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Congo

"Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir" 
(Baudelaire) 



De Jadotville à Likasi…

Jadotville - Katanga - Congo 




Préambule :

J’ai déjà raconté une partie de mes souvenirs dans un article précédent :
«J’ai vécu 30 ans au Congo» - Anne Lauwaert - copyright 2003.
Une première version de ce récit a été publiée par Moise Rahmani dans la revue Los Muestros, la boz de los sefardim n°49.

Pour ne pas raconter deux fois la même chose je vais étoffer ce texte sous forme de patchwork en imbriquant d’autres souvenirs entre les différents paragraphes du premier texte, cela donne quelque fois l’impression de sauter du coq à l’âne. 
Pour l’illustration, digitez les noms sur google, vous y trouverez une documentation iconographique enchanteresse… (ainsi que le film – en devenir – tiré des archives de mes parents.)


Avez-vous lu «Shalom Bwana, la saga des juifs du Congo» par Moïse Rahmani aux éditions Romillat ?
Non ? et bien vous ratez quelque chose car ce livre est passionnant, mais il y manque un volet : il ne suffit pas de raconter l’histoire des juifs au Congo vue par les juifs, il faudrait y ajouter la saga des juifs au Congo vus par les autres... et puis aussi la saga des autres...
Moi, je faisais partie des «autres», des gens sérieux... 

Entre 1956 et 1959 j’ai vécu 30 ans au Congo. 


***

Si j’étais un(e) jeune Congolais(e), une des questions que je me poserais ce serait “mais qui étaient ces Belges qui sont venus nous coloniser ?”


C’est à cette question que je vais essayer de répondre. Cependant il ne s’agit pas d’un texte scientifique, ni d’une recherche d’historien ou d’ethnologue ou autre spécialiste, il s’agit de ce que moi j’ai dans ma tête et dans mon cœur… tout à fait subjectivement et indépendamment au politiquement correct qui est si à la mode. 



***

Avant 1956

Qui sont ces Belges qui sont allés au Congo ? Bien sûr au début il y a eu les aventuriers, les explorateurs ensuite les exploitants des ressources mais aussi les missionnaires et puis tout ce qui forme le tissu social : médecins, infirmières, enseignants, employés des postes, trains, banques, ingénieurs des ponts et chaussées et des mines, paysans “farmers”, commerçants…

Il faut noter que dès le début des explorateurs comme Livingstone, qui est médecin et missionnaire protestant, luttent contre l’esclavage.
(L’abolitionnisme commence avec les philosophes des lumières, Rousseau notamment et la création de la Société des amis des Noirs en 1788. 
http://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/98-xixe-siecle/4118-labolition-de-lesclavage-et-de-la-traite.html )

Dans les années 1930, la guerre se prépare en Europe et les personnes avisées s’en vont, vers les USA mais aussi vers l’Afrique “Les pessimistes ont fini à Hollywood, les optimistes ont fini à Auschwitz…” 
Mais il y a aussi des gens normaux. 
André Binamé est tombé fou amoureux de sa cousine Lydie qui est secrétaire. Ils doivent demander une permission spéciale pour pouvoir se marier puisqu’ils sont cousins. André finit brillamment l’école coloniale et ils partent pour le Congo en 1936.
Les lettres que Lydie écrit à sa mère racontent un Congo comme il est décrit dans Tintin au Congo… la remontée du Fleuve en bateau, les déplacements en brousse en tipoye, le travail d’administrateur en brousse, la construction de ponts, les soins de santé donnés à la population… Puis naît leur premier fils Claude qui va devenir mon mari. Quand l’enfant aura 8 ans il sera séparé de sa famille car pour aller à l’école il sera toute l’année au pensionnat chez les sœurs. Puis nait André jr. leur second enfant. André et Lydie seront “mutés” de poste en poste et leurs enfants vivront au pensionnat… C’est aussi ça le Congo…
Ils vont enfin atterrir dans les années 1950 à Jadotville où nous allons les rencontrer. En 1965, Claude, le fils aîné d’André et Lydie Binamé va devenir mon mari et le père de mes enfants.


***

Dans «C’est ainsi que le Congo m’a été conté» ma fille Pascale Binamé raconte l’histoire de la famille Binamé au Congo au travers des lettres (qu’elle a traduites de l’allemand) que Lydie a envoyées à sa mère Clémentine qui habitait à Hambourg en Allemagne, mais aussi grâce aux souvenirs qu’elle a de son père et de ses grands-parents. (texte en préparation)
S’il y a encore aujourd’hui à Likasi un quartier ou un stade qui porte le nom Binamé, c’est en souvenir d’André Binamé qui y a travaillé non seulement en son âme et conscience, mais surtout avec passion, dévouement et amour pour la population. 


***

De mon côté, qui étaient mes parents ?  
Il vaut la peine de donner une idée du caractère de mes parents.
La grand-mère de mon père s’appelait Marie. Quand elle était enceinte de son neuvième enfant son mari est mort accidentellement. Elle a continué à gérer toute seule un arrêt de la poste qui était une auberge où on pouvait boire, manger, loger et où on changeait les chevaux qui tiraient la diligence. Grosse entreprise pour une femme seule avec 9 enfants… Elle a accouché de son neuvième enfant toute seule, pendant la nuit et le lendemain elle était au travail comme d’habitude. C’est dire le caractère.

N.B. A cette époque, les familles étaient nombreuses car on ne savait pas comment ne pas faire d’enfants et la mortalité infantile était importante. Aujourd’hui, les familles ont un ou deux enfants car nous disposons de moyens contraceptifs comme les préservatifs mais aussi la pilule et le plus simple entre tous, la stérilisation tant pour les hommes que pour les femmes, ce qui permet une vie sexuelle épanouie sans crainte de grossesses non désirées. Avoir peu d’enfants est aussi une conséquence du développement car aujourd’hui il faut avoir des formations et des diplômes. Ma mère disait “éduquer un enfant ça coûte autant que construire une maison…” 

Julie, une des filles de mon arrière-grand-mère Marie, avait épousé Joseph qui était boucher. Ils avaient leur maison sur la place du village. Joseph allait acheter les animaux chez les paysans, les abattait et les vendait dans sa boucherie. Ils n’étaient pas riches mais pas pauvres non plus, disons petite bourgeoisie de campagne. Leur fille Gabrielle devint secrétaire chez le notaire et se maria avec un instituteur et leur fils devint lui aussi instituteur. Leur autre fille Jeanne se maria avec un fonctionnaire du ministère des affaires étrangères. Leur fils, Marcel, c.-à-d. mon père, commença l’école et les religieuses constatèrent qu’il était doué pour les études. Donc, on l’envoya à l’école primaire chez les Frères des écoles chrétiennes à Bruxelles. Ce qui signifie que ce petit garçon flamand  prenait tous les matins le tram à vapeur pour aller à 20 km à l’école en français. 

Après l’école primaire il y poursuivit l’école moyenne et ensuite l’école normale pour devenir instituteur. 
Un trait de son caractère : puisque dans les écoles catholiques il était obligatoire d’aller tous les matins à la messe, mon père se procura un missel bilingue latin-anglais… ainsi, étant donné qu’il connaissait déjà le français et le flamand, il pouvait aussi se familiariser avec le latin et l’anglais… 
Marcel obtint son diplôme d’instituteur, mais alors la guerre éclata…
Il fut mobilisé, partit pour la guerre et fut fait prisonnier – voir mon article sur 
https://www.moosburg.org/info/stalag/lauwaert.html .

Ma mère Georgette était fille de paysans bien nantis car ils possédaient des terres agricoles. Quand je dis “paysans riches”… cela signifie qu’ils avaient 1 cheval, 6 vaches, 10 moutons, des poules et des abeilles. Les gens normaux avaient tout au plus une vache et un lopin de terre pour y cultiver leur nourriture. Cela n’est pas comparable aux troupeaux d’une tribu Masai ou Zoulou…
Les machines agricoles n’existaient pas encore. Mon grand-père labourait ses champs avec le cheval qui tirait la charrue et on moissonnait à la main.
De nombreuses personnes qui étaient pauvres venaient travailler à la ferme. Cela constituait une grande famille qui s’entraidait. L’assurance maladie n’existait pas, ni le chômage. Ma grand-mère s’occupait des pauvres et des malades, mon grand-père soutenait financièrement une famille qui était dans le besoin. Il n’existait pas encore de machines à lessiver. Les familles possédaient des armoires pleines de linge et on faisait la grande lessive une fois tous les trois mois. Cela signifiait mettre dans la cour de la ferme un énorme chaudron à bouillir avec dedans le linge sale. Quand le linge était lavé et rincé on l’étendait sur les prés pour que la chlorophylle blanchisse… l’Eau de Javel n’existait pas encore… Des femmes du village venaient pendant plusieurs jours pour laver, amidonner et repasser avec des fers au charbon de bois. De même en été et automne elles venaient aider à faire des confitures et mettre en conserve les légumes qui allaient servir pendant l’hiver.
Et quand il y avait une fête, tout le monde se réunissait pour préparer les victuailles pour les repas et des tartes à la confiture. C’était une vie en communauté. 
En hiver, le soir, toute la famille se réunissait dans la cuisine autour du poêle à charbon. Pour épargner l’électricité on ne fermait pas complètement le couvercle du poêle et à la lueur des petites flammes qui dansaient dans le foyer, tout le monde s’assoupissait progressivement en écoutant ma grand-mère qui récitait le rosaire comme un mantra… 
Puis venait l’heure d’aller se coucher. Mon père faisait encore le tour de l’étable, une caresse aux vaches, une poignée d’avoine au cheval… Nous rentrions chez nous, en face, de l’autre côté de la rue et mon grand-père fermait les portes. La nuit s’étalait, silencieuse. 

Ma mère et ses sœurs étaient allées au pensionnat chez les religieuses pour apprendre “l’économie domestique” c.-à-d. gérer un ménage : cuisiner, coudre, broder, faire de la musique, dessiner et peindre… mais pas pour apprendre une profession… A l’époque, les filles de bonne famille ne travaillaient pas dehors, ce qui n’empêchait pas de devoir travailler dans la ferme et se lever à 4h00 du matin pour aller cueillir des fraises qui partaient à 6h00 pour le marché.

Mon père et ma mère se sont rencontrés à la fête au village, puis un soir mon père est arrivé en courant pour se marier en vitesse car le lendemain il était mobilisé et envoyé sur le front contre l’envahisseur allemand, et… s’il y était tué, au moins ma mère aurait eu droit à une pension de veuve de guerre… 
Mon père a été prisonnier de guerre à Kaisersteinbruch, en Autriche et quand il est revenu du camp de concentration il a été malade pendant des années. 

Après la guerre il est devenu instituteur dans notre village. 

Détail piquant : en 1946, pour pouvoir devenir instituteur dans l’école communale, donc laïque, de notre village il a eu besoin d’un certificat signé par le curé qui certifiait qu’il était bon catholique…

Puis en 1946 je suis née. 

