grande valise pratiquement vide, il repart avec un lourd sac à dos et une valise bourrée à craquer. Mais, surtout, il est arrivé avec beaucoup d’illusions et il repart déçu, dépité, amer… Terriblement amer… si pas rancunier…
Une fois de plus, j’avais cru bien faire, une fois de plus ma bonne intention était allée rejoindre toutes les bonnes intentions qui pavent l’enfer…
— Ne le faites pas, il ne faut pas le faire… ! aurait dit monsieur Bashir…

Un an plus tard, un des guides qui avait donné les cours durant le stage de haute montagne me téléphona pour me dire qu’il avait fait une expédition dans le Baltistan. Il avait retrouvé Karim et l’avait engagé mais, après peu de temps, Karim avait renoncé. Il n’avait pas été à la hauteur : pas assez de condition physique, pas capable… Karim était retourné à son train-train d’avant… Sa famille l’avait « récupéré » : finies les extravagances, il avait dû rentrer dans le rang, retourner à la soumission à la famille, à la tradition.
Un ami congolais m’avait expliqué combien il est difficile pour un jeune, même universitaire, de se faire écouter car, dans ces civilisations patriarcales, ce sont les vieux, les anciens qui détiennent le savoir et la sagesse… qui sont gardiens des traditions… Karim n’aura même pas osé contredire sa mère, ses sœurs, ses beaux-frères, l’imam du village…
Son séjour en Europe ne lui aura rien apporté d’autre que de pouvoir mesurer la distance qu’il y a entre les Européens et les gens du Tiers-Monde… Un monde de différence de mentalités mais aussi de connaissances et même de capacités… Un monde d’efforts, de travail…

Quelle différence entre le monde de sa femme et le mien…

Dès mon plus jeune âge, j’ai défié mon père en faisant les choix les plus exigeants dans les études. J’en ai bavé… mais j’y suis arrivée… Quand je pense aux sœurs de Karim qui se contentent de vivoter… quelle différence de mentalité… ! Quel dépaysement quand ces femmes émigrent en Europe… Je n’ai pas osé dire à Karim que, en fait, quand nous allons au Pakistan, ce que nous aimons, c’est son charme vieillot, l’impression de retourner cent ans en arrière… de revivre au temps de nos grands-mères…
Une copine était allée en trekking dans le Ladakh et, en revenant, elle me dit :
— Quel dommage qu’ils ne portent plus leurs bottes en feutre mais mettent des bottes en caoutchouc…
Ben oui… nous y allons à la recherche du « bon vieux temps »

La confrontation de Karim avec notre monde « moderne » n’avait pas été un choc brutal mais la lente accumulation des petites contrariétés qui avaient fini par devenir un obstacle insurmontable, inacceptable… Un mur de plus en plus haut, un gouffre de plus en plus large et de plus en plus profond entre lui et nous…
Pauvre Karim… D’un côté, je me dis que j’ai eu tort de lui faire regarder la réalité en face. D’autre part, il va bien falloir que, tôt ou tard, tout le Tiers-Monde regarde la réalité en face.
Mais comment « combler le vide entre eux et nous ? La « modernisation » peut difficilement venir de l’Occident car elle sera considérée comme une imposition colonialiste et donc sera refusée. Elle peut difficilement venir de personnes qui, comme Karim, sont encore trop ancrées dans la tradition et s’effrayent en découvrant l’Occident. Elle doit fatalement venir de ceux qui seront capables de faire le pont entre les deux mondes : ceux qui sont capables de comprendre la tradition de laquelle ils proviennent mais aussi de comprendre le monde occidental dans lequel on vit au XXI° siècle… Semblablement, ce sont les apostats qui peuvent faire la liaison entre le monde musulman traditionnel qu’ils connaissent bien et le monde laïc moderne dont ils ont appris à comprendre et apprécier les valeurs laïques et démocratiques.

« Toi, quand tu seras converti, affermis tes frères… » (Luc XXII, 32)

Karim avait-il fini par me détester ? Avait-il fini par haïr cet Occident inaccessible ? Il n’était pas la personne à aller jeter des bombes… Mais il avait certainement rejoint le camp de ceux qui nous sont hostiles par dépit, parce que… les raisins sont trop verts… !


Qu’est-ce qu’un terroriste ? Est-ce la personne qui jette des bombes ? Ou bien est-ce cette personne qui, déçue de ne pas avoir eu accès aux raisins mûrs, va propager l’amertume et la rancœur ? Ou bien les vrais coupables sont-ils ceux qui ont laissé miroiter des paradis inaccessibles et ont permis que les déceptions ne dégénèrent en haine ? Pourquoi laisse-t-on des migrants errer et s’aigrir dans nos contrées au lieu de les aider à moderniser leurs pays chez eux ? Qui a intérêt aux conflits ? Ni eux ni les pays occidentaux. 



En émigrant en Occident, l’islam a signé son arrêt de modernisation ; il se trouve sur la sellette malgré lui… Ce que les migrants découvrent en Occident, ils le communiquent immanquablement à ceux qui sont restés au pays. Karim est rentré chez lui avec des dizaines de photos et il aura dû raconter tout ce qu’il a vécu parmi nous : immanquablement, cela aura constitué une source de discussions.

Les heurts entre les civilisations provoquent des réactions qui peuvent être violentes ; c’est une maladie de croissance… Le terrorisme ne se combat pas avec les bombes… Il ne peut se combattre qu’avec l’éducation… Mais l’éducation, le pouvoir n’y consent pas car des citoyens éduqués, capables de réfléchir et d’analyser de façon critique sont le plus grand danger pour ce pouvoir.
En 1985, l’évêque Nzimbe disait : « Si vous éduquez un homme, vous éduquez un individu. Si vous éduquez une
femme, vous éduquez une nation. »

L’Occident est un monde à part… Un ami me dit que les déconvenues de Karim sont semblables à celles de ses collègues qui proviennent des pays Baltes… Ils arrivent à Bruxelles pleins d’espoirs et d’enthousiasmes mais, peu de temps après, ils déchantent… Une amie me dit que les étudiants africains arrivent pleins d’espoirs et d’enthousiasmes mais, peu après, ils déchantent…

V. Troisième séjour au Pakistan – Jasmine

Pendant le séjour de Karim, j’avais perdu Sayed de vue… J’avais déjà assez d’occupations comme ça… Quand je repris contact avec lui, bien des choses avaient évolué… Il avait déménagé et habitait maintenant un appartement spacieux dans un immeuble moderne. Rita vint m’ouvrir. Elle était habillée comme une pakistanaise avec un shalwar kamiz bleu sombre, presque gris.
Après les salutations d’usage, elle alla préparer le thé. Sayed arriva. Il portait, lui aussi, un shalwar, couleur écru, presque brun, et un petit bonnet crocheté en coton blanc. Le fringant « jeune cadre prometteur », toujours habillé en costume parfaitement repassé et souliers en cuir, impeccablement cirés, s’était transformé en pakistani babou… Je ne l’avais jamais vu « à la pakistanaise ». Il me reçut cordialement mais sans me tendre la main et, après mon expérience dans la librairie bruxelloise, je tins mes mains chez moi.
— Ça fait un moment…
— En effet, Karim est resté chez moi pendant trois mois, nous avons eu tous les exercices du secours alpin et, maintenant, je prépare mon voyage en Inde. Ça fait beaucoup… Et vous deux ?
— Nous deux, ça va bien : nous nous sommes mariés… — Ah bon ? Félicitations… Qu’en disent tes parents ?
— Khadidja est allée les voir avant le mariage… Ils nous ont donné leur bénédiction… — Khadidja ?
— Rita s’est convertie et, maintenant, elle s’appelle Khadidja. — Eh bien… Cela en fait du changement… !
— Oui, nous avons compris que, dans ce monde si hostile, nous devions chercher notre force dans la religion et demander à Allah qu’il nous guide…
Et voilà un discours tout à fait nouveau… — Et ton travail… ?
— Ma clientèle augmente. Mais je ne reçois pas l’autorisation pour travailler dans un hôpital. Vous ne voulez pas m’accepter…
— « Nous ? » Qu’est-ce que moi j’ai à voir dans la loi suisse ? Je te rappelle que, en tant que citoyenne belge qui appartient à l’Union Européenne, je suis aussi étrangère que toi…
— Non, c’est différent. Nous sommes musulmans.
— Ben… habillé comme ça, c’est sûr que tu ne fais pas très tessinois…
— Mais j’ai compris beaucoup de choses. Ma mère m’a toujours dit que, quand les choses n’allaient pas, je devais prier. Elle a raison. Depuis que je retourne à la mosquée et que je me retrouve avec d’autres musulmans, je suis moins isolé. Je retrouve la fraternité. Même si vous ne m’aimez pas, Allah m’aime et il ne m’abandonnera jamais…
— Mais enfin Sayed ! Tu ne peux pas dire ça, tu sais bien que nous t’aimons. Si je ne t’aimais pas, je ne viendrais pas te voir… Si tes patients ne t’aimaient pas, ils ne viendraient plus…
— Vous n’avez pas confiance en moi. Ce ministre qui avait promis de me donner mes papiers, j’ai été le voir. Il m’a dit qu’ils n’acceptent pas les étrangers.
— Sayed, je te l’ai expliqué, en long et en large : moi non plus je ne peux pas travailler comme je veux. Ce n’est pas toi seul qui es étranger. C’est la loi suisse, égale pour toi comme pour moi, comme pour tout le monde ! Il hoche la tête…
— La loi suisse n’est pas juste : moi, je n’ai fait de mal à personne.
— En démocratie, c’est la loi votée par le peuple et il faut s’y tenir.
— C’est là l’erreur : il n’y a qu’une loi et c’est celle de Allah, aucune loi faite par les hommes ne peut être au-dessus de la loi donnée par Allah.
— Ce qui signifie que tu viens habiter dans un pays mais, puisque sa loi t’embête, tu veux y imposer une autre loi qui t’arrange mieux ?
— La loi d’Allah est meilleure que les lois des hommes.
— Alors, il ne faut pas venir vivre dans nos pays mais aller dans un pays musulman… !
Il ne répond plus… Changeons de sujet…
— Vous vous êtes mariés à la mosquée de Lugano ?
— Non, nous fréquentons une mosquée près de Milan. Nous y allons tous les vendredis. Il y a un imam qui nous donne l’enseignement. Khadidja apprend les prières, elle rencontre d’autres femmes…
Oh la la ! Justement les mosquées de Milan qui, dans la presse, ont des réputations bien sulfureuses… !

Entre-temps, Rita-Khadidja est venue s’asseoir avec nous, elle nous a servi des petits verres de thé.
— Et toi ? Tu travailles encore dans cet hôtel ? Maintenant que vous habitez ici, les trajets ne sont pas trop difficiles ?
— Non, je ne travaille plus… Une femme musulmane ne doit pas travailler dehors…
Ben, pour de bon… il y en a du changement ! Puis, elle ajoute :
— D’ailleurs, je suis enceinte… Allah a béni notre union : j’attends des jumeaux, deux garçons… !
— Eh bien… ! Pour des nouvelles, c’est toute une série de nouvelles ! Mais si tu es enceinte, pour toutes les formalités, les allocations familiales, etc., vous vous êtes mariés aussi civilement ?
— Pas encore… Nous sommes en train de voir ce qui est le plus intéressant. J’ai demandé à un avocat. Il faut que, moi, je puisse prendre la nationalité pakistanaise et Sayed la nationalité italienne.
Eh bien, ils sont bien conseillés… Tout de suite avec des avocats…
— Ça c’est judicieux ! Là, tu as raison.
— Si jamais Sayed doit quitter la Suisse…
Ah bon ! Pour quelle raison devrait-il quitter la Suisse ? Ses demandes de séjour auraient-elles été rejetées ? Je n’ose plus poser trop de questions. Elle a pris beaucoup d’assurance, sa façon de parler a même un petit côté provocateur. À sa manière d’occuper l’espace quand elle se déplace dans l’appartement, elle montre que c’est elle la patronne. Puis, tout à coup, elle regarde sa montre :
— Sayed ! C’est l’heure de faire al’asr… Ils se lèvent tous les deux.
— C’est l’heure de la prière… Reviens nous voir, cela nous fait plaisir…
Je comprends que c’est l’heure de m’en aller. On se salue cordialement mais de loin. Quelle drôle d’atmosphère…

« Khadidja » ça sonne drôle, artificiel, pour une petite italienne qui s’appelle Rita… Mais c’est un beau personnage. Khadidja était une riche businesswoman qui possédait des caravanes. Mohammad était un de ses chameliers : elle remarqua que c’était un jeune déluré, il avait quinze ans de moins qu’elle et elle l’épousa… Une maîtresse femme ! Rita a bien choisi son nouveau nom et elle annonce bien la couleur. Pauvre Sayed, il ne sait pas encore ce qui l’attend ! La petite femme d’ouvrage du fin fond de l’Italie du Sud, qui reloquetait les pavements pour un salaire de misère, a réussi un coup de maître. Non seulement elle s’est convertie mais, surtout, elle se marie avec le fils aîné et, du premier coup, produit deux enfants mâles. C’est le summum ! Il faut ajouter qu’elle a du mérite : se lancer seule à la conquête d’une famille qu’elle ne connaît pas, dans un pays qu’elle ne connaît pas, avec des langues dont elle ne connaît pas le premier mot, ni de l’urdu ni de l’anglais… Il faut le faire… Mais, en ayant rencontré les parents et sachant combien ils sont chaleureux, j’imagine qu’elle a été reçue comme un coq en pâte.
Eh bien oui : là-bas, c’est si différent ! Et je comprends que la petite Rita qui est quasiment sans famille et n’a pas eu « une enfance heureuse », se soit sentie comme dans un cocon… Dans les Flandres, on dit « tomber avec son cul dans le beurre » J’imagine combien la maman l’a gâtée. Et comment, maintenant, elle est vénérée, adulée, avec ces deux petits mâles dans son ventre. Les deux fils du fils aîné. Quel coup de poker ! Finalement, elle est devenue le centre de toutes les attentions… C’est la revanche de Cendrillon !