J’ai vécu mon enfance à Strijtem, un petit village flamand. 
Voir : http://www.trekkings.be/vip5strijtem.html


***

Mes grands-parents y étaient paysans et j’ai fait mes premiers pas avec deux grands chiens bergers malinois : Kikki et Tony. Le jour ils étaient enfermés dans le chenil mais de nuit ils circulaient en liberté dans toute la propriété pour dissuader les maraudeurs. J’ai couru derrière les poules de ma grand-mère Céline. J’ai moulu les betteraves pour nourrir les cochons et les vaches. J’ai hérité l’amour des arbres, des animaux et de la terre de mon grand-père Guillaume. 
J’ai appris à lire et à écrire à l’école communale des garçons où mon père était instituteur. Les autres petites filles allaient à l’école des sœurs dans le couvent du village voisin. J’ai peu joué à la poupée. J’ai passé le plus clair de mon temps dans le ruisseau à pêcher des épinoches à la main. Des salamandres vivaient dans les marais qui subsistaient des douves du château. Puis, un jour, quelqu’un s’est rempli les poches en remplissant les marais et il n’y a plus de salamandres, ni d’épinoches d’ailleurs… (extrait de mon livre «Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants») 

Mon père aurait pu se contenter d’une carrière d’instituteur au village, mais cela n’était pas dans son caractère. Il s’est inscrit à l’université de Bruxelles. Pendant la journée il enseignait puis à 16h00 il courait jusqu’à l’arrêt du tram et allait suivre les cours du soir. Sa copine Nadine lui passait les notes des cours de la journée, il rentrait vers 23h00 puis il étudiait jusqu’à l’heure à laquelle le paysan d’à côté partait pour le marché… il dormait quelques heures et repartait à l’école… Quelque fois, il nous donnait un exercice et s’endormait sur son pupitre… Cela a duré 5 ans avant d’obtenir son diplôme de licencié en pédagogie et psychologie. 

Avec ce diplôme il aurait pu se contenter de devenir professeur à l’école normale, mais mes parents ont voulu partir pour le Congo…
«L’appât du gain» disent certains… Je ne le crois pas car mes parents vivaient bien : mes grands-parents étaient nantis, mes parents avaient leur maison et comme prof mon père avait non seulement un salaire convenable mais aussi trois mois de vacances. Mes parents avaient des relations avec lesquelles ils allaient aux grands bals à Bruxelles, des amis nous prêtaient leur maison sur la digue à Knokke, avec un cousin fou-fou nous allions en vacances, même à Paris, à l’époque c’était quelque chose ! Nous étions bien, nous n’avions pas besoin de chercher mieux. Et pourtant nous sommes partis… 

A la mort de mes parents, j’ai retrouvé dans leurs archives «la fiche de paye» de mon père au Congo

Pour le premier terme il a reçu 187 500 FB = 15 625 FB par mois.
Pour le deuxième terme il a reçu 191 250 FB = 15 937,50 par mois.
Pour le troisième terme il a reçu 195 000 FB = 16 250 FB par mois.


Etait-ce un «bon» salaire pour un universitaire ? Quelqu’un a-t-il une idée à ce sujet ? Quels étaient les salaires «dans le privé» comme à l’Union Minière ? 

[En 1958, le salaire mensuel d'un enseignant du secondaire en Belgique était d'environ 12000 FB net. (Note du webmaster)]

Eléments permettant une évaluation : une facture du garage monte à 3 826 FB… Le frigo acheté à Elisabethville avait couté 10 000 FB et un enregistreur 11 250 FB… 

Bien sûr, avant de partir au Congo, il travaillait comme instituteur au village et aura donc eu un salaire d’instituteur, mais après son diplôme il aurait pu enseigner dans l’enseignement supérieur avec un meilleur salaire.

En travaillant comme licencié au Congo son salaire aura été majoré.
Mais n’aurait.il pas eu avantage à travailler comme licencié dans une école supérieure en Belgique comme il l’a fait en rentrant du Congo ?
Il faut aussi tenir compte des frais occasionnés par le voyage, entre autres l’achat de tout l’équipement à la Maison du Congo qui avait coûté au moins 5 905 FB en 1956…
La nouvelle voiture, le contrat d’assurance du 17 août 1956 indique comme valeur du véhicule 80 000 FB… et les primes d’assurance à payer montent à 5 749 FB par an. 
Je ne crois pas que le Congo ait été «une bonne affaire financière». Par contre cela a été une grande expérience dans notre vie. Pour moi, j’y suis allée enfant et en suis revenue adolescente. J’y ai tellement appris, j’y ai reçu une telle ouverture d’esprit, que cela me fait dire que dans ces trois ans j’ai vécu trente ans. 

Qu’est-ce que j’aimais dans ce pays ? Surtout l’espace ! Les villes étaient petites et en dehors de la ville le monde était sans limites. La ville était spacieuse avec de larges avenues bordées d’arbres fleuris comme les flamboyants. Les rues, tracées géométriquement étaient toutes parallèles entre elles et perpendiculaires aux avenues principales. Les maisons étaient entourées de jardins. Tout était grandiose : les couleurs, les feux de brousse, les orages violents, les pluies torrentielles qui battaient sur les plaques métalliques en tôle ondulée qui couvraient les toits, l’odeur de la terre mouillée ou des feu de bois que les indigènes allumaient le soir pour cuisiner, les tamtam le soir au loin, les couchers de soleil brusques aux couleurs abricot, les fruits et légumes comme en Belgique on ne les connaissait pas. Bien sûr il y avait la chaleur qui à la fin de la saison sèche devenait opprimante, mais quand les orages éclataient c’était non seulement la grande détente nerveuse mais surtout l’éblouissement des couleurs débarrassées de la poussière et l’explosion d’une nature euphorique. J’aimais tout de ce pays. 


***

J’ai commencé à aller à l’école à l’âge de 5 ans car à la maison je m’embêtais.
(voir les photos du blog dans «Biographie»)
J’ai eu un conflit avec l’institutrice car je voulais écrire sur l’ardoise en commençant dans le coin inférieur droit, de droite à gauche et du bas vers le haut… Est-ce que dans mon ADN il y a des traces provenant de pays orientaux? 
Dès que j’ai été capable d’écrire, donc vers 5-6 ans j’ai écrit ma première autobiographie… au crayon sur un cahier de calligraphie avec deux lignes. Après les deux premières pages j’ai dû renvoyer à plus tard, à quand j’aurais eu plus de matière à raconter…
J’ai donc vite appris à lire et alors mon père a posé un geste décisif : il m’a offert Tintin au Congo !... Là tout a été clair : je voulais partir, m’en aller, de l’espace !
Les Tintin suivants étaient bien, mais celui au Congo était de loin le meilleur.

Puis un jour, en 1956, mes parents m’ont annoncé que nous partions vraiment pour le Congo… 

Chez mes grands-parents paternels cela a été le drame… «mais qu’allez-vous faire dans ce pays de sauvages, d’anthropophages… il n’y a que les bons à rien qui vont là-bas, les gens qui ne savent pas avec quel bois faire des flèches… laissez au moins cette pauvre petite (moi) chez nous…» çà, il n’en était vraiment pas question…
Puis il y a eu les visites médicales et tous les vaccins. Dans notre petite école communale, nous avions été vaccinés contre la poliomyélite déjà à partir de 1952. J’ai été très malade à cause du vaccin contre la variole. Puis un jour un de ces médecins nous a annoncé que nous ne pouvions pas partir car ma mère avait une grave maladie cardiaque …
«Ça on va une fois voir» a dit ma mère «allez, donnez-moi une décharge, que je la signe et on est partis…» On en a encore beaucoup ri quand on a fêté son centième anniversaire…
Mon père partait volontiers au Congo, mais ma mère était la plus enthousiaste des deux : l’aventure ! aller en avion, voir du pays, voyager… elle aussi… partir… partir… mais la plus enthousiaste de tous c’était moi ! 

Puis nous avons préparé nos bagages… sérieusement, car nous partions pour de bon… avec un gros rouleau de tapis, l’argenterie, les assiettes et les verres, même le lampadaire en bois torsadé avec son énorme abat-jour en parchemin qu’il fallait porter à part… et une dizaine de «malles à bateau» en fer et les casques, l’uniforme blanc avec les épaulettes vertes de mon père… les 18 volumes de l’encyclopédie Winkler Prins… 

Dans le magasin spécialisé en équipements coloniaux «Grande maison du Congo» 5, rue du Gentilhomme à Bruxelles, nous avions aussi acheté des lunettes de soleil «polaroïd» ce qui était nouveau et du dernier chic !
J’ai retrouvé les factures et donc… le bel uniforme blanc, etc., les coloniaux devaient tout acheter eux-mêmes… 
Il était bien entendu qu’au Congo on ne sortait pas de la maison sans son casque et ses lunettes… 
Si vous avez vu le film «Out of Africa» vous voyez ce que je veux dire. Ce n’était plus si «grave» mais il y manquait peu… 
Le Congo que nous avons connu dans les années 1950 n’était pas le Kenya de 1914 que découvre Karen Blixen, aussi parce que le Kenya britannique n’est pas le Congo belge, mais quand même il y a des similitudes et le film «Out of Africa» en donne une idée, aussi le film «Nowhere in Africa» 

***

1956 - 1959 à Jadotville



Et voilà : le 1er août 1956 nous sommes allés à Melsbroek, l’aéroport de Bruxelles, accompagnés par toute la famille en larmes… 
Je dois signaler un drame : moi, je voulais emmener Moumouche, ma poupée en tissus, mais mes parents m’avaient offert une poupée moderne, en celluloïd que je n’aimais pas mais qui présentait mieux… Comme on le voit sur la photo, j’ai donc emmené cette poupée et Moumouche a suivi par bateau… 50 ans plus tard j’ai rétabli cette injustice : j’ai donné la poupée en celluloïd à une dame qui collectionne les jouets tandis que ma Moumouche et mon ours Martin sont ici, avec moi. 




A l’époque, à l’aéroport,  on pouvait aller sur le toit plat des bâtiments qui était aménagé en terrasse pour encore échanger les derniers signes et voir décoller l’avion. L’avion qui nous attendait était un énorme DC6 avec 4 gros moteurs… Quelle machine ! On était installés commodément et la Sabena gâtait ses clients: petits chaussons pour pouvoir ôter les souliers, jeux pour les enfants, plateaux repas exquis, petit colis avec parfum Carven pour les dames… 
Mon père racontait que l’immatriculation de l’avion était OOCDQ... A mon grand étonnement cela faisait sourire tout le monde, d’un air pincé bien entendu...


C’est dans l’avion que j’ai découvert ce que c’était qu’une jolie femme… Les hôtesses de l’air étaient très jolies, bien maquillées, bien coiffées, grandes, élancées et surtout minces… Nous, à la campagne, nous étions habitués aux paysannes, disons «robustes» pour ne pas dire obèses… Forcément ces paysannes travaillaient physiquement et se nourrissaient en conséquence, mais pas toujours de façon diététique et surtout, on aimait les grosses femmes comme Rubens les peignait. Quand ma mère avait 18 ans elle pesait 80 kg et c’est au Congo, en voyant les autres femmes qu’elle a commencé à faire régime. 

50 ans plus tard, ma mère et moi avons rencontré un de ses soupirants de jeunesse. Bien sûr ça fait plaisir de se revoir, «mais – a dit le monsieur – comme tu es devenue maigre… tu étais tellement plus belle quand tu étais plus grosse…»

Nous voilà donc installés dans l’avion. Dès que les moteurs se sont mis en marche… le bruit… 

Nous voilà en l’air… où avons-nous fait escale ?  