Septembre passe rapidement car Francesco est à nouveau à la chasse et, chaque fois qu’il rentre, il a tellement de choses à raconter. Moi-même, je dois terminer mes cours de recyclage. Je prends aussi contact avec une journaliste et lui raconte mes projets de voyage en Inde. Cela l’intéresse car, dès mon retour, nous pourrons faire des émissions à la radio. Puis viennent les formalités avec l’ambassade, les derniers vaccins…

Fin septembre, je passe en coup de vent chez Sayed, à l’improviste. Je dois passer devant chez lui pour aller faire des courses. Je sonne, il vient ouvrir, il est surpris… Mais il me fait quand même entrer.
— Khadidja n’est pas là mais entre…
Dans le salon, il y a plusieurs hommes, tous habillés en blanc, à la pakistanaise. Les meubles ont disparu, ils sont assis par terre sur un tapis et appuyés contre des coussins qui peuvent bien être des matelas roulés, comme je l’ai vu chez Karim. Je suis perplexe. Je reste sur le pas de la porte et salue en m’inclinant, de façon fort réservée. Mais qu’est-ce qui se passe ici ?
— Ce sont des amis… Tu te souviens de mon beau-frère… et, lui, c’est un cousin… et lui, c’est Bilal, un ami d’enfance.
Non, je ne m’en souviens pas. J’avais rencontré tant de personnes et, franchement, je ne me souviens bien que de ses parents et de sa sœur Jasmine… J’aurai du plaisir à les revoir : de toutes façons, je fais escale à Islamabad avant de poursuivre vers Delhi.
— Mais tes cousins, que font-ils ici ?
Comment ont-ils pu venir ici ? D’où vient donc tout cet argent pour payer tous ces voyages ? Comment obtiennent-ils les visas d’entrée ?
— Nous allons monter un petit busines d’import-export de tapis… Mes frères peuvent m’envoyer des tapis et nous, ici, on peut les revendre… Bilal a le commerce dans les veines, il tient cela de sa famille, ils sont tous dans le business…
Des tapis ? Avec tous les magasins de tapis qu’il y a déjà ? Pour pouvoir vendre, il faut un registre de commerce, avoir des papiers en ordre, permis de séjour, permis de travail. Ou bien sont-ils en train de monter un commerce non déclaré ? Mais dans ce cas, ou bien ils vont être arrêtés ou bien ils vont devoir se contenter de vivoter, en cachette… Somme toute, ce ne sont pas mes affaires.
Je me sens très mal à l’aise : Bilal a un petit sourire provocateur, il dit quelque chose que je ne comprends pas, à Sayed en me regardant. Sayed ne traduit pas, il a tellement changé. Est-ce la présence de ses amis qui lui donne de l’arrogance ?
Je salue et repars aussitôt.

Un jour Rita-Khadidja me téléphone :
— Est-ce que tu pars en Inde un de ces jours ?
— Oui, à la mi-octobre… — Tu as déjà ton billet d’avion ?
— Non, pourquoi ?
— Tu pourrais passer chez nous ? C’est trop long à expliquer…
Je passe chez eux. Il n’y a personne d’autre cette fois.
— Voilà, explique Sayed. – J’ai un service à te demander. Si tu vas quand même en Inde en passant par Islamabad, est-ce que tu pourrais y aller en compagnie de Khadidja ? Est-ce que vous pourriez voyager ensemble ? Elle veut aller chez mes parents pour la fin de sa grossesse et accoucher là-bas. Elle veut que nos enfants naissent dans notre pays.
« Notre pays » : ça continue à évoluer… Pour moi, il n’y a aucun problème. J’ai donné ma démission là où je travaille, pour le 15 octobre. Ensuite, je suis complètement libre. Et je peux faire un « stop over » d’une semaine à Islamabad. Pourquoi pas ? Je serai d’ailleurs ravie de revoir toute la famille !
— Je serai plus tranquille si tu voyages avec elle… Tu parles les langues… Le voyage est long, elle ne serait pas seule…
— Bien sûr…
— Tu logeras chez mes parents, la nouvelle maison est terminée : il y a beaucoup de place et l’air conditionné.
— Tu es sûr que c’est une bonne décision d’aller accoucher là-bas ? Ici, les hôpitaux sont parmi les plus modernes du monde. Les femmes riches viennent accoucher en Suisse. C’est tout de même son premier accouchement et des jumeaux pardessus le marché !
— Elle ira dans une clinique privée, je te donnerai l’adresse. Là au moins, je suis sûr que le médecin est une femme ! Elle a été mon professeur de gynécologie-obstétrique… Elle est diplômée de Cambridge.

Dans la conversation, il met de plus en plus de distance entre « vous » les Européens et « nous » les musulmans. Même quand il parle de ses patients. Bref, il met une distance entre nous et je fais de même car quelque chose… cloche… Je comprends qu’il est en contact de plus en plus étroit avec des musulmans en Italie. Il est en train de devenir, comment dire, doctrinaire ? En fait, ils sont devenus doctrinaires tous les deux…

J’étais passée devant le magasin Pré-Maman qui faisait une importante publicité pour les jouets « garantis sans dangers ». Je n’avais pu résister à deux délicieux petits ours en peluche, très doux et aux couleurs riantes. Je donne le sac avec les jouets à Rita ; elle lit le nom du magasin et voit donc qu’il s’agit de bonne qualité mais, quand elle voit que ce sont des ours, elle me rend le sac en disant :
— Je ne peux pas accepter des peluches. Allah défend les reproductions qui peuvent être considérées comme des idoles. Nous ne pouvons pas éduquer nos enfants avec des images qui les font dévier de la vraie foi. J’avais une grande boîte avec des poupées et des peluches : j’ai tout donné au magasin de Caritas.
— Les jouets ne sont pas une question de religion ni un luxe superflu, ce sont des instruments qui servent à développer le cerveau et le système nerveux du bébé. Dès sa naissance, plus il reçoit de stimulations, plus ses sens s’éveillent et stimulent son cerveau : le toucher, les odeurs, les couleurs, les goûts, les sons… C’est pour ça qu’on attache des mobiles bariolés audessus des berceaux et des boîtes à musique…
— Le Prophète a dit : pas d’images, pas d’idoles.
— Le Prophète a raison mais ceci ce sont des découvertes récentes : les neurosciences ! On est en train de les étudier, seulement maintenant !
Rien n’y fait. Cet interdit s’étend d’ailleurs à l’art. On a beau montrer les miniatures persanes qui représentent même le prophète ou les peintures mogholes… rien n’y fait : les nouveaux bigots sont intransigeants. Est-ce leur interprétation de leur foi ou plutôt une façon de se démarquer de notre civilisation ? Cependant, outre le caractère éducatif des jouets, du dessin ou de la musique, il s’agit à nouveau d’un important secteur économique. Si on se prive, volontairement, d’activités économiques, on ne doit pas se plaindre d’être pauvres… Mais, bon ! Ce qui m’importe le plus, c’est mon grand départ dans un mois. Moi aussi, je change de vie : je pars pour l’Inde, comme je l’ai raconté dans mon livre « Les Oiseaux Noirs de Calcutta »

D’ici là, il y a encore beaucoup de choses à régler, surtout prendre toutes les dispositions avec ma famille. Quand je serai installée en Inde, Francesco viendra me voir avec ma fille. Ils en profiteront pour faire un voyage d’un mois. Cela aussi se prépare…

Enfin Rita-Khadidja et moi embarquons à Zurich sur un vol de la PIA. Le voyage est long et épuisant. Rita-Khadidja est maintenant « très enceinte ». Pour elle, rester assise si longtemps est terriblement difficile. Elle a mal aux jambes, elle a mal au dos. Heureusement, l’avion n’est pas trop rempli et elle peut prendre deux places. Les hôtesses, comme d’habitude, sont charmantes : elles apportent des boissons, elles essayent d’installer Rita avec des coussins.
Quand nous débarquons à Islamabad, nous sommes accueillies par Osman. Lui aussi a changé : maintenant, il fait tout à fait play-boy. Il a même ses cheveux à la Elvis Presley et il attaque très fort dès le départ :
— Hello Khady, you are gorgeous…
— Ne m’appelle pas par ce stupide diminutif !
— Why… Isn’t it smart ? Smarty Khady… Il lui prend le chariot avec ses bagages :
— Smarty Khady, let me take your heavy caddie… !
Il est déchaîné. Nous deux, nous sommes tellement fatiguées que nous ne réagissons pas… Rita se contente de lui lancer :
— Cretino !
Avec ces deux-là, ils ne vont pas s’ennuyer dans la maison.

Nous arrivons dans un nouveau quartier très moderne et tout à fait différent de celui de la « vieille maison ». La rue est asphaltée. Osman arrête la voiture et klaxonne : le grand portail de fer s’ouvre, nous entrons dans une cour que, depuis la rue, on ne peut voir. La « nouvelle maison » a plusieurs étages.
Mais je n’ai pas le temps de regarder car nous sommes immédiatement entourées par le papa, la maman, les sœurs, les frères et une nuée d’enfants. Nos bagages sont emportés dans nos chambres. Pendant que nous nous rafraîchissons, les filles étendent la grande nappe par terre et y déposent du thé et des pâtisseries. Tout le monde s’assied par terre sauf Khady pour qui on a apporté un fauteuil large et confortable… Elle s’y étale… Elle trône… Nous sommes canardées de questions. Finalement, les sœurs nous conduisent dans nos chambres. J’ai une vaste chambre avec un excellent lit et une magnifique salle de bains, avec eau chaude !

Quand je descends, je suis entourée, vraiment comme un membre de la famille. Tout de suite, je dois leur parler de Sayed mais aussi raconter mes aventures en montagne. À part Osman, je reconnais son frère Naveed puis les sœurs Jamila et Fatima. Je demande où est Jasmine… Ils se regardent mais ne répondent pas… Le papa se lève, me prend par le bras et me conduit dans le jardin.
— Jasmine n’est plus là…
— Elle est retournée dans la maison de son mari et de sa belle-famille ?
— Non, elle n’est plus parmi nous, elle est morte… — Quoi ? Elle est morte ? Comment ça ? Quel choc !!!
Le papa baisse la tête… Ses yeux se remplissent de larmes, ils débordent… Les larmes tombent et coulent lentement sur ses joues… Il ne parvient plus à parler…
— Too sad… too sad… ! murmure-t-il…
Veut-il dire que toute cette histoire est trop triste ? Que lui est trop triste pour en parler ou bien qu’elle était trop triste pour continuer à vivre ? Nous nous asseyons dans le jardin, en silence. Il sort son chapelet et commence à l’égrainer, lentement. Tout d’un coup, il est devenu très vieux…
— J’aimerais aller sur sa tombe…
— Si tu veux nous pouvons y aller. Mais les femmes ne doivent pas aller sur les tombes, elles sont trop émotives, elles pleurent. Nous ne devons pas pleurer sur les morts, ils sont au paradis. Maintenant, nous devons penser à ses enfants. Ils vivent ici, chez nous.
Pendant ce temps, ses larmes continuent à couler comme s’il ne s’en rendait même pas compte… Je ne saurai pas pourquoi ni comment Jasmine est morte.
A-t-elle été victime d’un « kitchen accident » ? Comme en Inde, de nombreuses personnes cuisinent sur un petit réchaud au pétrole. Il arrive que ces réchauds explosent et causent des brûlures qui, souvent, sont fatales. Ça, c’est le véritable « kitchen accident ». Il arrive aussi que la belle-famille arrose la belle-fille d’essence et la brûle vive…

Quand elle est morte, le fils peut se remarier et la famille empoche une nouvelle dot… Ça, c’est le faux « kitchen accident » que l’on appelle aussi « dowry murder » Dans ces pays, la presse locale en parle régulièrement. Pendant mon séjour en Inde, la presse parlera même d’un cas de « suttee », l’ancienne pratique hindoue qui consiste à brûler vive la veuve, sur le bûcher de son défunt mari, comme le raconte le livre « Pavillons Lointains » de M.M. Kaye. Actuellement, on s’étonne de la vague de viols mais l’Inde a toujours été terrible envers les femmes, comme l’écrit Élisabeth Bumiller dans « Puissiez-vous être la mère de cent fils – un voyage parmi les femmes d’Inde ». L’Occident n’aime pas regarder la réalité du Tiers-Monde et préfère s’inventer des légendes romantiques comme celle de Mère Teresa.
Jasmine a-t-elle été victime d’une espèce de crime d’honneur ? Est-elle simplement morte d’une maladie ? Ou de chagrin ? Ou s’est-elle suicidée ? Je pense que, si elle était morte de mort naturelle, on me l’aurait dit, tout simplement : « Elle est tombée malade et on n’a pas pu la sauver… » Tout simplement… Sans tant de mystères… Je n’irai pas sur la tombe de Jasmine. Je planterai du jasmin dans mon jardin, cette petite fleur blanche qui est aussi le symbole du Pakistan. Chaque printemps, le chèvrefeuille fleurit, entremêlé de clématites et de jasmin ; chaque été, son parfum flotte autour de nous…

Le destin des femmes dans le Tiers-Monde…

Jean-Claude Legros qui a séjourné quatorze fois au Pakistan et s’est occupé pendant des années de la famille et donc du village d’un porteur qui avait perdu la vie pendant une expédition, m’a raconté ceci :
« En 1987, le chef de ce village nord-pakistanais nous permet d’accéder à leur alpage d’été, situé tout près de la frontière chinoise. Après cinq journées de marche, nous y rencontrons toutes les femmes, les chèvres, les brebis et les yacks. Une jeune fille (seize ans ?) parlait l’anglais. Elle suivait des études à Karachi et, rentrée chez elle durant les vacances, elle s’occupait des troupeaux, si loin de la ville. Elle était amoureuse d’un pilote de ligne, nous raconta-t-elle. Elle rêvait de l’épouser dès qu’elle aurait dix-huit ans. Quatre années plus tard, à l’occasion d’un trekking, nous sommes retournés dans ce village. Un ami nous héberge.
Il est le chef des porteurs qui nous accompagnent dans ce périple d’une vingtaine de jours. Je lui demande ce qu’est devenue la jeune fille dont question. En gros : ayant appris qu’elle souhaitait se marier à Karachi, ses parents lui ont interdit de sortir de la vallée. Elle n’a pu continuer ses études. Au contraire, elle a dû épouser un vieillard de soixante-dix ans qui, en quatre années, lui avait déjà "fait" deux gosses et demi. Elle vivait là. C’est avec la complicité de mon ami et de nombreuses femmes du village que nous avons pu la revoir, subrepticement, incognito, pas longtemps. Alors que, lors de notre premier passage, nous avions vu une jeune fille pétillante, cette année-là, nous avons parlé à une femme éteinte, heureuse de nous voir, certes, mais si triste, si triste ! Elle n’a rien osé dire… Ses yeux suppliaient. Nous nous sommes vraiment demandés, ma compagne et moi (alors que nous avions organisé ce trekking pour une quinzaine de personnes) si nous n’allions pas la cacher dans un sac et l’emmener jusqu’à la ville. Bref, la faire fuir. Juré : j’aurais pu le faire et je l’aurais fait si mon ami ne m’avait dit (je m’étais ouvert à lui de ce projet car il était aussi triste qu’elle) :
— Je te préviens : si tu agis de la sorte et que tu remets les pieds dans notre vallée ou ailleurs au Pakistan, voire même dans ton propre pays, tu es mort et ta compagne aussi. Personne dans le monde ne peut soustraire quelqu’un aux traditions d’un peuple ! »

Comment des gens avec une telle mentalité pourraient-ils s’intégrer chez nous en Europe ? Vouloir mélanger de l’huile avec de l’eau est une utopie, comme plonger des personnes originaires de régions tribales dans nos contrées, en espérant pouvoir changer leurs mentalités d’un coup de baguette.
Il y a quelques années, nous avons vécu une autre tragédie. Une famille pakistanaise était venue s’installer au Tessin. Leur fille avait grandi ici, avait suivi l’école, travaillait comme vendeuse dans une boutique de lingerie. Un jour, ses parents décidèrent de la marier et, pour ce faire, allèrent au pays chercher le fiancé qui lui était promis depuis sa naissance. Elle se soumit à leur volonté. Le jeune homme vint vivre chez nous et ainsi dut accomplir un bond civilisationnel des traditions ancestrales tribales à notre monde contemporain. Il ne fut pas capable de comprendre que la mentalité de son épouse était totalement différente de celle de sa mère, de ses sœurs et cousines… Il finit par l’assassiner en lui défonçant le crâne à coups de marteau… C’est alors que la vraie honte s’abattit sur les deux familles car, chez nous, les assassins vont en prison.

C’est le même genre de réaction que celle d’un enfant qui ne parvient pas à maîtriser un jouet, le jette par terre et le piétine. De combien temps a besoin une personne déplacée et dépaysée pour pouvoir s’adapter à un autre monde ? Si mon jeune ami Karim n’y était pas arrivé, dans les meilleures conditions possibles, alors, comment font les autres ? Le pas suivant, c’est de refuser ce à quoi on n’est pas capable d’accéder et de le détruire… Ensuite, de se retourner contre ce et ceux qui sont devenus la cause de frustration à cause de leur inaccessibilité.

Dans la « nouvelle maison » d’Islamabad, la vie quotidienne s’installe… Il fait encore très chaud… C’est vraiment une construction impressionnante avec cuisine équipée et, dans la salle à manger, il y a une table magnifique pour au moins vingt personnes. C’est une grande maison : le rez-de-chaussée et trois étages… Étant donné que, l’an passé, j’ai assisté à un petit tremblement de terre et que le Pakistan est une zone sismique, je demande s’ils ont respecté les normes antisismiques pour la construction de cette maison puisqu’elle est toute nouvelle… Ils ne comprennent pas de quoi je parle… Karim non plus d’ailleurs n’avait pas construit sa maison suivant ces normes. Comment est-il possible qu’un pays qui, depuis toujours, est à risque, n’ait pas appris au cours des millénaires à construire de façon plus sûre ? Les Japonais l’ont fait. En 2005, un séisme de magnitude 7,6 a causé près de 100.000 morts, surtout dans les Provinces du Nord et dans le Kashmir.

C’est dans le petit jardin qu’il fait bon s’asseoir et bavarder, quand la brise du soir apporte la fraîcheur et le parfum des fleurs, avant que ne se lèvent les fumets de cette cuisine aromatisée et dont le simple souvenir me fait venir l’eau à la bouche… Dear Pakistan, je suis revenue…
Chaque soir, Jamila réunit les enfants, même le petit dernier qui ne doit pas avoir plus de cinq ans. Tout ce petit monde s’assoit en tailleur avec un coran ouvert sur les genoux. Jamila récite et les enfants suivent le texte avec le doigt, puis ils répètent après elle… Elle tient un long bambou et, quand l’enfant se trompe, elle donne un petit coup de baguette sur la main du mauvais élève… Rien de méchant mais, quand même, de la discipline et l’endoctrinement assuré dès la plus tendre enfance.
Cette famille parle urdu, tandis que le coran est écrit en arabe. Ces deux langues ont une écriture semblable mais sont différentes. Que comprennent ces enfants ? Qu’en comprend Jamila elle-même ? Mais ce n’est pas comprendre qui importe, c’est réciter la mélopée, la suite de sons qui envoûtent, comme la récitation d’un mantra… Une grande paix s’installe… comme lorsque nos grands-mères récitaient le chapelet, le soir, alors que nous étions assis autour du poêle de Louvain, avec nos pieds bien au chaud juste en dessous de la grosse boule de fonte rougie par le charbon incandescent qu’elle contenait… Personne ne se demandait ce que signifiait le « Je vous salue Marie » ni le « Notre Père » C’était tout simplement la récitation d’un mantra comme tous les mantras qui apportent la paix du soir et assurent un sommeil calme pendant la nuit.
Maintenant que Jasmine n’est plus là, c’est avec Jamila que je bavarde le plus. Elle me dit qu’elle ne veut pas se marier, qu’elle veut consacrer sa vie à la religion. Fait-elle allusion au destin de Jasmine ? C’est fou : à cause de l’absence de Jasmine, je me rends compte de combien j’ai espéré la revoir, de combien elle me manque, même si nous n’avons passé que peu de temps ensemble. Et si elle s’était confiée plus ouvertement, aurionsnous pu faire quelque chose pour l’aider ? Probablement pas…

Quand Jamila sort de la maison, elle s’enveloppe d’une ample cape noire. L’an dernier elle ne le faisait pas.
— Comme cela, les hommes voient qu’ils ne doivent pas m’embêter ! m’explique-t-elle.
— Les hommes ne doivent jamais embêter les femmes… C’est simplement une question d’éducation mais, puisque ce sont les femmes qui éduquent les hommes : au lieu de se prémunir contre eux, ne serait-il pas mieux de leur enseigner le respect dès qu’ils sont petits ?
— Mais chez vous aussi, les femmes religieuses se mettent un grand vêtement avec un capuchon…
— Ce n’est pas pour se protéger des hommes ! Les habits des religieuses sont l’habit que portait la fondatrice de leur ordre, c’est la mode d’il y a parfois plusieurs siècles. Actuellement, tous les ordres religieux ont modernisé leur tenue et même les prêtres mettent un jeans comme tout le monde…
— Chez nous, les femmes se défendent comme elles peuvent…
— Je sais mais ne crois pas que, chez nous, cela ait été facile… Nos grands-mères et nos mères se sont littéralement battues : elles ont fait des manifestations, des défilés, des femmes sont mortes pour réclamer des droits et, encore aujourd’hui, nous continuons ce combat car nous ne sommes pas encore arrivées à nous faire donner un « salaire égal pour un travail égal ».
Jamila hoche la tête… Manifestement, elle est bien loin… Nos mondes sont bien éloignés…
— Jamila, personne ne va donner des droits aux femmes… Elles doivent les vouloir, les conquérir. L’an dernier, j’ai vu que Jasmine était triste… C’est à nous de nous battre pour que plus jamais aucune femme ne soit triste… !
Elle ne dit rien, elle se lève et s’en va… Ai-je dépassé les bornes ? Il ne sert à rien de lui expliquer que son manteau n’arrêtera pas les phéromones que son corps lance dans l’air autour d’elle, justement pour attirer les mâles… Cependant, durant mes séjours au Pakistan et en Inde, je n’ai pas vu une seule femme ni avec le visage dissimulé par une burqa ni avec le foulard noué à la façon musulmane, comme on les rencontre en Europe. Les femmes portaient le dupatta qui faisait partie du shalwar kamiz, pratiquement comme accessoire d’élégance et non comme signe religieux.

Rita-Khadidja a dû se résigner à son petit surnom car les deux garçons font une crise de modernisme… Khadidja est devenue Khady pour tout le monde, comme Jamila et devenue Jamy, comme Fatima est devenue Faty et, de temps en temps, ils osent même ajouter Papy et Mamy… On hausse les épaules en disant : « Ils font leur crise, il faut que jeunesse se passe… » Mais personne ne pense à les appeler Osmy ou Navy… Mais non, eux, ce sont les hommes de la maison !
Comme à son habitude, la maman « commande la voiture » et Osman nous conduit au marché… Il passe des heures à faire briller la carrosserie, surtout quand, après une sortie, elle est couverte de poussière…
Aujourd’hui, chaque fois qu’il y a un « attentat dans un bazar », je repense à nos sorties, à tous ces gens qui riaient, aux enfants qui y jouaient, aux étals, aux vendeurs, à toutes ces étoffes magnifiques, aux bassines remplies d’épices, aux fruits et légumes, aux odeurs, aux couleurs… Je sais ce que signifie une
bombe qui explose dans un marché…

Un jour, puisqu’il me semble qu’Osman traîne du matin au soir dans la maison, je lui demande ce qu’il fait pour le moment : est-il encore aux études ou travaille-t-il ?
— Pourquoi devrais-je travailler ? me répond-il. – J’ai un frère qui travaille pour moi, en Suisse. Regarde la belle maison qu’il nous a fait construire. Maintenant, il est occupé à se faire construire un petit dispensaire… Je ne sais pas encore ce que je vais faire… Je crois que je vais me décider à me faire construire une station-service, quelque chose de tout à fait moderne avec garage, auto lavage et tout et tout, comme on voit dans les films. D’ailleurs, il n’est pas dit que j’y travaillerai. Je pourrais y placer quelqu’un qui travaillera à ma place. Mais en fait, je suis trop jeune pour me mettre à travailler… Tous ces soucis… Je vais encore profiter un peu de la vie !
Je ne parviens pas à distinguer le vrai du faux, de la provocation. C’est vraiment le sale gosse qui s’amuse à se moquer du monde. D’autre part, il est tellement sympathique qu’on ne parvient pas à le gronder, même pas sa mère, surtout pas sa mère…

Je le surprends à genoux devant sa mère, en train de la supplier de façon théâtrale pour qu’elle lui donne de l’argent. D’abord, sa mère lui répond que non, encore de l’argent, c’est tout le temps de l’argent… Et puis, il la fait rire et c’est fichu, elle lui tend une liasse de roupies. Il sort en gambadant comme un cabri. Quel âge peut-il bien avoir ? Puisqu’il conduit la voiture et semble être prêt à entrer à l’université… Vingt – vingtcinq ans ? Manifestement, il est un de ces enfants-rois tout simplement parce qu’il est un mâle dans un pays oriental.

Khady est en train de s’installer dans la vie de la maison : elle occupe l’espace… Elle ne travaille pas et se contente d’être enceinte. On fait tout pour elle, on lui apporte ses repas, on la bichonne, c’est tout juste si elle daigne aller jusque dans le jardin. Il faut admettre qu’elle est devenue énorme. Elle se répand littéralement dans son fauteuil. Souvent, elle reste couchée dans la fraîcheur de sa chambre. Elle s’installe aussi d’une autre façon : dans cette famille normalement religieuse, elle est en train de raviver les contraintes. Elle fait ostensiblement les cinq prières et, un matin, il y a mutinerie à bord.
Osman me prend à témoin :
— Qu’est-ce que tu en penses, toi ? Est-ce que cette petite folle a le droit de venir me réveiller avant l’aube pour aller dire des prières, alors que je viens de rentrer d’une virée avec mes copains ?
Khady me regarde d’un air interrogateur avec des yeux qui fulminent :
— Qu’est-ce qu’il dit ce chenapan ?
Je traduis en Italien…

— Monstre d’un monstre !!! s’écrie-t-elle en italien. – Tu ne vas quand même pas t’imaginer que, moi qui suis une femme enceinte, moi, je vais me lever pour dire les prières et que toi qui es un homme, jeune et paresseux, tu ne vas pas te lever pour dire les prières ? Tu vas voir ça mon ami !
Bon, ça promet… Ils ne savent pas encore ce que signifie la conviction d’une convertie…

Pendant que je suis ici, je voudrais aller visiter deux sites historiques importants.
Un matin, Osman et moi partons pour visiter Murree, qu’on prononce Marie. Une légende raconte que, après la crucifixion, les disciples de Jésus l’ont soigné et que, ensuite, il est parti vers l’Orient pour enseigner dans un monastère bouddhiste, à Leh, dans le Ladakh et que Marie serait enterrée à Murree… D’ailleurs, il y a un sanctuaire et un mausolée. Je voudrais aller le visiter. Mais ce garnement d’Osman embarque des copains et un lecteur de cassettes. Pendant tout le trajet, j’ai droit à quatre énergumènes qui se trémoussent au rythme de la paki-pop musique ! Quand nous arrivons à Murree, je suis épuisée, ils se fichent pas mal des vielles pierres et la seule chose que j’en obtiens, c’est d’aller dans un beau restaurant… boire du thé et manger du cake !
Un autre jour, je lui demande d’aller à Taxila mais sans ses amis. Il rigole du bon tour qu’il m’a joué à Murree mais c’est d’accord.