Liaisons Belgique – Congo
- Bruxelles - Tripoli – Kano – Léopoldville : 3 x par semaine en DC.6 
- Bruxelles - Rome – Kano – Léopoldville : 2 x par semaine en DC.6A et DC.6B 
- Bruxelles - Lisbonne – Kano – Léopoldville : 2 x par semaine en DC.6 
- Bruxelles - Genève – Tripoli – Kano – Léopoldville : 1 x par semaine en DC.6B 
- Bruxelles - Casablanca – Kano – Léopoldville : 1 x par semaine en DC.6 
- Bruxelles - Tripoli – Stanleyville : 1 x par semaine en DC.6B (via Libenge) 
- Bruxelles – Stanleyville (via Athènes et Le Caire) : 2 x par semaine en DC.6 et DC.6B 
- Bruxelles – Stanleyville (via Le Caire) : 2 x par semaine en DC.6A (dont 1 x jusqu’à Élisabethville
Lignes par la Vallée du Nil : 
- Bruxelles–Stanleyville–Élisabethville (via Rome, Athènes et Le Caire) : 1 x par semaine en DC.6B 
Lignes par le Moyen-Orient : 
- Bruxelles–Stanleyville–Élisabethville (via Frankfurt, Beyrouth, Khartoum) : 1x par semaine en DC.6.
http://hangarflying.eu/HFproject/La_SABENA_et_aviation_en_Belgique_2015.pdf

Je ne me souviens pas avec précisions mais Casablanca, Tripoli et Kano «me disent quelque chose». Je me souviens des ambiances lourdes de chaleur lors des escales et des boissons genre limonades chaudes elles aussi… 

Nous sommes donc arrivés le 2 août 1956 à Léopoldville. 

Première impression : l’hôtel. Nous avions déjà été à l’hôtel pendant des vacances au Luxembourg et à Paris, mais ça c’était juste en passant, le temps de vacances, maintenant c’était du sérieux. 
L’hôtel Memling, voici ce qu’en dit Wikipédia :


L'hôtel Memling a été construit de 1937 et 1964 à Léopoldville (devenu Kinshasa) au Congo belge par la Sabena, l'ancienne compagnie aérienne belge, afin d'offrir l'opportunité à ses clients de profiter des accommodations d'un hôtel. Il est situé à proximité du fleuve dans la commune qui est aujourd’hui Gombe, en plein centre de la ville, entre le boulevard du 30 juin et le Grand marché de Kinshasa.

L'hôtel, modernisé à plusieurs reprises depuis 1964, en 1989 par le cabinet d'architecture Henri Montois et également après les pillages de septembre 1991 et de janvier 1993, compte aujourd’hui de nombreuses chambres, des salles de réunion, dont la salle Virunga, de conférence ou de banquet. Avec le Grand hôtel de Kinshasa et l'hôtel Venus, c’est un des hôtels les plus célèbres et prestigieux de Kinshasa.
Lors de la faillite de la Sabena, en 2001, l'avenir de l'hôtel est incertain, à partir de 2001 il est géré, dans le cadre de la faillite, par la Compagnie des Grands Hôtels Africains
Le nom de l’hôtel fait référence au célèbre peintre belge Hans Memling.
https://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%B4tel_Memling


Mes parents avaient leur chambre, j’avais la mienne et je m’y suis tout de suite sentie chez moi. Tout d’abord, il y avait la radio. Je l’allume mais elle ne fonctionne pas. Il y a aussi un téléphone qui communique directement avec la réception et eux branchent tout de suite ma radio… Alors quand mes parents viennent dans ma chambre, ma mère me demande comment il se fait que j’ai la radio, ben naturel non ? tu appelles la réception et c’est OK… 

La radio c’était pas mal mais la salle de bains… ça c’était quelque chose !
Nous dans notre village nous n’avions pas de salle de bains. Des cousins de mon père qui habitaient à Bruxelles en avaient une mais nous non… 
A la campagne, puisque tout le monde avait des animaux et des étables on avait aussi un fumier et une fosse à purin… 
Pour faire simple : on étendait par terre de la paille pour faire une litière pour les animaux et cette paille, avec les excréments de ces animaux, c’était le fumier. On nettoyait l’étable chaque jour et ce fumier on le mettait en pile sur « le fumier », dehors. Le liquide provenant de ce fumier allait dans la fosse à purin et au-dessus de cette fosse il y avait le WC des gens : un cagibi dans lequel il y avait une planche dans laquelle était découpé un trou rond et sur lequel on s’assoyait pour faire ses besoins qui eux tombaient dans la fosse à purin… 
Plusieurs fois par an les paysans vidaient la fosse à purin et le fumier et allaient épandre sur les champs cet engrais naturel, bio et très riche… aussi en odeur… Pour se laver on se lavait dans la cuisine avec l’eau de la pompe, qui provenait d’un puits artésien, au-dessus de l’évier de cuisine… on n'avait pas de salle de bains, ni de baignoire, ni d’eau courante, ni d’eau chaude. Nous avions aussi une citerne dans laquelle nous récoltions l’eau de pluie. Le samedi ma mère faisait chauffer des casseroles d’eau sur le poêle à charbon. On plaçait une grande bassine dans la cuisine, on y versait l’eau chaude avec un peu d’eau froide, ma mère m’y lavait, puis elle s’y lavait et ensuite mon père s’y lavait… une fois par semaine… et ensuite nous changions notre linge… une fois par semaine… ben non, nous n’avions pas de machine à lessiver…
Là, à l’hôtel, nous avions finalement une vraie salle de bains ! Enfin le monde moderne ! Le Congo était le pays le plus moderne du monde ! 

Nous avions des connaissances à Léopoldville.

Quand mes parents s’étaient mariés, ils n’avaient pas de maison et avaient emménagé dans une bergerie à côté du château, de 1939 à 1948. 



Le château de Strijtem


C’était une petite maison avec deux pièces et pas d’électricité. Ils s’éclairaient avec une lampe au carbure… J’y ai passé mes deux premières années.

Comme ils parlaient le français, ils avaient établi des relations avec les châtelains, la famille de Bruyn qui avait cinq grands enfants. Pendant la guerre mon père avait été leur précepteur. Une des filles, Anne-Marie, habitait à Léopoldville avec son mari Guy Warland qui alors était officier dans l’armée belge au Congo.

Ils nous accueillirent et nous firent découvrir nos premières impressions du pays… surtout une promenade pour voir le fleuve et la statue de Stanley, le 5.VIII.56.





A Léopoldville, dans les bureaux du gouvernement, on a dit à mon père (qui étudiait scrupuleusement un ouvrage du titre «La philosophie bantoue» paru dans la collection Que sais-je) que là, on n’avait pas besoin de lui, alors nous avons volé en DC3 avec escale à Luluabourg vers Elisabethville, le 9.VIII.56.



Ce dont je me souviens de ce vol c’était la «rusticité». L’avion lui-même était assez spartiate et à tout moment «il tombait dans un trou d’air»… Au premier moment on s’interroge, mais le pilote nous expliqua que c’était comme ça…Ces pilotes, mais aussi les autres blancs, avaient tous un air aventurier genre Yves Montand dans Le salaire de la peur… Lino Ventura, Robert Redford, Clint Eastwood… Ils étaient tous un peu Hemingway… 

A Elisabethville, nous avons séjourné au guesthouse. 

Les «guest house» étaient des espèces d’hôtels gérés par la Sabena, à côté de l’aéroport et où on logeait en attendant de savoir où on allait être envoyé «en poste» 
Tout était quand même très teinté de style anglais… 
Mon père alla dans les bureaux du gouvernement prendre des ordres avant de partir avec notre nouvelle voiture, une Coccinelle VW noire, pour Jadotville. Mon père a obtenu son permis de conduire le 21.IX.56 et ma mère le 8.II.57.
Pour des flamands qui n’étaient quasiment jamais sortis de leur paroisse, conduire une voiture entre Elisabethville et Jadotville c’était une expérience tout à fait intéressante... un acte de foi... 126 km dans la brousse… 























On quittait Elisabethville pour entrer dans un tunnel de végétation subtropicale. La route à une voie était en terre battue, le potepote, une terre rouge, la latérite, qui se soulevait en énormes nuages de poussière ou se transformait en bourbier durant la saison des pluies. On racontait des histoires rocambolesques de voyageurs dont la voiture était tombée en panne en pleine brousse et qui avaient dû attendre qu’enfin un autre véhicule passe… 

Il y avait un curieux phénomène, sans doute causé par l’érosion ? On appelait cela de la tôle ondulée. Le pavement, fond, revêtement de la route, mais en fait ce n’était aucun des trois puisque la route était en terre, avait des ondulations comme de la tôle ondulée… ça pouvait être pendant des kilomètres… alors il y avait deux théories : 1. il faut rouler très lentement et suivre chaque ondulation ou bien 2. il faut aller le plus vite possible pour que les roues sautent par-dessus les creux et ne touchent terre que sur les sommets… le résultat en était qu’on était secoués et qu’on se demandait si la voiture n’allait pas tomber en pièces… Ce devaient être des voitures vraiment solides !  

Après plusieurs heures on ressortait à l’autre bout de ce tunnel de verdure à travers la brousse et on débouchait sur Jadotville.  

Une autre chose dont je m’aperçois maintenant : je savais par où on allait, je connaissais la direction qu’il fallait prendre et quelles rues pour aller d’un endroit à l’autre, mais je n’avais aucune idée de l’orientation, ni des localisations sur une carte. Allions-nous vers le sud ou le nord ? Ce n’est qu’en consultant des documents que je m’aperçois que d’Elisabethville on montait vers le nord vers Jadotville et de là on montait encore vers Kolwesi.

Nous sommes allés habiter dans le Bâtiment Delpierre qui avait 12 appartements. Ça c’était tout à fait nouveau pour nous qui étions habitués à notre maison avec notre jardin. (En 1948 nous avions quitté la bergerie pour nous installer dans une vieille maison que mon grand-père avait donnée à ma mère et qu’il avait fallu retaper.)





C’était un petit appartement confortable et moderne avec salle de bains et chauffe-eau électrique, une chambre pour mes parents et une pour moi. Il m’arrive de la revoir en rêve. La porte de l’appartement s’ouvrait sur un couloir et tout de suite à droite c’était ma chambre, puis celle de mes parents, à gauche la salle de bains, puis la cuisine et enfin la salle de séjour devant laquelle il y avait un balcon que nous appelions la barza. Derrière la cuisine il y avait un espace avec toilette, réservé pour le boy.
Devant le bâtiment s’étendait un grand parc public avec des pièces d’eau. 
Et à quelques centaines de mètres se trouvait l’Athénée ou j’allais terminer la sixième primaire en français. Le passage du flamand au français n’avait posé aucun problème car comme de nombreux Flamands, entre nous à la maison, nous parlions en français, le français est de ce fait ma langue maternelle.

Pour ma mère se posa la question du boy… Tous les blancs avaient des boy… «Mais pour quoi faire ?  – demanda ma mère – nous ne sommes que trois et j’ai toujours fait mon ménage moi-même, en plus dans un si petit appartement, il n’y a vraiment pas grand-chose à faire…» 

Mais l’habitude était comme ça. En fait cela signifiait du travail et un salaire pour une personne. Alors ma mère a dit «bon, mais juste un célibataire qui vient quelques heures le matin.»
C’est ainsi que nous avons eu deux boys.
D’abord nous avons eu Justin. Il portait un uniforme et un bonnet, genre Nehru, blancs. Il venait quelques heures mais je n’avais pas beaucoup de contact puisque pendant ces heures moi j’étais à l’école. Je ne connais pas la raison pour laquelle il n’est plus venu. 

Ma cousine me rappelle un épisode : nous avions emmené dans nos bagages une raclette et des torchons. Alors un jour le boy voit ma mère qui nettoie par terre avec la raclette et le torchon et il lui dit «quelle belle machine, madame» car au Congo c’était une nouveauté. Depuis lors mes cousins appellent la raclette «belle machine». Ainsi le Congo s’est même introduit dans la vie quotidienne en Belgique… 

Après Justin nous avons eu Mathias. Ça c’était un personnage plus rigolo. 