Taxila est un endroit extraordinaire : c’était une ville importante sur la route de la soie. Elle possède des témoignages extraordinaires de l’époque bouddhiste, du passage d’Alexandre le Grand ou du règne d’Ashoka. C’est une des nombreuses villes qui pourraient faire du Pakistan un paradis pour le tourisme.
Osman et moi, nous arpentons le site en long et en large… Je suis abasourdie !
Puis nous allons nous attabler dans un restaurant. C’est l’occasion pour Osman de tâter le terrain pour voir s’il peut me parler franchement :
— Dis donc : mon frère Sayed, là-bas chez vous, il est en train de bien faire son beurre… ?
— Écoute ! Honnêtement, je ne sais pas grand-chose de ton frère. Au début qu’il était là, je l’ai rencontré plusieurs fois mais, actuellement, je ne le vois pratiquement plus…
— Mais il a envoyé des photos… Cette grosse bagnole rouge…
— Oui, je sais. C’est moi qui ai fait cette photo…
Je ne sais pas si je dois me taire ou si je dois lui dire la vérité.
— Cette voiture n’est pas la sienne… On l’a vue parquée dans la rue et il a voulu la photo pour te l’envoyer…
— Mais il gagne bien sa vie puisqu’il envoie tout cet argent ? — De cela, je ne sais absolument rien.
— Et si, moi, je viens vivre chez vous, je pourrais gagner autant d’argent ?
— Je n’en sais rien. Ce que je peux te certifier c’est que, pour pouvoir travailler chez nous, tu as besoin d’un permis de séjour, d’un permis de travail et de diplômes agréés par la Suisse… Je te l’ai déjà expliqué. À ce que je sache, ton frère n’a rien de tout cela et je ne sais absolument rien de ses affaires.
Osman me regarde étonné…
— Je n’y comprends rien…
— Honnêtement, moi non plus…
— Mais comment se fait-il que Rita se soit convertie ? Tu as vu ça, cette scène qu’elle m’a faite avec ses prières ? Mais qu’estce qui lui prend à Sayed ? Ici, il n’allait jamais à la mosquée… Ma mère s’en plaignait mais ça lui était égal… et là…
— Moi non plus, je ne comprends pas. Maintenant, il s’habille à la pakistanaise et il va à la mosquée en Italie. D’ailleurs, je ne comprends pas comment il ose traverser la frontière. Chaque vendredi, il risque de se faire arrêter. Il dit que, là-bas, il est en contact avec des musulmans mais il pouvait être en contact avec des musulmans chez nous, sans devoir aller en Italie. Je n’y comprends rien et je ne sais pas t’en dire plus… Osman secoue la tête d’un air dubitatif.
Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons à un marché pour acheter des châles pour les femmes de la maison : l’hiver approche et, ici, on ne met pas de manteaux mais on s’emmitoufle dans des châles qui sont de véritables couvertures.

La fin de mon séjour approche. Nous devons nous décider à aller prendre contact avec la docteure que Sayed conseille. Osman téléphone pour prendre rendez-vous. Khady, la maman, Osman et moi, allons à l’adresse indiquée. L’endroit n’a rien des hôpitaux spacieux et lumineux auxquels nous sommes habitués en Suisse. Les pièces qui font office de « salle de travail » sont exiguës et manquent de fenêtres. La salle d’accouchement, par contre, est très moderne et parfaitement équipée. L’hygiène est rigoureuse.
La docteure est une femme grande et opulente. Elle a une chevelure léonine avec des reflets roux, un maquillage évident, et elle porte des bijoux imposants.
Elle aussi, c’est une maîtresse-femme. Sayed m’a raconté qu’il n’a jamais eu aussi peur que de ses profs féminins… Ça se comprend… Ces femmes pakistanaises ne sont pas des mauviettes. Un jour, en entrant au Shalimar, j’ai vu la gouvernante tancer vertement un employé parce qu’il n’avait pas assez rincé la serpillière avec laquelle il avait nettoyé le pavement et donc y avait laissé des traces au beau milieu du hall, parce qu’il avait passé la serpillière et pas assez rincé, ce qui avait laissé des traces… D’un air tout penaud, le malheureux était allé prendre un autre seau d’eau pour recommencer son travail.
Ici, madame le docteur ne plaisante pas non plus, elle a une expression très sérieuse. Khady me pose de nombreuses questions que je traduis en anglais, la docteure répond et je retraduis… Puis elle commence à montrer des signes d’impatience :
— Mais enfin, je ne comprends pas que votre copine vienne accoucher ici au Pakistan alors que, nous, on irait accoucher en Suisse ! Vous avez les hôpitaux les plus modernes du monde, qu’est-ce qui lui passe par le crâne ?
— C’est que, ici, elle est dans une vraie famille…
Le visage de la docteure s’illumine d’un grand sourire…
— Yes, this I can understand…
Elle prend Khady par les épaules…
— Dites-lui que tout se passera bien…
Puis, elle donne un premier rendez-vous pour un premier examen…
Demain, mon avion part pour New Delhi. Le soir nous partageons encore un dernier repas. Quand les parents se retirent, je leur fais mes adieux et, comme le font leurs enfants, je m’incline dans le geste de toucher les pieds de la maman en signe de respect.

— Non, non, ma fille ! me dit-elle…
Elle me prend dans ses bras et m’embrasse… Ses yeux sont humides… Le papa aussi me prend dans ses bras… Nous pensons à Jasmine… Les sœurs m’embrassent, les deux chenapans aussi… Rita-Khadidja est très émue, elle dit que, après mon départ, elle va se sentir seule… Je ne le crois pas car elle commence déjà à s’exprimer en urdu… Ce n’est pas de la littérature et tout le monde rit et la corrige mais elle se fait bien comprendre… Qu’ils se méfient des eaux dormantes…


VI. Séjour en Inde – Toucher le fond

L’avion vole, au-dessus des nuages, dans un ciel parfaitement bleu puis il descend et, en dessous de nous, apparaît la couche brune de la pollution autour de New Delhi. Je viens en Inde pour soigner des enfants handicapés. Afin de me faire une idée du pays, je vais descendre par petites étapes depuis Delhi jusqu’à Calcutta.

Dès la sortie de l’aéroport, c’est le choc de la saleté… Monsieur Ashraf avait parfaitement raison :
— Ces gens sont sales, vous n’allez pas être heureuse làbas…
C’est, tout de suite aussi, le conflit religieux entre hindous et musulmans. Le chauffeur hindou auquel j’ai demandé de me montrer les monuments de la ville, passe devant la grande mosquée sans s’arrêter :
— Ça, c’est la mosquée, c’est des musulmans… Aucun intérêt…
De toutes façons, cela ne vaut pas la peine de tenter de « visiter » Delhi car, dès que le taxi s’arrête, il est pris d’assaut par une nuée d’enfants-mendiants qui crient et guettent l’occasion de vous arracher votre sac. Pour visiter Delhi en sécurité, il vaut mieux s’enfermer dans sa chambre d’hôtel avec un bon guide touristique en papier, surtout pas en chair et en os !

Petit à petit, je vais essayer de comprendre les raisons pour lesquelles les musulmans sont si détestés en Inde. Comment sont-ils perçus dans le reste du monde ? Ce n’est que bien plus tard, suite à la propagation de l’islam en Europe, que je vais vraiment m’intéresser à la question.
Nous sommes en l’an 2013, si l’on prend comme repère la naissance de Jésus. En fait, nous sommes le résultat de l’évolution qui dure depuis le Big Bang, il y a environs quatorze milliards d’années. Il n’y a pas de « Vieux Monde » et « Jeune Monde » L’âge du Monde est égal pour tous.
Il y a sept millions d’années, Tumai, un de nos ancêtres communs, vivait au bord du lac Tchad. Dès leur début, les humanoïdes ont commencé à se poser des questions au sujet de ce qui les entourait, essayé de comprendre les phénomènes naturels si effrayants. Et des « croyances » sont nées…
Selon un schéma trouvé sur Internet, les religions sont apparues dans l’ordre suivant :
Vers 3.500 ACN apparaissent les origines des religions celtiques ; vers 3.250 ACN, celles de l’hindouisme, des religions mésopotamiennes puis égyptiennes et les traditions chinoises. La religion celte apparaît avant 2.000 ACN, la grecque vers 1.500 ACN, puis le judaïsme, ensuite le bouddhisme vers 500 ACN. Pour le christianisme, la naissance de Jésus marque l’an 0 de notre ère et l’islam nait 600 ans plus tard. Aujourd’hui, les juifs sont en l’an 5774, les chrétiens en l’an 2013 et les musulmans en l’an 1434.
Selon la tradition, l’apôtre Thomas aurait prêché à Taxila vers l’an 52 et il aurait formé les premières communautés chrétiennes dans le Kerala, au sud de l’Inde, et il y serait mort en l’an 70.

L’évangélisation de l’Europe est plus tardive : le baptême de Clovis a lieu « entre 496 et 506 ».
La civilisation de l’Indus s’étend de 5.000 ACN à 1.900 ACN.
La civilisation celtique s’étend du VIII°ACN au III°ACN.
Avant notre an 0 beaucoup de choses se sont passées…


Quand j’étais à l’école, l’an 0 de notre ère semblait être le début de l’histoire du Monde… D’ailleurs, ce qui précédait était appelé préhistoire ! On étudiait peu la préhistoire alors que, en réalité, avant l’avènement du christianisme, des civilisations brillantes ont existé, avec leurs religions… En Europe aussi, nous avons eu nos civilisations et nos religions préchrétiennes.

Les trois monothéismes proviennent du judaïsme qui luimême avait déjà ses ancêtres ; le christianisme en est un dérivé et ensuite vient l’islam. Mordillat et Prieur citent, dans leur livre « Jésus après Jésus », Christoph Luxenberg qui explique dans « La lecture syro-aramaïque du coran » que le coran est tiré de textes chrétiens primitifs syro-aramaïques destinés à évangéliser les arabes. Guy Stroumsa : « Nombre d’indices nous laissent voir des traditions judéo-chrétiennes, araméennes, hérétiques chrétiennes et, peut-être, même… manichéennes, à l’origine du texte que nous appelons le coran. Mais de moins en moins de chercheurs musulmans connaissent l’hébreu et l’araméen, leur réflexion sur le coran ne se fait plus qu’à l’intérieur de l’islam, dans le cadre islamique orthodoxe. Il me semble pourtant essentiel de se rendre compte à quel point nous devons relire le coran dans son substrat juif et chrétien. »

Jacob Taubes : « Mahomet n’a pas mélangé dans sa tête échauffée des traditions chrétiennes et juives, ni inventé quoi que ce soit sur cette base, mais il a très exactement absorbé la tradition judéo-chrétienne et l’a reproduite dans le coran. »

Toutes trois sont des religions sémitiques, originaires du Moyen-Orient désertique. Le christianisme va s’étendre progressivement en se collant sur les traditions locales préexistantes, non sans conflits.

Au IV° siècle, l’empereur Constantin impose le christianisme comme religion d’état. Le baptême de Clovis officialise le christianisme dans nos régions.

Au VIII° siècle, le Pape Grégoire envoie Augustin de Cantorbéry pour convertir l’Angleterre et il lui conseille de ne pas détruire les temples ni les idoles mais d’en orienter les cultes vers la vraie foi, comme l’écrit Philippe Walter qui explique l’origine de nos traditions dans « Mythologie chrétienne, fêtes, rites et mythes du Moyen-âge ».

À Werden, en 782, Charlemagne ordonne aux Saxons de se faire baptiser et, puisqu’ils se montrent réticents, 4.500 personnes sont massacrées.

E.G. Ban, dans son livre « The constant feud » explique que les conditions de vie sont si dures dans le désert qu’on ne peut que s’y prosterner en disant « que ta volonté soit faite ». Par contre, dans les régions tempérées des forêts où l’on pratique l’élevage et l’agriculture, on se confie à de nombreuses divinités pour implorer les conditions favorables et conjurer les catastrophes comme les sécheresses, inondations, épizooties, etc. Ce qui explique que les gens du désert ont tendance au monothéisme tandis que les gens de la forêt sont polythéistes.
Donc le christianisme monothéiste du Moyen-Orient s’est répandu sur les civilisations polythéistes des forêts.
Plus tard, le monothéisme désertique islamique a envahi à son tour les peuples des forêts. Cependant, avant ces 2 000 ans de « monothéisme étranger » qui leur a été imposé, les peuples des forêts avaient leur mentalité fondamentalement polythéiste. C’est sans doute cette différence de mentalité qui constitue la cause du conflit entre l’islam et l’Europe ou l’Inde car, avant ces 2 000 ans de monothéisme, nous sommes fondamentalement polythéistes depuis des millénaires.
Notre monothéisme chrétien catholique s’en est accommodé en introduisant la Trinité, la théandrie de Jésus, la Vierge Marie et les saints. Les mahométans vénèrent Allah mais, d’une certaine façon, ils vénèrent aussi leur prophète Mahomet. Somme toute, les mahométans sont des monothéistes du désert tandis que nous sommes des polythéistes des forêts, ce qui est incompatible.