Un jour il avait lavé la salade et quand nous nous sommes assis à table et que ma mère a voulu «fatiguer» la salade c.-à-d la remuer avec la vinaigrette… la salade s’est ouverte et à l’intérieur il y avait un gros nid d’énormes araignées… 
Mathias avait lavé la salade dehors mais pas dedans…
Un jour il est arrivé avec un vélo.
Un jour il est arrivé en portant des lunettes, mais le problème c’est qu’il portait des lunettes pour être plus beau et que malheureusement ces lunettes avaient des verres correctifs qui ne lui correspondaient pas.
Alors un jour il est arrivé couvert de pansements car avec ses lunettes avec lesquelles il ne voyait rien il avait roulé avec son vélo dans un trou profond qu’il n’avait pas vu… 
Régulièrement il venait nous vendre des légumes ou des champignons que nous ne connaissions pas mais qui étaient délicieux et aussi des formidables poissons tilapias. 

Quand je disais que le Congo était le pays le plus moderne du monde… A Strijtem, dans la cuisine nous avions, comme tout le monde un «poêle de Louvain» au charbon (voir les images de ces poêles magnifiques et très efficaces sur Internet) sur lequel on cuisinait. Puis vint la cuisinière alimentée par des bonbonnes de gaz, le célèbre butagaz. Mais à Jadot nous avions une cuisinière électrique et, c’est aussi à Jadot que nous avons vu pour la première fois des casseroles à pression, la célèbre cocotte-minute qui avait commencé à apparaître sur le marché au début des années 1950. Alors nous avons acheté une cocotte minute et je me souviens bien que ma mère était en train de cuisiner, que la cocotte cuisait et que mon père est arrivé. Je ne sais pas pour quelle raison il n’a pas éteint la plaque, ni laissé s’échapper la vapeur avant d’ouvrir la casserole, toujours est-il qu’il a ouvert cette casserole qui était encore sous pression et avec un énorme boum ! le couvercle lui est volé hors des mains et s’est écrasé contre le plafond dans lequel il a fait un gros trou, faisant tomber le plâtre dans la casserole, sur le repas. Puis ce couvercle est retombé sur la cuisinière et de là par terre en laissant tout le monde abasourdi par le formidable bruit mais aussi par le saisissement… Si mon père avait pris ce couvercle dans la figure il aurait été mort sur le coup… 

Lui, il a eu peur, il est resté paralysé de stupéfaction et est devenu tout blanc. Ensuite il a été mortifié par sa propre bêtise. Moi j’ai dû me cacher pour cacher mon fou-rire. Ma mère s’est fâchée en disant «mais qu’est-ce que toi tu dois te mêler de ça !» et il a fallu faire réparer la soupape qui était complètement écrasée… 

Ma mère cuisinait à la flamande, mais s’est très vite adaptée aux ressources locales : la mwambe, la poule aux arachides, la morue que nous achetions chez «les grecs», la calderade qui était une préparation avec de la morue à la mode portugaise, la poule au curry sans doute importée par les Indiens. Dans les magasins tenus par des Grecs, nous découvrions une infinité de spécialités que nous ne connaissions pas mais que nous avons vite adoptées comme l’huile d’olive et les olives qu’à Strijtem nous n’avions jamais vues…

Et le pili pili… et les noix et l’huile de palme… Nous remplacions les épinards par des feuilles de manioc. C’est au Congo que nous avons commencé les brochettes : une tige métallique sur laquelle on enfilait alternativement un morceau d’oignon, de tomate, de poivron, de viande qui avaient mariné dans de l’huile avec du pili pili… Mon père avait fait fabriquer chez un forgeron, peut-être même à la prison, 12 broches et un bac dans lequel on déposait du charbon de bois et dans les parois duquel était découpés des étages pour y déposer les broches. J’ai encore ce «set de barbecue» ici chez moi… 
Les boy qui avaient cuisiné dans plusieurs familles emportaient leurs recettes et les reproduisaient chez d’autres employeurs.

C’était aussi l’époque des premiers électroménagers : bien sûr le frigidaire mais aussi des appareils plus sophistiqués comme la sorbetière. C’était un petit bac en aluminium dans lequel on versait une crème, puis on appliquait le couvercle duquel pendaient deux ailettes qui plongeait dans la crème et tournaient à l’aide d’un petit moteur, le tout allait dans le compartiment «freezer» du frigo et après quelque temps, quand le petit moteur était arrêté par la densité de la crème, nous avions de la crème glacée… 

Ma mère, qui cousait ses robes elle-même, et les miennes, avait emmené au Congo une machine à coudre électrique de marque Elna qui tenait dans une valise métallique. C’était une merveille qui avait des disques qui permettaient de faire une dizaine de points différents. Cette machine a fonctionné jusqu’en 2008, date à laquelle je l’ai donnée à un musée gantois «Museum van de dingen die (N)ooit voorbijgaan» le musée des choses qui ne passent/disparaissent jamais, complète avec tous ses accessoires, mode d’emploi et même factures des révisions…

Par contre, des cigares faits avec du tabac congolais, j’ai pu les donner au musée du tabac de Wervik… 

Le travail de mon père à Jadotville était de monter, dans la partie autochtone de la ville, une école pour former des moniteurs noirs. «Moniteur» c’était le grade en dessous d’ «Instituteur»... mais il fallait bien commencer par quelque chose pour faire de ces «autochtones» des universitaires...

On critique souvent les conditions de travail des indigènes par exemple dans les mines. Les mineurs au Congo étaient protégés par les mêmes lois que les mineurs en Belgique, mais, les conditions de travail de tous les ouvriers étaient terribles… Il faut se souvenir de Zola, Dickens, Conscience et la biographie de Stanley, lui-même… Ce n’est que pendant les années 1950 qu’on commence vraiment à penser aux lois pour protéger les travailleurs : la «Recommandation sur la protection de la santé des travailleurs» date de 1953.


En 1974 j’ai fait une formation post-diplôme dans le service de pneumologie de l’hôpital de Warquignies dans le Borinage, une région de charbonnages belges… Nos patients étaient des mineurs qui venaient chez nous pour mourir de la silicose ou du cancer des poumons… C’était terrible.

Il n’est pas possible de juger des conditions du passé avec les critères actuels.

On reproche aussi souvent aux Belges de ne pas avoir formé des universitaires, «une classe dirigeante».

De 1914 à 1918 la Belgique a été dévastée par la première guerre mondiale, puis elle a dû se redresser. De 1940 à 1945 elle a été dévastée à nouveau par la deuxième guerre mondiale… Des villes comme Tournai avaient été rasées au sol par les bombardements. Avant de s’occuper du Congo il y avait de quoi s’occuper dans le pays. 
En 1956 nous participons au grand élan de développement du Congo… Cela ne se faisait pas du jour au lendemain 
Pour pouvoir former des universitaires il faut partir de l’école primaire, puis l’école secondaire et ensuite l’université. En comptant à partir de 1950, à peine 5 ans après la fin de la guerre, il faut donc ajouter 6 + 6 + 4 = 16 ans avant d’avoir un diplômé titulaire d’une licence… cela nous mène à 1966… pour une première génération. Le Congo devient indépendant en 1960, nous n’avons tout simplement pas eu le temps. 
(En 1992 quand j’ai expliqué à de jeunes pakistanaises dans un village de la vallée Hunza que pour pouvoir payer mon voyage j’avais travaillé toute l’année 8h par jour et que pour obtenir mon diplôme j’avais commencé à 5 ans pour 6 années d’études primaires et ensuite 6 années d’études secondaires et ensuite 3 années d’études supérieures, elles m’ont regardé avec effarement, se sont mises à rire et m’ont dit qu’elles vivaient mieux que moi… (voir mon livre «Des raisins trop verts»)

Mais attention : la Belgique n’était pas mieux lotie. Les gens qui faisaient des études étaient rares et parmi «les riches» c.-à-d. la bourgeoisie des villes. 
Dans ma famille je suis la première à avoir fait le lycée. Avant, le meilleur diplôme était celui d’instituteur. J’ai terminé mes humanités en 1965, si j’avais continué directement des études universitaires cela m’aurait amenée à 1969… 
Le développement du Congo allait de pair avec celui de la Belgique.
En plus, pour bâtir une pyramide sociale solide il faut une base de métiers manuels et une classe ouvrière ensuite une bourgeoisie avec des professions plus spécialisées et ensuite la classe dirigeante. Il est impossible d’avoir une majorité d’avocats, médecins, profs d’université mais pas de paysans, boulangers, plombiers ou maçons.
Il y avait des écoles primaires partout, des Athénées dans les grandes villes et 
on avait déjà les premières années d’université à Elisabethville. Sans parler des nombreuses écoles tenues par des missionnaires.
Jusque-là, les enfants des coloniaux devaient quitter le Congo pour aller suivre l’université en Belgique exactement comme les enfants des Anglais dans les colonies retournaient en Angleterre pour y faire leurs études. C’est une des raisons pour lesquelles les établissements scolaires avaient des internats.
Il commençait à y avoir quelques élèves noirs qui suivaient les cours avec les blancs à l’Athénée ce qui signifie que ces élèves avaient déjà suivi 6 années d’école primaire comme n’importe quel blanc. Cela signifie aussi que les parents de ces enfants-là étaient conscients de la nécessité d’étudier et le permettaient.

Le projet de mon père de former des enseignants indigènes allait pouvoir accélérer ce programme d’éducation. 

Il faut encore ajouter que ce n’était pas un projet financé par une ONG, mais «l’ordinaire administration» du gouvernement belge qui lui-même n’en menait pas large après les dégâts causés par les guerres. 

Première étape : mon père est allé se présenter à toutes les autorités, y compris les missionnaires, le commissaire de District et le responsable de la ville des indigènes qui s’appelait «Centre extra-coutumier» en l’occurrence l’administrateur territorial André Binamé.

Petit à petit nous avons rencontré des gens et nous nous sommes fait des amis. Maurice et Yvette Denis, eux aussi des enseignants, sont partis à Elisabethville mais nous sommes restés en contact jusqu’à aujourd’hui. 

Gilbert Verelst dirigeait une prison... 

La prison de Gilbert. 

Gilbert et Andrée sont restés de fidèles amis. Quand mes parents, devenus âgés, séjournaient dans un home, Gilbert et Andrée venaient régulièrement leur rendre visite. Nous allions nous asseoir dans la cafétéria. Mon père et Gilbert buvaient une bière et… immanquablement, ils recommençaient, encore une fois, à parler du Congo… Le Congo est resté central dans toute notre vie. 
Alors mon père racontait des histoires de son école et Gilbert racontait des souvenirs de sa prison.
Pour occuper les prisonniers, on leur faisait cultiver du sisal. Le matin un groupe sortait de la prison et allait travailler aux champs, dehors, sous la garde de militaires. 
Mais il arrivait qu’un prisonnier ait des problèmes dans sa famille, alors il y avait un accord tacite pour que, pendant la sortie, il ne soit pas surveillé de trop près… cela permettait de garder le contact et de régler les affaires avec femmes et enfants.
Gilbert était resté à Elisabethville après l’indépendance, il y avait vécu les événements. Il racontait que les civils venaient chercher refuge dans la prison. Quand l’électricité a été coupée, avec les dirigeants des abattoirs Elakat, ils ont décidé de distribuer la viande aux citoyens avant qu’elle ne pourrisse dans des frigos qui, sans électricité, ne fonctionnaient plus.
Gilbert et Andrée étaient présents quand mon père est décédé.
Ils sont âgés eux aussi, et malheureusement la majeur part de leurs souvenirs vont se perdre avec eux car personne n’a pris la peine de les mettre par écrit.

Jules Cleynhens était directeur de la prison des cas dangereux... «de haute sécurité» Buluo? 