Pour quelles raisons les humains ont-ils imaginé l’existence d’êtres surnaturels et de dieux ? Les hommes se sont interrogés devant les phénomènes naturels. Ne pouvant pas leur donner d’explications scientifiques, ils ont eu recours à des explications « surnaturelles », des métaphores, des allégories. Il faut relire la Genèse : elle ne raconte pas comment le monde est né, elle essaye d’expliquer ce que les gens voyaient autour d’eux. C’est le principe du poisson rouge. Si je ne connais pas la sélection des poissons carassins et que je me demande pour quelle raison mon poisson rouge est rouge, je puis répondre « parce qu’il est fâché » ou « parce qu’il a trop chaud ». Semblablement, quand les anciens hébreux se sont demandés d’où venait le monde qu’ils voyaient autour d’eux, ils ont répondu « quelqu’un de grand et de puissant l’a créé ». Les dieux ont été des réponses aux questions auxquelles alors les hommes n’avaient pas d’autres réponses. Ces croyances sont-elles encore rationnelles aujourd’hui ? Mais surtout, est-il encore tolérable de continuer à s’entretuer au nom de croyances ?

L’islam naît donc dans la péninsule arabique au VIIe siècle et commence immédiatement à se propager aux alentours, par des guerres de conquêtes, souvent dans des régions christianisées depuis des siècles.
Dès le Xe siècle, l’islam envahit l’Inde. Les guerres et les calamités qu’elles engendrent, ont tué « 80 millions d’Hindous en 500 ans » (cf. Le Livre Noir de l’Islam de J. Robin). L’Inde avait connu de brillantes civilisations mais, dès le début du XVe, elle fera partie de l’Empire Moghol et, au XVIIIe, elle est l’objet des conquêtes coloniales des puissances commerciales européennes.

Quand l’Inde redevient un pays indépendant et souverain, en 1947, la guerre civile éclate entre musulmans et hindous, avec des massacres épouvantables qui aboutiront à la partition du pays en Pakistan musulman et Inde hindoue… comme le raconte Paul Scott dans le « Raj Quartet » ou Bhisham Sahni dans « Tamas ». Les haines ancestrales couvent toujours en sourdine et explosent à la moindre étincelle…

Pendant mon séjour en Inde, tout le pays va être paralysé à cause des évènements de Ayodhya. Un temple, construit sur le lieu de naissance du dieu Ram, avait été détruit par « l’envahisseur musulman » Babur, au XVIe siècle, et sur ces ruines, il avait fait construire une mosquée. Le 6.XII.92, une foule de plusieurs dizaines de milliers de pèlerins hindous rase cette mosquée… S’en suivent des représailles musulmanes, puis des contre-représailles hindoues. Entre 900 à 2 000 personnes auraient été tuées. Les émeutes se prolongent en janvier 1993, puis le 12.III.93 « les attentats de Bombay marquent le réveil des affrontements intercommunautaires… » (cf. Internet)
Une fois de plus, le pays est paralysé par le couvre-feu et les vieilles rancœurs, d’ordre religieux, sont manipulées à des fins politiques en vue des élections suivantes. Ces conflits sont si fréquents qu’on n’en parle pratiquement pas en Europe. Pour moi, c’est une chance car ma famille se serait inquiétée. Pendant les émeutes, nous nous contenterons de rester à l’intérieur, derrière les hautes grilles et les portails en fer, fermés avec de grosses chaînes et des cadenas. À quoi bon s’en faire ? Comme tout ce qui brinqueballe en Inde, la situation finira bien par se calmer : « it will be open after some time » !

En 1958, avec mes parents, nous avions fait un voyage en Grèce. Là, tout ce qui allait mal ou avait été détruit était de la faute des Turcs, musulmans eux aussi… Ils avaient envahi le Moyen-Orient et le Maghreb depuis 1515, jusqu’à ce que la France ne libère Alger en 1830 (cf. Courtinat). Le refoulement allait continuer pendant la première guerre mondiale – on se souviendra des tentatives de Lawrence d’Arabie pour unifier les Arabes contre les Turcs. Les Turcs avaient aussi envahi les Balkans et l’Europe jusqu’aux frontières de la Pologne. Les « Arabes » avaient occupé le sud de l’Espagne et de la France.
Dans les guerres de l’ex-Yougoslavie, la haine contre les musulmans date-t-elle de l’invasion turque dont la fin ne commença qu’après la levée du siège de Vienne le 12.IX.1683… ?
Pendant la deuxième guerre mondiale, « les Arabes » vont se ranger aux côtés de l’axe Berlin-Rome-Jérusalem-Tokyo, comme d’ailleurs le général indien Bose. Gandhi ne soutiendra pas les Britanniques… et, malgré ses conseils de non-violence, en 1942 – donc en pleine guerre, il lance le mouvement « Quit India » pour affaiblir encore les Anglais mais, avec eux aussi, tout l’Occident. En fait, les pays colonisés espéraient la défaite des pays colonisateurs pour pouvoir s’en débarrasser… « Mettez-vous à leur place » ! Seulement « leur place », c’est du côté opposé au « nôtre »
Par contre, les juifs qui étaient revenus se fixer en Palestine depuis le milieu du XIXe, s’étaient rangés du côté des Anglais, en formant la « Jewish Brigade », une section de la VIII° Armée britannique. À la défaite de l’Allemagne et de ses alliés, les Anglais, sentant qu’ils allaient perdre leur domination au MoyenOrient, ont-ils préféré laisser la Palestine aux mains des juifs pro-occidentaux, en favorisant la création de l’État d’Israël ? D’autant plus que le territoire palestinien était devenu butin de guerre, comme les Cantons Rédimés d’Eupen et Malmédy ou l’Alsace et la Lorraine…

À la fin des années 40-45, le monde arabo-musulman est-il donc perçu comme ennemi de l’Occident ?
La perception des évènements change. À lire les atrocités commises par les Japonais, on comprend que les bombes de Hiroshima et de Nagasaki aient été, à l’époque, perçues avec soulagement et reconnaissance car elles signifiaient la fin de la guerre. Aujourd’hui, on tait les souffrances que les Japonais ont fait subir en territoires conquis mais on insiste sur les souffrances que les bombes atomiques alliées ont infligées aux Japonais. Retournement de situation…
Par contre, les Japonais restent fidèles à leurs héros qui sont, pour nous, des criminels de guerre…

On parle souvent des Arabes « blessés dans leur amourpropre » par les défaites militaires successives. Les Allemands aussi ont été défaits et humiliés. Ils ont fait amende honorable et, aujourd’hui, ils portent la tête haute. Pourquoi d’autres peuples ne peuvent-ils pas tout simplement accepter la réalité et tourner la page ? Pourquoi l’Occident devrait-il s’excuser d’avoir gagné la guerre ? Pourquoi cette rengaine de l’esclavage occidental alors que l’esclavage africano-africain ou arabo-
musulman est encore tabou ? Pourquoi l’Occident s’autoflagelle-t-il ?

Les musulmans sont-ils si détestés parce qu’ils restent perçus comme des envahisseurs ? Même les bouddhistes bafouent leur légendaire non-violence pour repousser l’islam. L’aversion contre le monde arabo-musulman est-elle encore une réminiscence – profondément ancrée dans les mémoires collectives – de siècles de conflits durant lesquels l’Europe a repoussé les invasions (et même les SS musulmans dans l’armée allemande en 40-45) ? Encore dans les années 1960, mes parents me mettaient en garde contre « la traite des blanches », c’est-à-dire le kidnapping de jeunes filles blanches destinées aux harems…

Mon séjour si heureux au Pakistan et, par contre, la perception des musulmans comme ennemis, en Inde, mais aussi mes rencontres déconcertantes en Europe m’interpellent. Si je n’avais pas vécu ces trois situations si différentes même contradictoires, je ne me serais pas intéressée à l’évolution de l’islam en Europe.
Mais au-delà, les moyens de communication aidant, les conflits religieux et la confrontation entre les croyances surannées et les mentalités occidentales ne vont-ils pas mener à la disparition des religions et des sociétés telles que nous les connaissons actuellement ? Avec les moyens de communication modernes ne sommes-nous pas en train de vivre une nouvelle Renaissance, exactement comme l’invention de l’imprimerie a bouleversé les valeurs qui avaient semblé immuables pendant des siècles, avant la première Renaissance ? À l’époque, ces changements se sont étendus sur plusieurs siècles… Aujourd’hui, les changements vont à la vitesse d’Internet et sont instantanément planétaires…
* * *

« L’Inde est sale… »

Des détritus, des crachats sanguinolents et des excréments de tous genres jonchent les rues. Les sâdhus sont effrayants… Ils sont à moitié nus, ont de longs cheveux feutrés comme la laine des moutons, en plus, ils se couvrent la tête de cendres… Ils mâchent du bétel, ce qui leur donne un aspect diabolique car, quand ils parlent, le jus rouge du bétel donne l’impression qu’ils ont la bouche ensanglantée. Le plus souvent, ils ont un regard méchant, ils font peur et sont dégoûtants. À part les temples jain qui sont des merveilles, les autres temples ne sont pas toujours propres. Les prêtres ne sont pas toujours accueillants, quelquefois ils sont même menaçants…
L’hygiène est une obsession chez les musulmans. Au moins cinq fois par jour, avant les prières, ils doivent « se purifier ». L’endroit où ils prient doit être propre, ils y déroulent leurs tapis de prières qui souvent sont de petits chefs-d’œuvre en soie. Leurs chapelets sont en nacre ou bois de santal. Je pense souvent, avec nostalgie, à cette soirée passée avec Jasmine à la mosquée d’Islamabad.

L’Inde et le Pakistan ont été colonisés par les Anglais de 1750 à 1947. Donc, pendant deux cents ans, les autochtones ont vu comment travaillaient les Anglais. Pour quelle raison n’ont-ils pas continué comme eux puisqu’ils en avaient vu l’efficacité ? À Calcutta, j’ai posé la question :
— Comment se fait-il que les égouts sont encore ceux creusés par les Anglais à l’époque où la ville ne comptait que 250 000 habitants alors que, maintenant, elle en compte
12 000 000 ? (Du moins, c’est ce qu’on m’avait dit…) Michaël me répond :
— Parce que l’autorité centrale, à New Delhi, ne donne pas les crédits. Tout le monde sait que cet argent aura disparu en chemin avant d’arriver ici sur un hypothétique chantier…

L’Inde a aussi subi les conséquences de l’idéologie gauchiste de ses premiers dirigeants… Nehru avait fait ses études à Cambridge mais il avait été fasciné par l’Union Soviétique… Le Bengale était un des derniers pays communistes…
* * *

Le Tiers-Monde est-il pauvre ?

Non, bien au contraire, il est immensément riche ! Comme le dit Michaël :
— Sinon, les Européens ne seraient pas allés le coloniser !
Riche, pas seulement de ses matières premières mais aussi par son potentiel touristique !

C’est en marchant dans les rues indiennes que je comprends l’anathème musulman contre les chiens et les cochons… Vaches, porcs, chiens et chats errent dans les rues : ils sont maigres, sales, couverts de plaies et, sans doute, porteurs de parasites et de maladies. Ils se nourrissent des détritus, excréments et cadavres qui, lentement, se décomposent sous le soleil torride.
Dans les pays désertiques, on manquait de combustible pour pouvoir rôtir suffisamment la viande de porc afin d’en éliminer les germes. Mahomet, à son époque, avait raison mais il ne pouvait pas imaginer que ses disciples allaient venir en Europe où ils allaient pouvoir jouir de lois sanitaires, de contrôles vétérinaires mais aussi de la chaîne du froid avec congélateurs et frigos et, surtout, de cuisinières, fours et cocottes minutes.
En Inde, les chiens errants dorment sur les quais des gares et le long des voies ferrées. Pas étonnant que certains n’aient que trois pattes. Ils vivent en bandes, pratiquement à l’état sauvage. Dans ces conditions, pas étonnant non plus que « les anges n’entrent pas dans la maison où vit un chien » Il y a une part d’hypocrisie car les « chiens pauvres » sont diabolisés alors que les lévriers afghans, arabes, berbères, etc., sont adulés comme des princes car, eux, ils servent pour la chasse… Tout cela n’a rien à voir non plus avec les chiens qui, en Occident, non seulement reçoivent des soins convenables mais sont aussi de précieux auxiliaires pour la chasse, la recherche en cas d’avalanches, de drogues, de catastrophes… chiens guides pour aveugles ou compagnons pour malades.
La différence, entre ces pays et les nôtres, se marque aussi quand nos secouristes vont, avec nos chiens, chercher les victimes de tremblements de terre, même dans les pays musulmans…
En Inde, le destin des chiens errants est désolant. J’ai plus de compassion pour les animaux que pour les hommes car les hommes sont victimes de leur propre ignorance tandis que les animaux sont victimes de la cruauté des hommes.

L’Inde pauvre ?