L’histoire de la prison de Jules. 
Je ne sais pas à quel point cette histoire est véridique ou légendaire, en tous cas la voici. L’autorité lui a confié un groupe de militaires et une colonne de malfaiteurs condamnés, donc des prisonniers. Puis on lui a donné une carte topographique militaire en lui disant : «voilà dans cet endroit, vous déboisez une surface dans laquelle vous tracerez un carré de 100m de côté, vous y creuserez des fondations, vous y construirez des murs et dès que ces murs seront terminés vous vous y enfermerez avec vos prisonniers ensuite vous continuerez à construire les dortoirs, les bureaux, des ateliers etc.
C’est ainsi que Jules est parti en brousse avec ses hommes, sa boussole et son décamètre et a construit sa prison avec ses prisonniers en commençant par le déboisement, puis la cuisson de briques, l’érection des murs, l’utilisation des arbres abattus pour les parties en bois etc. 

Souvent nous y étions invités le dimanche après-midi pour assister aux fêtes organisées par les prisonniers. Il y avait un «Théâtre de Verdure». C’était un amphithéâtre en plein air et devant la scène il y avait un bassin en forme de demi-lune avec des poissons rouges et des nénuphars. Très beau. Les prisonniers jouaient Molière traduit en kiSwahili. C’est ainsi que j’ai connu Molière d’abord en kiSwahili et ai été abasourdie en découvrant l’original en français, au lycée. Ils jouaient de la musique et de la guitare et chantaient des negro spirituals, du Louis Armstrong et c’était magnifique ! Nous étions une dizaine de blancs, femmes et enfants assis au premier rang et derrière nous étaient assis des dizaines, si pas des centaines de dangereux criminels, des voleurs, des assassins, des anthropophages... en fait, des gens tout à fait charmants dont jamais on aurait pensé devoir avoir peur. A y repenser maintenant, c’était sans doute l’endroit, au monde, où nous étions le plus en sécurité. 

J’ai beaucoup choqué mon cousin en disant que là et alors nous étions plus en sécurité qu’aujourd’hui sur la Grand’Place à Bruxelles, et pourtant…

Nos voisins de palier du bâtiment Delpierre : Raymond Réveillon était policier, son épouse s’appelait Eudoxie et ils avaient l’avantage d’avoir deux fils de mon âge : Jean-Marie et Michel avec qui jouer aux petites autos dans la poussière du parking qui se trouvait derrière, à l’ombre, du bâtiment.

J’allais à l’Athénée. J’adorais le Préfet, monsieur Flon, qui devait être wallon, anticlérical, anti flamand, sans doute de gauche et peut-être même franc-maçon: c’était un homme fascinant avec un ventre impressionnant. Il était l’ennemi juré de mon père qui était plutôt flamingant et catholique parce que dans la vie il faut des principes, des bonnes manières et de la classe. 

Nous allions évidemment à la messe le dimanche matin, en famille, comme tous les gens bien, non pas par conviction religieuse, mais parce que c’était comme ça et que les blancs devaient se serrer les coudes, montrer de la cohésion.
Cette cohésion était illusoire car les blancs étaient séparés entre wallons et flamands, gauche et droite, croyants et libre penseurs, etc. Les uns suivaient les processions et les autres chantaient «à bas la calotte» Ces divisions pouvaient fort bien exister à condition de ne pas provoquer de mésentente qui aurait affaibli la position des blancs dans la conduite de la colonie.
Mon père mettait son superbe uniforme blanc avec décorations et casque colonial, ma mère ses robes décolletées, son rouge à lèvres Rouge Baiser, son parfum «Fugue» de Roger et Gallet et ses grands chapeaux et moi qui étais obèse et godiche je détestais tout cela. C’est pourquoi j’ai perdu la foi à l’âge de 12 ans. 

Dans ma classe en première humanités il y avait un élève noir : Sébastien. Il n’était pas premier de classe mais il s’en fallait de peu, car non seulement il n’était pas bête, mais encore il était beaucoup plus studieux que nous et son père était encore plus sévère que le nôtre.  Il possédait toute la collection des albums Tintin !

Qu’est devenu Sébastien ? Se souvient-il encore du flamand et du latin que nous apprenions ensemble, sans oublier les curieuses histoires genre «nos ancêtres, les gaulois»... 

Si nous avions pu continuer à grandir ensemble… le destin du Congo aurait été très différent… qui ne l’a pas permis ? pour quels intérêts ?

Jadotville Katanga

Tu t’appelais Sébastien
Et je me souviens de toi.
Nous étions tous deux gamins
à Jadotville, Katanga.

Pour les maths, français et latin,
Tu étais un élève brillant.
Tu nous prêtais tous tes Tintin.
Tu apprenais même le flamand...

Quand tu récitais l’Histoire
De nos ancêtres les gaulois
c’était pas facile d’y croire
c’était même difficile pour moi.

En classe nous avions tous douze ans
On rigolait entre copains.
Et on partageait les mêmes bancs.
Entre gosses on s’entendait bien.

C’est un petit souvenir banal, 
Maintenant que nous sommes tous grands.
Il est loin l’athénée royal.
Mais es-tu bien encore vivant ?

C’était en mille neuf cents soixante
On croyait la vie devant nous,
La politique est méchante
Le monde est devenu fou.

On voulait grandir ensemble,
Et marcher la main dans la main,
Croire au futur qui rassemble
Parcourir le même chemin.

J’ai oublié son visage
Son regard, le son de sa voix.
A-t-il aussi pris de l’âge
Et autant de rides que moi ?

Il est toujours dans ma mémoire
Il me parle du bon vieux temps.
Sébastien avait la peau noire
Il venait à l’école des blancs.

Il s’appelait Sébastien,
Vit peut-être encore là-bas
Comme quand on était gamins
A Jadotville, Katanga…


Dans ma classe il y avait aussi des chenapans, des mauvais sujets qui faisaient des bruits obscènes avec la bouche... Ils étaient confinés au dernier banc je suppose pour ne pas contaminer les autres... Ils étaient plus âgés que nous, sans doute parce qu’ils avaient dû redoubler pas mal de classes et ils s’appelaient Michel et Serge Capelluto... Ils étaient indisciplinés, grands, beaux, très différents des enfants blonds aux yeux bleus des Flandres et surtout ils riaient tout le temps, faisaient une bêtise après l’autre et faisaient rire toute la classe. Nous rigolions en cachette, car on ne doit pas rire des bêtises des cancres... D’ailleurs on n’est pas en classe pour rire. 

En 1963 lors de l’unique surprise party à laquelle il m’a été permis d’assister, j’ai recroisé Michel et Serge. Cela se passait dans le garage d’une villa dans les environs de Bruxelles et Serge n’a pas arrêté de répéter toute la soirée qu’il était «beau comme un jeune Dieu» Et ça, c’était vrai... 
Ces «gens»... ce n’étaient pas des italiens, ni des grecs, ni des portugais... ils étaient sans doute européens, mais on ne comprenait pas bien de quel drôle de mélange ils étaient faits... en tous cas ils étaient joyeux et vraiment beaux comme de jeunes Dieux...
Mais le comble a été cet épisode grandiose : 
Nous étions au cours de latin, nous les bons élèves, terrorisés par monsieur Gribaumont, le professeur qui était extrêmement sévère et dans le fond de la classe les deux qui faisaient les pitres... Jusqu’au moment où le prof, excédé par ces chahuteurs sur lesquels il n’avait aucune prise, s’écrie :
-«Monsieur, prenez la porte et sortez !»
Nous, silence de mort, terrorisés, le visage enfui dans nos cahiers...!
Serge se lève en roulant des épaules, se dirige calmement vers la porte, l’ouvre, la saisit, la soulève hors de ses gonds et s’en va en l’emportant...
Grandiose ! plus aucun homme n’a réussi à m’épater à ce point. 

Ce professeur, monsieur Gribaumont était notre titulaire, prof. de latin (et français ?) et il était d’une sévérité hystérique… 

Chaque jour nous devions faire signer notre journal de classe par un de nos parents – idem pour les interrogations – nous devions toujours avoir tous nos livres et cahiers ce qui nous obligeait à trimbaler des cartables énormes et lourds – en classe pas un mot n’était toléré – interdit de  laisser tomber quelque chose : «contrôlez votre système nerveux» disait-il…
Chaque fois qu’on contrevenait à une de ces règles c’était «moins un» quand on arrivait à moins trois c’était quatre heures de retenue le mercredi après-midi… 
Mais, en trois mois il transformait des petits enfants qui sortaient de l’école primaire en étudiants avec lesquels on pouvait faire du bon boulot… 























J’avais donc passé de l’école flamande à l’école francophone sans difficulté mais en sixième latine je trébuchai en math et en latin. 
En latin je n’avais pas compris que l’adjectif s’accorde avec la signification du mot et non pas à sa forme. Exemple : agricola bonus mais pas agricola bona… il m’a suffi de le comprendre pour devenir bonne élève en latin que par la suite j’allais adorer au point de présenter mon examen de maturité en latin avec les félicitations du jury. Donc j’ai dû doubler la sixième latine ce qui a provoqué le drame dans la famille… pensez donc la fille de monsieur Lauwaert qui non seulement n’est pas première de classe mais pour comble a deux échecs et doit doubler… quelle honte ! Mon père m’a fait une scène épouvantable dont je me suis vengée plus tard quand en IV° il a fallu décider Latin-Grec ? Latin-Science ? ou Latin-Math ? Latin-Math qui à l’époque était la section qui poussait le plus tant dans les branches littéraires que dans les branches scientifiques, donc la section la plus dure… Quand mon père m’a demandé quelle section je choisissais j’ai répondu «Puisque j’’ai été busée en latin et en math cela signifie que c’est dans ces branches que je suis la plus faible et c’est donc dans ces branches que je dois insister. Je vais faire Latin-Math…» 
J’avoue que cela n’a pas été facile mais je préférais être la dernière en Latin-Math plutôt que la première autre part… Les «modernes» sans latin, ça il n’en a même pas été question !
J’ai doublé et finalement j’ai réussi… en grande partie pour défier mon père… 
Et quand j’ai obtenu mon diplôme je n’ai pas reçu de félicitations…
Quand j’ai doublé ma VIe latine, lors d’un des premiers devoirs, j'avais non seulement rédigé mon thème sans erreurs mais aussi mis tous les mots dans le bon ordre ce que, cette année-là, le prof ne nous avait pas encore enseigné – quelle ne fut pas ma surprise en recevant un 11/10 !
Prof sévère mais juste… 
Semblablement, en rhétorique il m’est arrivé de recevoir 21/20 pour une dissertation qui avait particulièrement plu à notre prof de français, Melle … ???

La brochure 1947-1957 ARJ éditée à l’occasion des 10 ans de l’Athénée montre une belle série de photos et donne une abondante documentation sur les cours et les activités comme le théâtre, les défilés de mode du cours de couture, la chorale, les sports.

Il n’y avait pas que les élèves qui étaient particuliers, les profs n’étaient pas en reste… le prof de sciences… monsieur Baru…

La classe de sciences était un amphithéâtre et le mur de gauche était occupé par d’immenses fenêtres coulissantes et justement ce côté était exposé plein sud ce qui transformait la classe en étuve. Mais le pire c’était que tout le monde apportait les bizarreries qu’on trouvait comme… des œufs de crocodiles que l’on faisait incuber dans un vivarium plein de sable. Mais il y avait aussi cages avec des petits animaux, des caméléons etc.
Bref, quand nous entrions en classe, monsieur Baru  ouvrait la porte et une bouffée de puanteur torride nous tombait dessus et invariablement le prof nous disait «Une légère odeur flotte dans l’air…» 60 ans plus tard, je m’en souviens…

A Jadotville il y avait d’autres personnages étonnants.

Un jour arrive une jeune femme étonnamment belle, célibataire, longs cheveux noirs tirés en arrière, teint basané, corps de mannequin, d’ailleurs elle était prof de couture et avait des seins extrêmement pointus, fort mis en valeur par ses robes «fourreau». Au lieu d’aller manger à midi elle allait à la piscine, Le Zoute, non pas pour nager mais pour se faire encore plus bronzer. Inutile de dire que tous les hommes la regardaient. Et bien, elle s’est mariée avec le plus vilain, je crois même qu’il avait une barbe en tous cas il avait un défaut physique, sans doute un torticolis congénital car il tenait la tête de travers et méchamment on le surnommait «six heures moins dix» 

Il y avait un couple de personnes déjà très âgées, ils avaient sûrement, au moins, trente ou quarante ans et n’avaient pas pu avoir d’enfants jusqu’au beau jour où il leur est arrivé chaque année une autre paire de jumeaux ! Hallucinant ! Pendant la saison des pluies, quand on ne pouvait pas pendre le linge dehors, leur maison était envahie par des cordes à linge qui étaient tendues comme une toile d’araignée et desquelles pendaient des dizaines de langes comme des prières tibétaines… 

Il y avait aussi un médecin qui conseilla à mon père qui avait une grippe ou bien une crise de malaria :

-«Vous achetez une bouteille de rhum et buvez toutes les deux heures une tasse moitié thé bouillant, moitié rhum. Quand la bouteille est vide vous êtes guéri.» Ce qui fut vrai.

Il y avait un dentiste qui soignait sans anesthésie ou bien tout simplement extrayait les dents au lieu de les soigner…

Il y avait un couple de missionnaires américains qui avaient deux magnifiques enfants blonds... Ils n’étaient pas catholiques mais protestants méthodistes; malgré cela ils étaient quand même très gentils...  et on chuchotait discrètement que c’étaient des espions américains...

L’horloger, Monsieur Hürlimann, était un Suisse, mais lui, il était plus suspect à cause de son accent allemand. Il faut dire que le souvenir de la guerre était encore très présent.

Pour les grandes occasions nous allions souper au restaurant qui s’appelait «Le Chateaubriand» qui n’avait rien à voir ni avec les recettes culinaires, ni avec l’écrivain français. C’était un Château Brillant fort illuminé et pour y aller on s’habillait élégamment avec les bijoux les plus brillants possibles ! 

Et… ô horreur… une de leurs spécialités c’était des cuisses de grenouilles… le plus horrible, je le confesse, c’est que c’était délicieux… j’ai honte… 

Mes parents étaient allés spécialement à Elisabethville chez Monsieur Bernstein pour faire faire une parure complète : pendentif, boucles d’oreille, bague et bracelet en or jaune avec de magnifiques pierres de malachite verte, le minerai du cuivre.

La facture des 1.I.59 et 17.II.59, monte à 4 560 FB précieux souvenir ! 
Aujourd’hui on trouve des bijoux en malachite sur les étals de tous les marchés… mais ce ne sera jamais la malachite que nous avons adulée et qui est restée comme un grigri, un petit bout de la terre de notre Katanga…

















Petite anecdote : quand «on faisait sa communion» on recevait des cadeaux. Alors Madame Réveillon, notre voisine me demande ce qui me ferait plaisir  et puisqu’on me le demande, je réponds «une bague avec une malachite»… Je ne me rendais pas compte du prix… Ma mère s’exclame, indignée par tant d’effronterie… Madame Réveillon, Eudoxie, calme l’effervescence et… le jour de ma communion elle m’offre une petite bague en or avec un petit cabochon en malachite… diamètre 1cm … je la garde précieusement, elle est juste pour mon auriculaire et chaque fois que je la porte… souvenirs, souvenirs…
C’est un petit détail, mais tous ces petits détails feront comprendre aux lecteurs combien notre symbiose avec le Congo est allée au plus profond de notre… mais oui je vais le dire… de notre cœur, de notre âme… Cela ne peut pas être expliqué pendant les discussions genre «la colonisation est un crime contre l’humanité»… Ceux qui ne l’ont pas vécu ne peuvent pas le comprendre. 
De ma communion je ne garde comme souvenir que cette petite bague et le missel préconciliaire dans lequel on prie pour le salut de l’âme des «juifs perfides»…

Petite digression : dans les années 50, avant 1956, le vendredi saint, c.-à-d. le vendredi avant Pâques, tout le monde devait aller à l’église «prier son heure» pour faire pénitence. Je me souviens y être allée avec ma mère. Il fallait, dans une chapelle latérale où se trouvait la lampe du saint sacrement qui était enlevée du chœur, se mettre à genoux par terre et tenir les bras tendus vers le haut et réciter des pater noster et des ave Maria… pendant une heure pour souffrir avec Jésus qui rendait l’âme à 15h00 le vendredi avant Pâques… et à cette occasion on priait pour l’âme des «juifs perfides»… 

J’étais fille unique et mes parents étaient sévères. Je ne pouvais pas aller à la piscine ou courir les rues avec mes copines. Je passais donc beaucoup de temps à dessiner ou à lire dans ma chambre. Un des livres les plus marquants fut un Marabout Mademoiselle du titre «Le Docteur Wang». C’était l’histoire d’une petite chinoise dont les parents meurent, elle est recueillie par son grand-père qui est un vieux médecin traditionnel. La petite fille après bien des péripéties devient médecin moderne... Mais au travers de ce livre je découvris la différence entre les générations «traditionnelles» et «modernes» et surtout le bouddhisme.

Je passais la plupart de mon temps libre dans le «Groupe scolaire pour autochtones» que mon père dirigeait. J’y jouais avec les enfants noirs qui n’avaient rien de différent des enfants blancs. 




                                                                                
                                                                 
















On disait que « les Nègres puaient ».... et eux disaient que les Blancs puaient le cadavre…  
Ce qui est vrai, c’est qu’ils avaient une odeur différente de la nôtre. Trente ans plus tard j’ai séjourné dans les montagnes Karakorum au Pakistan. Après plusieurs semaines pendant lesquelles je n’avais mangé que du riz, des lentilles et quelques boites de sardines, mon odeur corporelle était devenue affreusement nauséabonde. Il ne servait à rien de se laver : c’était moi qui puais. C’est comme cela que j’ai compris que l’odeur des gens n’a rien à voir avec leur couleur, leur race, ni même la marque de leur after-shave ou body-lotion... c’est une simple question d’alimentation.

J’accompagnais aussi les enfants de l’école de mon père au théâtre de marionnettes qui racontait les aventures de Bilulu le petit blanc et Polépolé le petit noir. 

Pour ceux que ce travail de théâtre intéresse voici un contact :
<<…avec Monique et Jacques du guignol de Bilulu et vous annoncer que nous travaillons aux AML sur un numéro de Congo-Meuse dans lequel le texte paraitra. Site AML dans Archives Fonds APA-AML. Nous parlons de ce texte dans notre revue n° 3 p 21, cf. 

Francine Meurice, maître-assistante à la Haute Ecole de Bruxelles, coordinatrice APA-AML (http://www.aml.cfwb.be)  25/1, rue du Curé , B – 190 Bruxelles, Belgique >>


Ma mère venait aussi à l’école de mon père. Il y avait un cours de couture et ma mère expliquait comment on tricote.

Je connaissais les moniteurs et les professeurs. Nous étions invités aux mariages et aux baptêmes. 























L’école éditait aussi un journal : «Le Pique-bœuf» qui publiait les articles écrits par les élèves.
Dans le numéro que je possède, Nicolas Mbuya nous explique qu’en janvier 1958 on commence à creuser un tunnel à côté de l’hôpital pour éviter le passage des trains. Muamba Joseph et Bumba Jean-Baptiste écrivent un petit texte en flamand. Mwamba Benoit explique que dans le passé les enfants étaient élevés plus librement «C’était vraiment le paradis». Masele Emile écrit que les élèves sont allés assister à la projection d’un film au sujet du chef d’orchestre Roberto Benzi dans le cadre des jeunesses musicales qui a eu lieu dans la salle Panda (UMHK - Union Minière du Haut Katanga ?) Mutanda Ferdinand regrette l’absence de jeunes filles aux séances des jeunesses musicales… car elles suivent les mêmes cours que les garçons.
Esther Ngolela écrit un éditorial très décidé avec de nombreux points d’exclamation sous le titre «Nous, jeunes filles africaines»
Communiqués : 
à cause de la chaleur, dès le 20 avril les élèves peuvent rester à l’école sous surveillance de 11h à 14h et y étudier, jouer au ping-pong, domino, loto, échec, ou dans la cour de récréation.
Tous les livres de la bibliothèque sont à disposition de tous les moniteurs.

Le 22 mai 1959, tous les parents peuvent venir assister à toutes les leçons dans toutes les classes.
Un concours de «représentations» aura lieu avenue Foyer Social – jury composé des notables de Kikula – la classe qui aura présenté le meilleur numéro recevra une coupe.

Le FOREAMI Fonds Reine Elisabeth distribuait un opuscule illustré en kiswahili «Meji a Kuambika Bamamu Bafike» qui donnait des conseils d’hygiène et d’éducation des enfants. Il en existait également une version en français.

Je possède aussi les palmarès de l’école pour 1958 et 1959

Que dire de la formidable BD «Les 100 aventures de la famille Mbumbulu» Edition de la revue «Nos images» - Léopoldville 1956.

En 1981 Mongo Sise signe «Bingo en Ville» les aventures d’un enfant africain et en 1982 «Le boy» les aventures de Mata Mata et Pili Pili… 

Nous avions acheté 7 peintures à l’huile sur toile signées Léopold Kaloma (?) en 1957. Elles ont été restaurées et encadrées et pendent ici au mur… 





Et nous eûmes aussi quelques aventures.


Le bureau de mon père se trouvait au début du bâtiment, alors quand il arrivait, il garait sa voiture juste à côté.

Un jour, pour faire plaisir à mon père,  des jeunes gens avaient lavé notre VW noire. Quand mon père alla reprendre sa voiture elle était devenue bariolée… Ils l’avaient lavée, sous le soleil, avec la créoline qu’on employait pour désinfecter les classes… elle ne reprit jamais tout à fait sa couleur originale. 

Un autre jour ils vinrent dire à mon père «nous avons lavé votre voiture dehors et aussi … dedans…» Mon père eut un moment d’inquiétude… il alla voir… En fait le terrain était en pente et le nez de la voiture pendait vers l’avant dans le sens de la pente. Ils avaient lavé la carrosserie pour le dehors, et pour laver le dedans, ils avaient mis le tuyau de l’eau dans la sortie du gaz d’échappement et puis ils avaient rempli jusqu’à ce que  l’échappement déborde… mais comme la voiture pendait vers l’avant l’eau ne s’écoulait pas vers l’arrière… et comme tout était noyé il fut impossible d’allumer le moteur… il fallut donc pousser la voiture pour changer sa position avec son nez en l’air et son échappement vers le bas pour faire s’écouler toute l’eau… 

Tout cela dans la bonne humeur…

Il y eut aussi un épisode très grave. Les parents d’une jeune fille qui était élève avaient vendu la virginité de leur fille pour une paire de bottes en caoutchouc à un des moniteurs… Drame… car justement un des meilleurs moniteurs… il aurait fallu le licencier… je ne sais pas comment l’affaire s’est terminée… mais elle avait causé beaucoup d’émoi !

En passant dans la cité on voyait souvent les Sénégalais qui faisaient leurs ablutions en versant de l’eau sur leurs avant-bras avec une bouilloire et se prosternaient sur leur petit tapis pour dire leurs prières. Il était normal qu’ils fussent musulmans et vendent des objets en ébène et en ivoire. C’est auprès de l’un d’eux que j’ai acheté le petit bouddha en ivoire que je garde encore, précieusement. C’étaient des hommes grands, très dignes et fort beaux qui portaient des tuniques longues et bariolées.