Un jour, à Kalimpong, Francesco, ma fille et moi, nous sommes assis dans le magnifique jardin du charmant hôtel Silver Oaks. Nous bavardons avec le directeur et lui demandons une tasse de thé de première qualité puisque nous sommes au cœur du Darjeeling et des thés les plus célèbres de la planète… Avec un air désolé, il nous répond :
— C’est vous, en Europe, qui buvez les thés de première qualité… En Inde, tout ce qui est de première qualité est immédiatement raflé par les multinationales pour l’exportation… Nous, il ne nous reste que les qualités invendables…

À Skardu, chez le petit marchand de produits locaux, j’ai acheté des « pierres ». J’aime les pierres car elles ont des couleurs extraordinaires : les couleurs naturelles de notre terre, tellement plus belles que celles que nous pouvons produire avec nos tubes de peinture à l’huile Rembrandt ou nos aquarelles Winsor & Newton…
Parmi ces pierres, il y a un diamant. Je le montre à une amie qui est joaillière. Elle me dit que oui, c’est du diamant mais il contient de nombreuses impuretés et il a été poli de façon irrégulière. Somme toute, il ne vaut rien… Il brille des classiques « mille feux » mais n’a pas de valeur, autre que mes sentiments.
À Calcutta, je veux acheter une hessonite car c’est la pierre qu’un astrologue me conseille pour ma santé. Quand je fais remarquer au « bijoutier » qu’il y a de petites griffes, il me répond :
— Bien sûr, il y a des imperfections car ceci est une pierre naturelle…
Chez nous aussi, nous avons des pierres naturelles mais sans imperfections… L’Europe s’est spécialisée dans la sublimation de matières brutes. Les exemples sont nombreux : « ils » ont inventé la soie mais c’est à Côme qu’on en a fait un art ; ils ont inventé le kashmir mais c’est au Royaume-Uni qu’on en a fait des « petites laines » ; ils ont inventé la porcelaine mais c’est à Limoges qu’on l’a exaltée ; ils ont les diamants et l’or mais ce sont Boucheron et Cartier qui créent les merveilles… C’est en Europe qu’on a transformé les matières premières en chefd’œuvre…

Pour quelle raison l’Europe a-t-elle cherché l’excellence ?

Est-ce parce que, au départ, l’Europe est très pauvre et a donc dû suppléer avec son inventivité, développer ses talents ? Qu’y avait-il en Europe « au début » ? Des forêts de hêtres et de chênes ? Des châtaigniers ? Des sangliers ? Pratiquement tous les arbres fruitiers ont été importés, surtout d’Asie, ainsi que les fruits et légumes, les pierres précieuses et tout le reste. Que mangeait-on au Moyen-âge ? Il n’y avait pas beaucoup de variété. Comment étaient nos châteaux forts ? Pas très confortables. Nous sommes allés à l’étranger, nous avons copié, ramené, élaboré, amélioré…

Pourquoi ne pas être orgueilleux de nos gastronomies ?
Quels besoins les habitants de la vallée Hunza auraient-ils d’améliorer la culture de la vigne ou des abricots ? Tout grandit et produit de lui-même, sans besoin de soins particuliers. Ça pousse tout seul, il n’y a qu’à cueillir et se laisser vivre…

Un jour, dans un magasin « d’épiceries fines », j’avais parlé avec le propriétaire au sujet des abricots Hunza car ils sont extraordinaires. Contrairement aux abricots séchés et tout mous que nous connaissons, ceux de la Vallée Hunza sont durs et croquants : entre la pâte de fruits et le sucre fondant, grâce, sans doute, à la méthode de dessiccation au soleil, un délice ! Nous importons bien des dattes ou des figues, pourquoi pas les abricots Hunza, cela aurait constitué « une rentrée » pour les habitants.

— Je connais ces abricots ! me répondit ce monsieur. – Il y a plusieurs problèmes. D’abord, ces personnes devraient changer de mentalité et produire pour l’exportation au lieu de se contenter de subvenir à leurs besoins. Mais il y a un grand risque que la culture intensive ne déséquilibre complètement le délicat écosystème de leur vallée…
— « Don’t do it… » aurait dit monsieur Bashir…

En Europe, nous avons été contraints de chercher les moyens d’adapter, améliorer, conserver. Comment conserver les fruits pour l’hiver ? Pourquoi les fruits mal conservés produisent-ils du botulisme ? Fatalement, c’est la nécessité qui a aiguisé l’ingéniosité…
Semblablement, en montagne, les montagnards ont exploité les alpages le plus haut possible mais ce sont des citadins qui ont inventé l’alpinisme. En Himalaya également, ce sont des occidentaux qui sont allés, les premiers, sur les sommets…

L’Inde est un pays magnifique mais, comme le dit Michaël, « mal géré »

Comment se fait-il que, au XVIIe siècle, on ait été capable de construire le Taj Mahal qui est une merveille mathématique et que, en 1992, dans la même ville d’Agra, on construise un nouvel hôtel dont les embrasures des fenêtres sont trente centimètres plus larges que les châssis des fenêtres qui leur sont installées ? Et que personne ne pense à combler cette erreur de construction au lieu d’y laisser nicher des essaims de guêpes ?

Pendant mon voyage par petites étapes vers Calcutta, je loge dans différents hôtels. Un jour je me trouve à la réception de l’un d’eux pour payer mon séjour.
L’employé m’observe et regarde ma médaille-talisman.
— Puis-je me permettre une question indiscrète ?
— Oui, bien sûr…
— Je vois votre médaillon… Êtes-vous musulmane ?
— Non, c’est un souvenir du Pakistan ! J’étudie la question car elle m’intéresse…
— Alors, je vais vous donner des adresses ! Si jamais vous avez besoin d’aide, contactez-les…
Il écrit des adresses dans mon guide touristique puis il ajoute :
— Dommage que nous ne l’ayons pas su plus tôt, vous auriez reçu un traitement de faveur…
Quand, plus tard, je vérifie sur Internet, je découvre qu’il m’a conseillé un centre du « Tablighi Jamaat » qui est un mouvement international, spécialisé dans la prédication pour que les musulmans ravivent leur foi dans le cadre d’une interprétation littéraliste… Une autre adresse est celle d’un prédicateur barbu
« islamiste » dont, maintenant, on trouve les prêches sur You-
Tube…
La communauté musulmane mondiale… l’internationale islamiste… l’entraide fraternelle musulmane internationale… Ils sont donc bien organisés en réseaux !

C’est à Calcutta que je rencontre la vraie détresse, surtout celle des femmes musulmanes. Quand les hommes se lassent de leur femme, « ils la divorcent ». Il leur suffit de prononcer trois fois le mot « talaq » et le tour est joué… En théorie, chez les gens éduqués, les pratiques religieuses ont leur dignité mais, auprès des gens primitifs, la réalité est beaucoup moins roman-
tique. Et, dans notre monde moderne, on peut même s’entendre signifier son talaq via téléphone portable… Souvent, la femme divorcée se retrouve à la rue avec ses enfants et sans moyens de subsistance. Elle se cherche donc un nouveau mari qui, lui, n’a pas envie d’élever les gosses d’un autre. Donc on se débarrasse d’eux… On les abandonne dans les orphelinats…

Il y a une autre détresse déchirante : les enfants… Tous ces enfants ! Tous ces enfants qui naissent sans être désirés et sans qu’aucun d’entre eux n’ait demandé à naître… Je connais ces théories selon lesquelles les âmes flottent dans les airs et se choisissent leurs incarnations pour venir sur terre… Cela rejoint la théorie du karma. Il s’agit là d’une trouvaille perfide pour pouvoir se débarrasser de sa propre responsabilité. « Quand un enfant naît, sa vie et tout ce qui lui pend au nez, eh bien, ce sont ses affaires : c’est lui qui l’a choisi… Il a voulu naître, il a choisi lui-même où naître et comment vivre, cela ne me concerne pas, qu’il se démerde… »

Le pas suivant est de dire : « Quelle chance il a d’être malheureux : il va pouvoir racheter ses méchancetés de ses vies antérieures… Donc plus il est malheureux, plus il a de la chance et moi je m’en lave les mains… » C’est le raisonnement le plus cruel et le plus odieux inventé par des esprits pervers pour se déculpabiliser !

Chaque personne est responsable des enfants qu’elle oblige à naître. Ça, c’est dur à admettre… Surtout, dans le cas d’enfants qui naissent handicapés… Ce n’est pas l’enfant qui a choisi la consanguinité, les maladies génétiques, l’alcoolisme, le tabagisme, la drogue, les comportements à risque de ses concepteurs… mais c’est lui qui va payer les pots cassés pendant toute sa misérable vie !

On se console avec des histoires magnifiques… On cite Stephen Hawking comme exemple de ce que les handicapés sont, quand même, capables de faire… Mais la souffrance, c’est eux qui la vivent. J’ai un cousin qui a été victime de la polio… Les enfants en Inde mais, aussi, dans le reste du Tiers-Monde… Ils naissent par milliers, tout simplement parce qu’on ne sait pas comment ne pas les faire naître, auprès de gens qui n’ont même pas les moyens de subvenir à leurs propres besoins. Ils naissent destinés à être misérables alors que, maintenant, nous avons les moyens de permettre à tout le monde de vivre une sexualité normale mais libérée de la reproduction.
C’est en affrontant le grouillis humain dans le smog suffoquant des rues de Calcutta que je me suis interrogée au sujet de la surpopulation de notre planète.
La planète succombe sous la pollution. Plus il y a d’humains, plus il y a de pollutions et plus la planète va mal mais on continue, aveuglément, à procréer… Nous sommes conscients mais ne faisons rien pour arrêter la catastrophe de la surpopulation. Bien au contraire : quand Pascal Sevran a osé écrire : « La bite des noirs est responsable de la famine en Afrique », on a poussé des cris d’orfraie ! La bite des hommes est en train de détruire notre planète alors que nous disposons d’une panoplie de moyens contraceptifs. Selon mon expérience, la stérilisation est la plus judicieuse mais elle est taboue, en mémoire « des heures les plus sombres de notre histoire », du nazisme, de l’eugénisme et des dogmes religieux. Une vie sexuelle épanouie, libérée de la reproduction, assure aux femmes une meilleure santé et la possibilité d’avoir peu d’enfants mieux nourris, mieux éduqués et moins exposés à la misère. Avant Pascal Sevran, d’autres se sont exprimés à ce sujet :
Jacques-Yves Cousteau : « Une terre et une humanité en équilibre, ce serait une population de cinq cents millions de personnes mais éduquées et capables d’autosubsistance. Le vieillissement de la population n’est pas le problème. C’est une chose terrible à dire mais, pour stabiliser la population mondiale, nous devons perdre 350 000 personnes par jour. C’est une chose horrible à dire mais ne rien dire l’est encore plus. »
Nous avons interrompu la sélection naturelle et la mortalité infantile sans mettre en place la limitation des naissances, en provoquant le dangereux déséquilibre que constitue la surpopulation.
Mais nous avons aussi pris le risque que constitue la reproduction artificielle d’êtres auxquels la nature n’aurait pas permis de se reproduire. Tôt ou tard, il va falloir regarder la réalité en face. Les changements climatiques vont-ils mettre de l’ordre dans toutes nos aberrations ?

Nous faisons naître des enfants qui ne l’ont pas demandé et, ensuite, nous les obligeons à étudier, à travailler, à suivre la règle… Jusqu’à quand vont-ils se soumettre ? Que va-t-il se passer le jour où nos jeunes vont dire « Je n’ai pas demandé à naître ! » où ils vont refuser de travailler, où ils vont réclamer le droit à l’alcool, à la drogue, à l’assistance publique… Qu’allonsnous répondre à la personne qui nous dira « Je n’ai pas demandé à naître, je ne veux pas vivre, je réclame le droit au suicide. »
C’est en 1993, en marchant dans les rues de Calcutta, que j’ai compris que la surpopulation est le drame de notre planète. Aujourd’hui, en 2013, depuis vingt ans, qu’a-t-on fait ?
À Calcutta, je vais travailler dans un orphelinat. En tant que physiothérapeute, je dois soigner des enfants handicapés, spastiques ou victimes de la poliomyélite, la paralysie infantile… et, surtout, enseigner à des jeunes filles autochtones comment soigner elles-mêmes leurs petits malades. Très vite, je me rends compte que ce qu’il faut, c’est d’abord de l’hygiène, ensuite une alimentation équilibrée et, seulement après, quand ces enfants auront la force de se tenir debout, de la gymnastique. Ce qui manque encore plus que tout le reste, c’est l’éducation : le plus tôt possible leur apprendre à lire et à écrire. Le problème ne vient pas du manque d’argent car les donateurs européens sont généreux.
Les bénévoles sont compétents et les jeunes monitrices indigènes sont intelligentes et assoiffées d’apprendre et de bien faire. Là où le bât blesse, c’est auprès de la vieille garde des dirigeants locaux qui sont d’une ignorance désolante et préfèrent payer de grosses jeeps pour leur usage personnel plutôt qu’acheter du lait pour les enfants. Je vais être bouleversée… Je ne vais pas résister…

Une psychanalyse serait intéressante. D’où nous vient ce besoin d’aller jouer aux missionnaires dans le Tiers-Monde ? Nous donner bonne conscience en regardant au loin au lieu de regarder autour de nous, chez nous ? En fait, c’est le contraire qu’il faudrait faire : nous devrions mettre ces gouvernements devant leurs responsabilités au lieu d’essayer de suppléer à leurs incuries. Autant l’Inde que le Pakistan ont « de l’argent pour construire des bombes atomiques mais pas pour les écoles, hôpitaux, les égouts, l’eau potable »

« Pays émergeants » ? émergeant de quoi ? Aller sur la lune, lancer des satellites, produire des jeux vidéo et des téléphones portables alors que les enfants sont dévastés par des maladies effrayantes comme la polio parce qu’il n’y a pas assez de vaccins ou la gale parce qu’il n’y a pas assez d’hygiène… Et tous les autres pays…

Nous sommes incohérents. Des « numerus clausus » empêchent nos jeunes d’étudier la médecine. Nous avons un criant déficit de personnel médical donc nous recrutons dans le TiersMonde mais, puisque celui-ci est dans un état lamentable, nous leur envoyons des ONG… ça aussi c’est tout un business !
Et moi, dans cette ONG à Calcutta, qu’ai-je pu faire ?
L’orphelinat dans lequel je travaille est chrétien, j’apprends à mes dépens qu’il faut bannir toute référence au passé religieux des enfants pour, même ici, éviter les conflits entre musulmans et hindous. Au moins, Jésus peut leur être présenté comme un ami qui les aime au lieu de divinités effrayantes auxquelles on continue à sacrifier… même des enfants !
Dans ce bidonville, mon médaillon-talisman et le port du shalwar m’aident à communiquer. J’espère que ces femmes, si démunies, auront assez confiance en nous pour nous apporter leurs enfants à la consultation des nourrissons, aux vaccinations et aux soins…
C’est aussi dans ce bidonville que je me suis demandé pour quelles raisons les riches pétro-musulmans financent des mosquées en Europe au lieu de financer des écoles, cliniques et centres d’aide aux femmes, dans les slums de Calcutta qui en ont plus besoin, que nous de mosquées en Occident…

Mon expérience indienne tourne court car, après quelques semaines, je comprends que ce que nous y faisons ne sert à rien et que nous n’allons rien pouvoir changer… Les hindous se résignent à leur triste sort car c’est le destin de leur karma et même, beaucoup souffrir constitue une chance de se racheter, alors pourquoi lutter ? Semblablement, les musulmans acceptent leur triste sort car, si leur dieu le veut ainsi, c’est comme ça… Inch’allah, demain cela ira mieux ! Les religions sont certainement des freins au développement du Tiers-Monde.

Dans ces conditions, que pouvons-nous faire ? D’ailleurs, cela ne dure pas longtemps avant que je ne tombe malade à cause de la crasse mais aussi de mon désespoir…
Francesco et ma fille viennent me chercher et nous rentrons ensemble, chez nous… Un coup dans l’eau… Une autre bonne
intention qui s’en est allée paver l’enfer…
— « Don’t do it. » aurait dit monsieur Bashir…

Qu’est ce qui m’avait convaincue d’aller faire la missionnaire ? Certainement mon éducation catholique… Carême de partage & Co… Certainement aussi, la nostalgie du Congo. Me heurter à la réalité ne s’est pas fait sans dommages… Pendant deux ans, j’ai dû suivre des traitements aux antibiotiques pour me libérer des vers, bactéries, amibes, etc. Mais, en fait, je ne m’en suis jamais remise. Puis ont suivi l’hôpital, les opérations et l’impossibilité de retourner en montagne.
Comme toutes les autres, la harde humaine continue sa migration, laissant derrière elle les vieux, les estropiés et les malades. Alors commence la descente aux enfers : la lente prise de conscience de l’absurdité de la vie et de la solitude. Les hommes ont inventé la vie éternelle et le paradis pour combattre le désespoir et le suicide. On peut aussi apprendre à tirer le meilleur parti possible de la vie, tout simplement pour la dignité d’être homme, comme le disait déjà Alfred de Vigny dans « La mort du loup » : « Gémir, pleurer, prier est également lâche, fais énergiquement ta longue et lourde tâche dans la voie où le sort a voulu t’appeler, puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

« L’Européen peut se blesser au contact de l’Asie » (Kersauson – Ocean’s song) C’est exactement cela. Je me suis blessée au contact de l’Asie.
* * *
Un jour, bien plus tard et tout à fait par hasard, je rencontre Sayed… C’est lui qui me salue… Je ne l’aurais pas reconnu car il a de nouveau changé. Il est habillé impeccablement mais maintenant, il porte la barbe ! Ce jour-là, il fait beau, nous ne sommes pas loin d’un jardin public, nous allons nous asseoir sur un banc. Je lui raconte brièvement ma déconvenue en Inde et mes gros problèmes de santé.
— Si je ne suis pas encore passée te saluer, c’est que je ne sais pas où donner de la tête… Je n’arrive pas à suivre… Je suis débordée, épuisée…
— Je n’habite plus ici… J’habite en Italie maintenant… — Ah bon ? Et ta femme ? Comment ça s’est passé ?
— L’accouchement s’est bien passé… Tout s’est bien passé mais il y a un problème : elle ne veut pas revenir en Italie… Elle dit que, avec les deux petits, il n’est pas possible de voyager… Et, ici, elle ne saurait pas faire face à tout le travail que causent les jumeaux… Là-bas, elle est entourée par mes sœurs… — Elle n’est pas revenue du tout ?
— Non… J’ai fait un saut là-bas pour au moins voir mes fils… Peut-être qu’avec les changements politiques, un jour, je pourrai retourner chez moi !
— Mais alors, si tu vas là-bas, tu risques encore d’être arrêté ?
— Ben oui mais j’ai risqué… Je voulais voir ma famille, mes enfants…
— Mais elle reviendra quand même ?
— Non, elle a décidé qu’elle reste dans notre maison làbas… Elle m’a même dit que, avec les jumeaux, elle en a assez, qu’elle ne veut plus de moi comme mari, que je peux prendre une deuxième femme, qu’elle restera bien entendu la première épouse qui décide, mais que, pour le reste, je peux en prendre une deuxième…
Je suis stupéfaite…
— Tu continues à soigner des patients ?
— Oui, j’ai un cabinet de thérapies alternatives, cela marche bien… Je m’implique de plus en plus dans les œuvres sociales caritatives, annexes à notre mosquée… Il y a beaucoup à faire avec tous ces immigrés qui sont rejetés dans la misère… Leur réapprendre leur religion, les aider à trouver des moyens de subsistance… les soigner aussi…
— Et tes amis que j’avais rencontrés chez toi ?
— Les uns sont retournés au Pakistan, d’autres vont et viennent… Ils continuent leur petit business… Mon ami Bilal est allé se battre aux côtés de nos frères en Afghanistan… On a su qu’il a été tué…
— Quelle histoire mouvementée… Que c’est triste !
— Allah décide… Non ce n’est pas triste… Allah nous commande d’étendre sa loi sur le monde entier… Quand on accepte sa loi, il faut tout simplement aller jusqu’au bout, même jusqu’à la mort…
— Mais enfin, Sayed ! Ce garçon est allé se faire tuer en Afghanistan, d’autres vont se faire tuer autre part et tuent d’autres gens… Avec ton raisonnement, ils pourraient même venir ici chez nous commettre des attentats, tu trouves cela normal ?
— La vie sur la Terre est brève et n’a pas d’importance, l’important c’est de faire la volonté d’Allah qui ouvre la porte
du paradis… pour l’éternité…

Sayed s’est résigné… Il est prisonnier de la logique de l’idéologie religieuse comme s’il avait été happé par un tourbillon dont il ne sort plus et qui l’aspire toujours plus profondément. Sayed n’est pas la personne à aller jeter des bombes. Karim est sans doute en train de propager une forme de terrorisme indirecte, « soft », en répandant autour de lui toute sa rancœur envers l’Occident. Qu’enseigne-t-il à ses six enfants ? Bilal qui avait choisi la lutte armée, « hard », en serait-il arrivé à commettre des attentats ? À Bagdad ? À Madrid ? À Londres ? Sayed, en se consacrant à l’avènement de la théocratie islamiste en Europe, a entrepris un travail plus dangereux, plus lent, discret et patient, destiné à saper l’édifice démocratique européen dans lequel il n’a pas trouvé sa place. Le camarade Mao n’a-t-il pas dit que le soldat doit être dans le peuple comme le poisson dans l’eau ?

Aller se battre ou commettre des attentats, c’est du terrorisme primaire, à brève échéance, « hard ». Par contre, le noyautage discret est un terrorisme sophistiqué à longue échéance, « soft ». Dans le chapitre consacré à l’émigration, du rapport « State of the World » de 1995, Hal Kane cite Machiavelli : « Envoyer des immigrés est le moyen le plus efficace de coloniser les nations parce que moins agressif qu’envoyer des expéditions militaires et beaucoup moins coûteux »

Karim, Bilal et Sayed étaient tous les trois arrivés en Europe pleins d’illusions. Quand ils ont compris leur incapacité à s’insérer dans ce monde inaccessible, ils se sont retournés contre lui… Les raisins étaient trop verts… Quant à moi… je suis tombée dans ce piège si souvent décrit où des amis sont séparés par les circonstances… « la vie sépare ceux qui s’aiment » Schéma classique de tant de romans dans lesquels des amis, Français et Allemand, deviennent ennemis à cause de la guerre… On me dit même :
— Tu ne peux pas chanter les louanges du Pakistan : c’est un pays voyou, un suppôt du terrorisme !
J’aime le pays et ses habitants qui m’ont donné du bonheur… Personne n’aime les voyous… Mais cela dépend de quel côté de la barrière on se trouve car ceux qui sont des voyous à nos yeux, peuvent être des héros, en face… C’est triste, pour moi, de devoir admettre que Karim ou Sayed sont devenus le « camp d’en face » Tôt ou tard, les circonstances nous obligent à choisir notre camp… Mais notre comportement est ambigu : n’avons-nous pas mythifié les Gandhi et les Mandela alors que, en réalité, leurs luttes ont été contre l’Occident donc contre « nous » ? Notre mémoire est même arbitraire : nous refusons de nous souvenir que les Mandela et Arafat ont été des terroristes. Par contre, nous ignorons « nos héros » comme Don Juan d’Autriche ou Marco d’Aviano.

Je repense à Karim. Il m’avait dit que, quand je serais devenue vieille, il aurait construit une petite maison pour moi dans le fond de son jardin. Après l’expérience en Occident, aurait-il encore envie de m’accueillir chez lui ? Et moi, aurais-je encore envie d’aller vivre là-bas ? Et à supposer que j’aille y vivre n’arriverait-il pas un moment où j’en aurais assez de toutes ces balivernes religieuses que, déjà, je ne supporte pas dans leur forme occidentale ? Et n’arriverait-il pas un moment où j’aurais envie de manger du vrai pain avec une bonne bouteille de vin, un camembert ou une cote de porc ? Nos fantasmes exotiques résisteraient-ils à la réalité ?

Aujourd’hui, nous sommes confrontés au phénomène des jeunes qui se convertissent à l’islam et vont « faire le jihad » Au sortir de l’enfance, les adolescents découvrent « la vie » et ils se demandent quel sens a cette vie. La vie n’a pas de sens car un sens implique un mouvement. La vie n’est pas un mouvement mais un état : ou bien on est vivant ou bien on est mort. Personne n’a demandé à naître… Que fait-on sur Terre ? Affronter un tas de problèmes et puis plus rien… C’est si absurde… Il est donc normal de se réfugier dans la religion qui nous donne de l’espoir. Trouvent-ils dans l’islam la discipline et les interdits que nous leur refusons depuis qu’il est interdit d’interdire ? Les philosophies orientales prônent l’ascétisme qui interrompera le cycle de nos réincarnations. Elles repoussent la violence au point d’adopter le végétarisme ou véganisme. La compassion pour tous les êtres vivants pousse les Jain à se couvrir la bouche et le nez pour ne pas ingérer le moindre petit insecte par inadvertance… On est aux antipodes de l’islam… L’issue d’une vie « parfaite » mène à la paix du Nirvana : l’extinction, l’apaisement, la libération…

Nos religions nous promettent la vie éternelle après la mort, avec la récompense des gentils et la punition des méchants. Il est donc rationnel de sacrifier notre courte vie terrestre et de la dédier à l’obéissance aux commandements de Dieu pour pouvoir, après notre mort, jouir de la vie éternelle de bonheur… Le problème c’est de savoir quels sont les commandements de Dieu… Le commandement du Dieu chrétien et de son prophète Jésus est simple : « Aimez-vous les uns les autres » Le commandement de l’Allah musulman et de son prophète Mahomet est par contre : « Ô croyants ! Combattez les infidèles qui sont près de vous. » S.9, V.123

Nous avons tous traversé les crises mystiques de l’adolescence mais, au lieu de nous lancer dans la souffrance, la misère et la mort, nous avons admiré les Florence Nightingale, Henri Dunant, Raoul Follereau, le Père Damien, le Dr. Schweitzer. Nous avons mené notre combat contre la misère en allant faire du bénévolat dans les homes pour personnes âgées et avec des handicapés. Nous avons choisi des professions « pour soigner, soulager, éduquer… » Nous sommes allés avec les ONG au secours des déshérités en Afrique…, à Calcutta ! D’autres se sont lancés dans le syndicalisme ou la politique mais nous tous, nous avons voulu, non pas démolir ni tuer mais « construire » un monde meilleur…

Une amie a fait partie des Brigades Rouges. Les B.R. suivaient la logique de l’idéologie de « la violence dans la lutte des classes » Notre société a refusé la violence. À sa sortie de prison, cette amie médecin a continué son travail politique et social mais sans la violence. Je retrouve des similitudes entre les raisonnements de mes connaissances brigadistes et islamistes :
suivre une idéologie, aveuglément, et aller jusqu’au bout…

La petite Rita-Khadidja me fait penser aux hardes de sangliers dans lesquelles la femelle la plus perspicace, prudente et décidée, devient la laie meneuse qui commande et guide la famille mais en assume aussi les responsabilités. Avec son pragmatisme occidental et son éducation à la dure, Khady a de bons atouts dans son jeu : elle est en passe de devenir la matriarche… comme Sonia Gandhi avant elle… Je n’ai plus reçu de nouvelles ni de Sayed ni de Rita-Khadidja… Je n’ai plus reçu de nouvelles ni de Karim ni du Pakistan… ni d’Inde non plus, d’ailleurs…

Avec des amis, nous nous sommes demandé ce que nous, à notre niveau, nous pouvions faire pour aider le Tiers Monde. Offrir des apprentissages dans des professions manuelles à des jeunes ? Mais si l’expérience avait tourné court avec quelqu’un
d’aussi motivé et prometteur que Karim…

Je viens de relire le Raj Quartet qui se déroule pendant les dernières années de l’empire britannique. Ce livre extraordinaire raconte l’histoire d’un jeune Indien élevé en Angleterre comme un Anglais et qui, de retour en Inde a la peau trop sombre pour être un Anglais et l’éducation trop occidentale pour être un Indien… À la fin du livre, devant les massacres entre hindous et musulmans, les héros du roman posent la question :
« Qu’aurions-nous pu faire ? » et la réponse est désespérante : « Nous n’aurions rien pu faire ! » Comme l’aurait dit monsieur Bashir : « don’t do it… » Cette incapacité à pouvoir « faire quelque chose » est au cœur du drame entre l’Occident et le Tiers Monde.