Ils étaient fort appréciés car ils étaient très sérieux… eux, ne buvaient pas d’alcool… 

Entre « notre » monde guindé, amidonné et immobile et celui des «autochtones» il y avait tout le monde mystérieux des «étrangers». Ils n’étaient pas noirs et ils n’étaient pas Belges non plus... Drôle d’histoire car le monde était divisé entre «les noirs» et nous, «les blancs» c.-à-d. les Belges, les vrais blancs... Il était fort important de bien classifier les Italiens, les Portugais, les Grecs, les Indiens et bien sûr nous. 

Entre nous aussi il fallait que les choses soient claires: il y avait des Wallons et des Flamands et il fallait être employé de l’Union Minière pour pouvoir accéder au centre sportif qui avait une piscine olympique avec de l’eau parfaitement propre. Ou bien il fallait être spécialement invité par un membre... On s’entendait bien, mais il fallait quand même de l’ordre et chacun bien classé dans son créneau et que chacun tienne sa place. 
Les «étrangers» étaient hors norme, ils n’entraient dans aucune catégorie... J’en garde un souvenir chamarré, bruyant,  joyeux, mouvementé et surtout, très actif et ils parlaient des autres langues.  
Ils avaient des relations autant avec les noirs qu’avec nous, les blancs, car la plupart du temps c’est eux qui faisaient le commerce. Ils s’appelaient Capelluto, Amato, Palombo, etc. 
Il y avait aussi un magasin tenu par des orientaux, des Indiens et c’est là qu’on a acheté la lampe qui se trouvait sur le bureau de mon père, une statue en bois qui représente un pêcheur chinois, il sourit et au-dessus de lui se trouve un abat-jour rectangulaire en soie rouge avec des chrysanthèmes peints en rose. Ils vendaient aussi des objets en ivoire, des soies et des chinoiseries.   
50 ans plus tard j’ai retrouvé Roshan Puri, le fils de cette famille via Facebook.










Chez Etkin on achetait la viande qui était produite par Elakat.
Mon père achetait du matériel pour son école, des cahiers, des crayons, même des tissus pour enseigner la couture aux filles. Nous allions dans les magasins qui étaient déjà de vrais supermarchés : dans un minimum d’espace on  trouvait un maximum de denrées, vraiment de tout, depuis les bidons d’huile d’olive, aux morues séchées en passant par toutes espèces de casseroles ou victuailles et des couleurs, des odeurs ! Et ces magnifiques bassines en métal émaillé aux couleurs vives, avec de grandes fleurs. Que c’était beau...
C’est dans un de ces magasins, sans doute en 1957 que nous avons acheté nos premiers Blue Jeans qui étaient extrêmement raides. 

Il y avait aussi la poste où tout le monde avait une boite postale. Nous avions le numéro 728. Il était impossible de distribuer le courrier car de nombreuses personnes vivaient isolées en brousse.

Je ne me souviens plus si le train arrivait toutes les semaines ou tous les mois. C’était un événement car non seulement il nous apportait nos bagages et notre courrier, mais aussi les connaissances qui rentraient de congé. 
On annonçait le train pour la semaine prochaine… puis d’ici quelques jours… et quand il arrivait c’était la fête à la gare.
Le train avait aussi ses légendes. L’une d’elle racontait que le long de la voie des pirates pirataient les caisses de whisky… quand le train était arrêté, d’abord on étendait un drap au-dessus d’un bassin, puis on prenait les caisses de whisky qui étaient en bois, on les levait assez haut, puis on les laissait tomber sur un gros caillou, de façon à casser les bouteilles à l’intérieur, puis on laissait couler le whisky dans le bassin en le filtrant avec le drap… ni vu ni connu… le transport avait été mouvementé et il y avait eu un peu de dégâts… 

A la radio passaient les premières chansons de Johnny Hallyday, en mai ou juin 1959 ? «Souvenirs, souvenirs»…

Finalement Johnny est arrivé avec le rock and roll ! C’en était fini avec les chants de Noël à l’eau de roses, des Rondes et Chansons de France genre Pont d’Avignon et des chansons scout «As-tu compté les étoiles ?»... Johnny et le Rock c’étaient enfin de la vraie musique. Il est vrai que nous avions déjà Brassens mais lui il a tout de suite été «un classique» comme Brel d’ailleurs.
Je regardais avec envie les jeunes qui pouvaient aller danser le chachacha dans les surprise parties... moi j’étais trop petite... C’était la mode des robes chemisier à taille fine, des jupes longues et larges gonflées par des jupons épouvantables et des cheveux crêpés. Les garçons ressemblaient tous à James Dean ou à Elvis Presley... Quel malheur d’avoir été trop jeune pour fréquenter les boum... 

Les parents organisaient leurs soirées, ils jouaient aux cartes et dansaient. Il faisait chaud et ils buvaient beaucoup de bière «simba» ou «tembo» mais aussi du whisky Johnny Walker et du gin Gordon’s dans des préparations avec des jus de fruits. Le whisky-coca s’appelait un «mazout» parce qu’il carburait et chauffait tandis que le gin-jus de citron-sucre de canne s’appelait tout simplement «gin-fizz».

Il y a une fête que nous avons manquée. En 1957 ma tante Jeanne nous avait écrit que mon grand-père paternel était tombé malade, puis la maladie devint le cancer intestinal, puis il souffrait de plus en plus puis… il attendait avec impatience notre retour pour pouvoir nous embrasser avant de mourir… Il tint bon jusqu’au 31 mai, quelques semaines avant notre retour en Belgique… Le Congo c’était aussi cela: dans les moments difficiles où on aurait voulu être présent auprès de la famille… les coloniaux étaient loin et n’apprenaient les nouvelles que par lettre et avec les retards de la poste. 

Nous avions donc reçu l’annonce de la mort de mon grand-père et ça à la veille d’une fête qui devait ressembler à la fête patronale comme une kermesse.
Mon père paraissait affligé… moi je ne comprenais pas pourquoi cela nous empêchait d’aller à la fête puisque le pauvre grand-père était mort… 
«Non, non – dit ma mère – nous sommes en deuil, on ne va pas à la fête quand on est en deuil…» 
Ça me dépassait… Que nous allions ou pas à la fête n’allait rien changer à la mort du grand-père et je n’avais jamais eu l’impression que mon père ait particulièrement aimé son père… 
Après avoir raté cette fête on ne reparla plus de ce décès et quand nous arrivâmes en Belgique, décès et enterrement étaient déjà dans le passé… 
Mais je n’ai pas oublié que nous avons raté cette fête-là…  

Les «fêtes» ont eu un impact important sur notre famille.

Pendant ces «fêtes» à Jadotville, on buvait beaucoup et mon père y a appris à boire plus que de raison. Il faisait chaud, ils avaient 40 ans, ils étaient bouillants de vie et… ils buvaient tout aussi excessivement…

De retour en Belgique, mon père a enseigné à l’école normale de Tirlemont et de Jodoigne mais il donnait aussi des cours du soir ou le samedi ou le dimanche matin. Il était fondamentalement enseignant, il était radieux dans cette atmosphère de jeunes, de culture, d’intellectuels, mais aussi de ses jeunes collègues féminines, divorcées, enthousiasmantes, excitantes… Il partait tôt le matin et rentrait tard le soir, il avait sa vie active au dehors et en fait ne rentrait à son «camp de base» que pour dormir et changer son linge …

Ma mère quant à elle avait repris sa vie de paysanne à la campagne. Elle avait établi sa domination sur la maison. 
Moi, j’étais au pensionnat, autant dire que j’étais absente… 
Le drame est survenu le jour où mon père a pris sa pension et s’est retrouvé, coupé de la vie intellectuelle pétillante, constamment face à face avec sa femme, plus âgée de cinq ans et fondamentalement paysanne terre à terre… aux antipodes de sa vie intellectuelle précédente.
Mon père n’a pas été capable de «resurgir» il s’est laissé aller toujours plus bas sous l’emprise des valium et des bouteilles d’alcool… jusqu’au jour où, ivre, il est tombé de l’escalier et ensuite est allé à l’hôpital et de là dans la section «psychotiques» du home pour personnes âgées, c’était en 1997… Il avait donc 80 ans… Il y est décédé en 2009 à l’âge de 92 ans… 12 années résignées pendant lesquels il aurait pu écrire ses souvenirs. Il a écrit des poésies et jusqu’à la fin il a continué à raconter les histoires du Congo… 

Il y avait des fêtes importantes comme la fête nationale ou le 11 novembre, fête de l’armistice avec dépôts de fleurs au monument à Albert I ou Noël. Mais Noël dans un pays chaud sans neige cela n’avait pas beaucoup de sens. On était loin d’imaginer que la vraie naissance de Jésus, qui d’ailleurs n’avait pas été un vrai blanc, blond aux yeux bleus, comme nous, s’était pourtant passée dans un pays chaud avec des palmiers, des déserts et sans neige.

La fête la plus significative était sans doute le nouvel an... Chaque groupe allait par ordre hiérarchique et en grande tenue, présenter ses vœux au Commissaire de district et ensuite nous étions invités à la garden party qui se tenait dans les jardins de la résidence.
Ça c’était la super occasion pour rivaliser de coiffures, robes, bijoux... et commérages.

Parmi les fêtes religieuses il y avait les communions et les confirmations pour lesquelles venait un monseigneur. Cérémonies et tenues d’avant le Concile Vatican II, c.-à-d, en grand tralala… On faisait des photos à envoyer à la famille en Belgique... 

Cela non plus n’était pas une question de foi, mais de comme il faut et de qu’en dira-t-on. Moi aussi j’ai subi la communion et la confirmation. J’avais une robe blanche et longue, trop étroite et un ridicule voile en tulle juché au sommet du crâne et il fallait tenir en main un missel relié en cuir et porter au cou une chaîne et une croix en or... Sur les photos j’ai l’air guindée, mal à l’aise et contrariée. Je détestais ce genre de déguisement, mais qu’auraient dit les grand-mères si je n’avais pas fait ma communion. S’il n’y avait pas eu le qu’en dira-t-on et les lamentations des grand-mères, le catholicisme aurait disparu depuis longtemps.

Un jour nous avons été invités par une famille qui faisait partie du groupe des étrangers. C’étaient des commerçants. Sans doute mon père avait-il des rapports plus étroits avec eux grâce aux achats pour son école. Je peux me tromper mais je crois que c’était la famille Palombo. Il s’agissait d’une fête religieuse quelque chose du genre confirmation. Bar Mitzvah sans doute ? Je garde des souvenirs très précis de cette fête. Il y avait une profusion de plats qui circulaient avec des pâtisseries, des gâteaux, des sucreries. On buvait beaucoup. Il y avait beaucoup de monde, beaucoup d’enfants qui riaient, courraient, jouaient étaient très indisciplinés et ne restaient pas assis comme des statues comme-il-faut. Les petites filles avaient des robes vaporeuses avec des tas de volants, des chaussettes blanches et des petites chaussures noires laquées, celles avec une petite bride par- dessus le coup d’pied et un petit bouton. Je me demande si un des enfants Palombo n’était pas dans ma classe. En tous cas, moi j’étais assise bien sagement à côté de mes parents et puis une dame qui était assise dans un fauteuil, à ma gauche, a tendu son bras peut-être pour prendre un verre de vin et c’est alors que j’ai vu pour la première fois quelqu’un qui avait un long numéro tatoué sur son avant-bras... 