Avoir touché du doigt ce « conflit des civilisations » m’a permis de comprendre le conflit entre mes parents et moi… Nous avons vécu le même genre de problèmes que celui que vivent les migrants, entre leur pays d’origine et leur pays d’accueil.
Je fais le parallèle : mes grands-parents correspondent au pays d’origine, le vieux monde ; mes parents correspondent à la première génération de migrants : le pont entre le vieux et le nouveau monde. Pour des Pakistanais, il s’agit du voyage AsieEurope ; pour mes parents, il s’agit de la guerre 40-45 ; ma génération correspond à la deuxième génération de migrants : le monde moderne, contemporain. Mes parents étaient un pont entre mes grands-parents et moi, mais ils étaient encore très ancrés dans le monde passé. Ils n’ont pas su comprendre que j’étais sortie de ce monde et qu’ils n’avaient plus d’autorité sur moi. Dès l’âge de cinq ans, quand j’ai voulu partir à la découverte du vaste monde avec Tintin, je voulais quitter le monde antique de mes parents pour aller dans le monde moderne de Tintin… Somme toute, Tintin a été mon guide spirituel… Contrairement à l’ami Sayed, quand j’ai rencontré des problèmes – et les tuiles n’ont pas manqué – je ne me suis pas repliée sur le passé, je ne suis pas retournée vers la religion, la famille, la tradition, mais au contraire, je m’en suis encore plus éloignée.
Quand, à la fin des années 70, à Bruxelles, je ne trouvais pas de travail, en partie parce que j’étais « une divorcée », j’ai pensé à me jeter sous un train. J’ai aussi pensé à aller « jeter des bombes » : par exemple au Parlement qui me semblait le symbole de l’establishment qui me refusait… Ce qui m’a retenue c’est mon refus de m’avouer vaincue : « Vous n’aurez pas ma peau ! » Au lieu de retourner dans la maison de mon père et de me soumettre, je suis partie en Suisse où j’ai été accueillie parce que j’avais un diplôme compatible à offrir et dont la Suisse avait besoin. Je vis depuis plus de trente ans en Suisse, je m’y sens intégrée mais je sais que je serai toujours « étrangère ». Cela ne me dérange pas. Ce qui, par contre, m’interpelle plus c’est que, quand je vais en Belgique, j’y suis… étrangère ! Je m’y sens étrangère mais les gens aussi, même les membres de ma famille, me perçoivent comme étrangère… Je suis trop Flamande pour être Wallonne et trop francophone pour être Flamande, trop Belge pour être Suissesse et trop Suissesse pour être Belge… Et même… trop féminine pour être un homme et trop masculine pour être une femme… Je pratique plusieurs langues mais, à ma façon, sans accent régional. Gare au pion qui ne s’insère pas parfaitement dans le puzzle : il est apatride. Moi, je suis une Flamande émigrée au Tessin… Imaginons le dépaysement d’un
Balti à New York…

L’Histoire ne retourne pas en arrière… Nous allons de l’avant. C’est un chemin fatiguant comme sur la moraine du Baltoro : trois pas en avant, un pas en arrière… Mais on va quand même de l’avant… Nos traditions et nos religions resteront dans notre patrimoine culturel mais nous sommes en train de vivre une révolution qui bouleverse les valeurs que nous croyions immuables. Tiers-Monde y compris. Fatalement, on va devoir adopter, au niveau de notre petite planète, un dénominateur commun : la laïcité, les droits de l’Homme et la démocratie… car un jour, chaque individu va réclamer ses droits.
* * *
De nombreuses années plus tard, je me rends au vernissage d’une exposition de peinture. J’y rencontre un monsieur qui avait été mon patient… Nous échangeons quelques mots courtois du genre :
— Excusez-moi, je ne me souviens plus de votre nom mais je sais qu’il s’agissait d’une cheville et d’une épaule… — Exactement !
— Ça va maintenant ?
— Oui, oui ! J’ai repris l’entraînement et tout est rentré dans l’ordre…
— Ça vous plaît, ces peintures ?
— À mon avis, c’est du bluff merdique mais c’est très « in »
— Alors nous avons les mêmes dégoûts…
Nous rions et puis, à l’improviste, il me dit :
— Ma femme est allée faire une cure thermale avec ses amies à Abano Terme. Je suis seul à la maison : est-ce que je peux vous inviter à aller manger une pizza… en tout bien, tout honneur ? Simplement, comme ça, pour ne pas « parler aux murs » tout seul, chez moi, ce soir…
Je n’ai rien de spécial, j’accepte… En fait, ce monsieur avait été mon patient pour une rééducation après une mauvaise chute… Il était agent de sécurité ou agent de police… Je n’avais pas osé demander de détails… Je savais qu’il voyageait sur les avions de la Swissair comme agent en civil et, un jour, il avait fait une chute malheureuse à l’occasion d’une intervention musclée… Fatalement, on se met à raconter… Je raconte mes aventures au Pakistan et en Inde…
— Oui, je me souviens que vous aviez raconté votre voyage en montagne…
Et puis on bavarde encore un peu, tout en picorant dans notre pizza et en buvant encore une petite goutte de merlot, et puis il me demande :
— Vous avez encore des nouvelles de ce Pakistanais que vous connaissiez ici ?
— Moi, non. Et vous ?
— Eh bien, il n’habite plus en Suisse… Il a réussi à s’installer en Italie, plus ou moins grâce à un mariage…
— Ah, mais alors, je vois que vous le connaissez mieux que moi…
Il se met à rire…
— Entre nous, tout à fait en confidence – et de toutes façons, c’est de l’histoire ancienne, il y a prescription… bien que… enfin ! Votre copain, c’était un drôle de zigoto !
— Ah bon ?
— Ben oui ! Il avait quand même une histoire louche pour laquelle il avait été en tôle dans son pays… Ici, il nous a servi d’interprète, on l’a tenu à l’œil… Je ne peux pas vous raconter beaucoup mais quand même… Quand on a remarqué un va-et-
vient insolite chez lui, on l’a tenu un peu plus à l’œil jusqu’à ce qu’on lui dise que, là, il exagérait…
— Ah bon ? Alors vous surveillez aussi les copains de mes copains… Vous me surveillez aussi par hasard ?
Il se met à rire…
— Quand une femme s’en va seule au Pakistan, on se demande ce qu’elle va y faire… N’est-ce pas normal ? Ou bien elle est cinglée ou bien elle a des raisons… On peut bien jeter un p’tit coup d’œil discret…
— Ça alors ! Mais il fallait me le demander… D’ailleurs, j’ai participé à des émissions à la radio, j’ai écrit un livre, j’ai écrit des articles dans des revues…
— L’un n’empêche pas l’autre…
— Vous êtes malades dans vos têtes…
— Mais pas du tout, c’est notre métier de protéger nos concitoyens…
— J’en déduis que là, vous êtes en service commandé et que c’est un ministère de je-ne-sais-quoi qui paye notre pizza ?
— Cela arrive…
— Et quand je me suis trouvée assise dans l’avion à côté d’un monsieur BCBG qui m’a si habilement tiré les vers du nez… Ce n’était peut-être pas tout à fait un hasard ? Faisait-il partie de la sécurité ? Ont-ils pensé que j’étais une convertie qui allait faire son jihad ?
— Tout est possible… Puisqu’il faut quand même faire le voyage, autant s’asseoir à côté d’une jolie femme intrigante qu’à côté d’un vieux rabougri…
— Jolie femme et parfaite connasse ?
— C’est pas dit…
— En tous cas moi, à l’époque, je ne savais rien ni de l’Afghanistan ni du jihad… Il a dû penser que ou bien j’étais complètement idiote ou bien j’étais très forte pour cacher mon jeu…
— Mais vous oubliez que ce sont des professionnels… Les services secrets du Pakistan sont parmi les plus efficaces du monde !
— Alors comme ça, en douce…
— Mais enfin Anne… Vous permettez que je vous appelle par votre prénom… Vous n’avez donc jamais observé votre chat qui joue avec une souris ?
— C’est donc un jeu ?
— La guerre ne se fait plus avec de gros sabots… Aujourd’hui, elle se fait tout en finesse…

Dommage que je connaissais son épouse et que c’était une femme tout à fait charmante car… Eh bien, oui, je l’avoue ! Mon agent secret, comme le disait Vendredi… ce soir-là, j’en aurais bien fait mon dimanche !




Épilogue

« Que reste-t-il de nos amours ?
« Que reste-t-il de ces beaux jours ?
« Une photo, vieille photo de ma jeunesse… »
(Charles Trenet)

Vingt années ont passé… Le jasmin a cessé de fleurir, les roses en sont à leurs derniers pétales, l’automne est à nos portes. Dans nos vignobles, les grappes opulentes prennent des couleurs…

Et comment va l’Univers, avec son infiniment grand et son infiniment petit ? Puisqu’il est illimité, il n’y a pas de dedans ni de dehors, c’est partout à la fois, à l’infini… Dans cet espace illimité, voyagent des particules plus ou moins petites ou grandes qui se combinent et se séparent. Quelques particules se combinent et forment de l’oxygène, un peu plus forment une planète comme la Terre et encore un peu plus forment un système comme la Voie Lactée… Comme le temps est lui aussi infini, ça mijote… infiniment… De façon scientifique, les mêmes causes produisent les mêmes effets… Quand une poignée de certaines particules se combinent, elles finissent par former un spermatozoïde, une autre poignée finit par former un ovule. Si ces deux se rencontrent, ils peuvent produire un germe qui, dans le meilleur des cas, va grandir et former un autre être qui va mûrir, vieillir, mourir et se décomposer pour retourner à l’état de particules. Des particules s’unissent et se désunissent continuellement… Des fois, elles produisent des galaxies, des fois des géraniums, des fois des pommiers, des fois de gens, des fois… elles flottent comme ça… libres dans l’air et ne font rien… Éternellement… et nous participons à cette éternité… Nous sommes composés d’atomes qui baignent dans les vibrations, ondes, rayonnements, réactions chimiques, entraînés par les énergies cosmiques… Dès que nos cendres sortent du crématorium et sont dispersées sur la pelouse, les vents les emportent… les zéphyrs, les alizés, les quarantièmes rugissants…

L’Histoire ne retourne pas en arrière.

Mes bonnes intentions s’en sont allées… paver l’enfer ! L’important n’est-il pas d’avoir participé ? Aujourd’hui, je prends mon temps : j’écoute le silence et je cultive mon potager. Quand je regarde le monde autour de moi, je suis perplexe, désemparée et je pense, comme Renan, que la bêtise humaine donne une idée de l’infini. J’attends des jours meilleurs et la fin des folies.

Mes shalwar kamiz pendent dans ma garde-robe et ma petite médaille-talisman est rangée dans ma boîte à bijoux. Je pense à mon Dear Pakistan, je l’avoue, avec tristesse et nostalgie. À chaque nouvelle violence, mes amis alpinistes et moi, nous nous disons avec amertume que « nous n’irons plus à Shimshal… » Une immense tristesse… Quand, les soirs d’été, la brise me porte les parfums des roses et du jasmin, « le temps suspend son vol et les heures propices suspendent leur cours… » Et alors, je pense : « cry, the beloved country » !



Loco, le 26 septembre 2013,

Jour de la fête des saints Cosme et Damien, médecins anagyres…

Anne Lauwaert



Bibliographie

Il corano – uomini e religioni – edizioni Mondadori
Les traditions islamiques el Bokhari – librairie d’Amérique et d’Orient
Comprendre l’islam Abul a la Maudoudi – islamic foundation
La vie de Mohammed E.Dinet et el Hadj Sliman ben Ibrahim – Edition Maison Fourkane
Equivoci sull’islam Mohammad Qutub – International Islamic Fedederation of Student Organisations
L’islam des interdits A-M Delcambre – éditions Desclée Debrouwer
Le livre noir de l’islam J.Robin – éditions Tatamis
La piraterie barbaresque en Méditerranée du XVI-XIXe Siècle de Roland Courtinat – édition Dualpha
Les Aga Khans Yann Kerlau – édition Perrin
Shimshal, par-delà les montagnes J.C. Legros – éditions Glénat
Dark shadows falling Joe Simpson – Vintage
Pavillons Lointains M.M.Kaye – Penguin Book
Raj Quartet Paul Scott – PAN Books
Tamas Bhisham Sahni – Penguin Book
May you be the mother of a hundred sons, a journey among the women of India
Elisabeth Bumiller – Penguin Book
State of the World 1995 Lester Brown – édition Isedi
Jésus après Jésus Mordillat et Prieur – éditions Seuil
The constant Feud E.G. Ban – édition Gefen
Mythologie chrétienne Philippe walter – édition Imago
Les manuscrits de Sanaa et leurs études paléographiques. http://fr.wikipedia.org/wiki/Manuscrits_de_Sana'a
L’esclavage arabo-musulman
http://fr.wikipedia.org/wiki/Esclavage_dans_le_monde_arabo-musulman
Comment une mosquée pour anciens nazis est devenue le centre de l’islam radical
http://www.checkpointonline.ch/checkpoint/histoire/his0021mosqueeisla mistemunich.html







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