J’ai demandé à mon père ce que cela signifiait et il m’a répondu en fronçant les sourcils pour me faire comprendre que j’étais en train de dire quelque chose qu’il ne fallait pas.
-«C’est une juive»... Il y avait dans sa façon de dire «c’est une juive» beaucoup de pudeur, de respect, de la honte, non pas de la honte pour elle, mais pour nous, comme si nous on aurait dû avoir honte de ce qu’elle ait un numéro tatoué sur son bras... 
Mais pour moi tout était déjà clair: «c’est une juive» je savais ce que cela voulait dire.
Quand mon père était étudiant à l’ULB il avait une bonne copine qui s’appelait Nadine, ils étaient dans la même classe et étudiaient ensemble. Nadine venait souvent chez nous, elle était grande et mince, avait de longs cheveux noirs, elle était fort belle et gaie et racontait des histoires marrantes. Plus tard j’ai associé le souvenir de Nadine avec le personnage de Juliette Greco, c’étaient le même genre de femmes.
Et bien un jour Nadine est arrivée en pleurs, désespérée parce qu’elle avait fait involontairement une chose horrible. Elle était juive et pendant toute la guerre une famille l’avait cachée dans une cave à Bruxelles. Ils lui avaient sauvé la vie en risquant la leur. Ce jour-là, Nadine avait croisé le monsieur dans la rue, il avait fort vieilli et elle ne l’avait pas reconnu... C’est lui qui l’avait saluée sans doute fort peiné par tant d’ingratitude... En tous cas Nadine était désespérée que ce monsieur puisse croire qu’elle était ingrate au point de ne pas saluer celui qui lui avait sauvé la vie.
Je savais donc ce que c’était que des juifs, c.à.d. des gens qu’on avait dû cacher dans les caves pendant de longues années pour empêcher qu’ils ne soient tués dans des circonstances atroces...    

Quand mon père est décédé j’ai envoyé un faire-part à Nadine qui m’a répondu en racontant sa gratitude envers mon père. Contrairement à mon père, elle était nulle en math, alors à l’examen de statistique, ils avaient triché… et elle prétendait que si elle avait obtenu son diplôme c’était grâce à mon père… 





Il y avait aussi des fêtes au Centre. 
Pour les grandes occasions comme la visite du gouverneur de l’Angola ou du gouverneur Cornelis, «les indigènes» faisaient des danses traditionnelles qui étaient très impressionnantes. Ils étaient vêtus à la façon traditionnelle et portaient des coiffes avec d’énormes plumes. Ils dansaient en agitant leurs pieds avec des petits pas rapides, frappaient le sol avec leurs lances, secouaient frénétiquement leur postérieur et cela provoquait un énorme nuage de poussière au son du tamtam endiablé…
En Belgique, quand à l’école on nous avait présenté des documentaires au sujet des indigènes congolais, tout le monde avait ri de ces comportements si bizarres. Moi je n’avais pas ri du tout car je connaissais déjà tout cela grâce à Tintin… je ne me suis pas sentie dépaysée. 

André Binamé qui était administrateur territorial au Centre organisait beaucoup d’activités, surtout sportives, des match de football et des courses cyclistes auxquelles nous assistions, bien évidemment.

Le soir, au coucher du soleil, le ciel prenait des couleurs extraordinaires qui passaient par toutes les nuances de l’arc en ciel et surtout une teinte d’abricot, la température devenait agréable et j’aimais être dehors et entendre les tamtam au loin dans la Cité ou les mélopées d’un passant solitaire accompagnées par son likelembe…


Quelques fois nous pouvions accompagner André Binamé qui allait encore faire un tour dans la Cité pour contrôler que tout fut calme. Mais oui la vie se déroulait calmement autour des petits brasero, à part quelques fêtards qui quelque fois eux aussi exagéraient avec la bière… 

Les blancs qui travaillaient au Centre connaissaient les habitants et aimaient y aller aussi en dehors de leurs heures de travail.

Il y avait d’autres occupations.

A l’hôtel Bagatelle il y avait un cinéma et un film par semaine. Plus tard il y a eu un deuxième cinéma où nous avons vu le film «Le cygne» avec Grace Kelly.
Nous allions à la piscine. Il y en avait trois. Panda était une installation grandiose avec piscine olympique et eau cristalline. Mais ce site appartenait à l’Union Minière et il fallait être invité pour pouvoir y accéder. De temps en temps, comme tout le monde, nous y allions en fraude. Bien sûr il n’y avait pas de surveillance, mais nous n’abusions pas. D’ailleurs je ne sais pas pour quelle raison mon père n’avait pas demandé un permis spécial. 
Dans le bas de la ville, il y avait une autre piscine Le Zoute, plus modeste et moins moderne 
Aux abords de la ville, à Katontwe, il y avait une troisième piscine qui s’appelait Robinson. L’eau y était comme de la soupe aux épinards et je me demandais quels monstres pouvaient bien y vivre dans le fond. Nous y allions nager et n’avons jamais été malades ni dévorés par des crocos. 



A propos de crocodiles.
Un jour, la famille Binamé eut la brillante idée d’aller à la chasse aux canards sur le Lac Tchangalele… Les fils étaient de grands garçons et ils avaient une carabine. Mon père avait un vieux fusil Mauser. Nous fûmes enthousiastes et nous voilà partis pour un pic-nic cum chasse aux canards…
Au bord du lac nous louons les services de messieurs d’un village et de leurs pirogues. Les Binamé partent de leur côté, mon père et moi montons dans une pirogue. Les femmes restent au village. 
Nous voilà donc assis dans la pirogue comme dans un film: mon père assis devant, en tailleur avec le fusil chargé sur ses genoux, puis moi et derrière moi le monsieur qui debout fait glisser au moyen d’une longue perché, notre pirogue lentement le long des canaux dans une forêt d’immenses roseaux… on n’y voit rien car les roseaux bouchent la vue. 
Après quelques minutes, tout d’un coup un vol de canards part de notre gauche et s’élance en l’air vers notre droite. Mon père saute debout, tire, la pirogue se renverse et nous voilà tous les trois dans l’eau… Le monsieur noir, pas content, redresse la pirogue et la vide tant bien que mal. Etant donné qu’on nous avait raconté des histoires de crocodiles énormes qui venaient attraper les gens jusque sur la rive, je ne dis rien, j’attends stoïquement de sentir les puissantes mâchoires se fermer sur mes jambes… Je pense de mon père «quel connard» - je ne connaissais pas encore le mot mais la signification y était. Le monsieur noir remet donc la pirogue à l’endroit, il la vide  et remonte dedans, puis il m’aide à y monter et ensuite mon bête père… qui lui ne dit rien… Alors… bonne excuse «les cartouches sont mouillées» inutile donc de continuer notre expédition qui a tourné très court… retour peu glorieux à la rive… no comment… 
Mais… le comble de ma mésaventure: les moustiques en avaient profité pour me dévorer et le lendemain je suis allée à l’école avec une figure toute rouge qui avait doublé de volume et une bouteille de vinaigre pour me badigeonner contre les démangeaisons… je n’ai pas eu de malaria. D’ailleurs nous prenions notre quinine…

Etant donné qu’il n’y avait pas beaucoup de divertissement, ni de télévision, il y avait beaucoup de clubs et de cercles entre autres des clubs de sport comme le tennis. Mes parents allaient «jouer au tennis» mais ils étaient tous les deux obèses et peu habiles, ils me faisaient l’impression de deux hippopotames qui couraient maladroitement derrière une petite balle qu’ils n’attrapaient jamais. Moi j’avais ma raquette mais son manche était tellement gros que je ne parvenais pas à le tenir en main et si par hasard je parvenais à frapper une balle la raquette sautait en l’air.

Bref le tennis a été un fiasco complet et très frustrant car il y aurait eu moyen de suivre des cours, mais cela aurait signifié une dépense avec laquelle ma mère n’était pas d’accord. 
A Kamatanda (?) il y avait un aéroclub où nous allions quelque fois nous asseoir à la terrasse et observer les acrobaties 

Nous n’avons pas fait partie de clubs d’une part parce que c’était une dépense que ma mère ne voulait pas faire et d’autre part parce qu’elle n’avait pas confiance dans la vie-de-club… on y buvait, on y rencontrait de très jolies jeunes femmes… ma mère «tenait» son mari… il est vrai que mon père était un bel homme et charmeur… mais ma mère y mettait le haut là…  

Le marché constituait un temps fort de la semaine, tout le monde y allait, le samedi matin si je me souviens bien. Dans mon souvenir on allait au marché par une rue qui montait. C’était un grand triangle avec deux côtés longs et un plus court et bordés de rues. De grands arbres donnaient de l’ombre. Parallèles aux rues il y avait des allées qui étaient bordées d’étals construits en briques et ciment. Les indigènes, principalement des femmes venaient vendre leurs produits. Ces femmes étaient remarquables. Elles marchaient très droites, portaient, sur la tête, d’énormes bassines émaillées et bariolées qui contenaient leurs produits.. Souvent elles avaient un bébé attaché sur leur dos et l’un ou l’autre petit enfant pendu à leurs pagnes. Elles avaient un petit geste de la main pour corriger les enfants ou les faire avancer, mais sans perturber leur position droite pour ne pas faire tomber ce qu’elles portaient sur la tête. Elles  disposaient leurs produits sur les étals ou bien étendaient une natte par terre et exposaient la variété incroyable de leurs fruits et légumes. Les tomates étaient vraiment rouges et avaient vraiment du goût. Les bananes, petites mais grosses avaient une nuance de citron. Les oranges, bien sûr et puis tous les légumes. Je me souviens d’un curieux petit fruit/légume qui ressemblait à un petit piment vert d’une dizaine de centimètre de longueur, qui n’étaient pas piquants mais quand ils étaient cuits avaient un aspect gélatineux. Elles vendaient aussi des paniers, des nattes et autres objets tressés avec des fibres végétales. Est-ce sur ce marché-là qu’on vendait aussi des objets sculptés dans le bois ?  




Nous nous promenions, rencontrions des connaissances, bavardions, faisions le tour des étals, demandions les prix. Ma mère adorait marchander ce qui me faisait honte… Bref toute la matinée y passait puis, l’après-midi, nous allions à la piscine ou au tennis. Les courses cyclistes, au Centre, c’était le dimanche matin et les parties de football le dimanche après-midi. 

Il y avait aussi les vacances scolaires. Souvent nous allions à Elisabethville chez Maurice et Yvette qui nous faisaient visiter les environs et… le zoo.






Nous sommes allés avec eux en Rhodésie à Livingstone aux Victoria Falls.


Les grandes vacances ça c’était autre chose : nous rentrions pour deux mois en Belgique. 
Notre premier terme alla donc du 1 août 1956 au 4 juillet 1957.
Notre deuxième terme du 3 septembre 1957 au 27 juin 1958.
Notre troisième terme du 5 septembre 1958 au 26 juin 1959. 

1958 fut une année spéciale, celle de l’exposition universelle à Bruxelles. 

Le 18 juin 1957 mon père avait reçu l’autorisation de participer à l’organisation de la présence du Congo à cette exposition. Je ne me souviens pas quelle forme cette participation a prise mais j’ai une série de photos qui montrent des élèves en train de construire des murs et qui auraient fait partie de la documentation concernant l’enseignement technique de l’époque.

Voir sur Internet :
http://www.worldfairs.info/expopavillondetails.php?expo_id=14&pavillon_id=258
  
L'enseignement tant officiel que privé était représenté sous deux formes: l'éducation et l'enseignement et la formation professionnelle. Tous les degrés de l'enseignement se retrouvent au Congo, depuis l'école primaire jusqu'à l'université, sans discrimination de races. Un grand vitrail illustrait l'évolution de la jeunesse congolaise au cours du demi-siècle écoulé. Toutes les activités professionnelles lui sont ouvertes: c'est à quoi se consacre la formation professionnelle. Les élèves congolais des écoles d'arts vous faisaient admirer leurs œuvres dans un lieu de détente.
http://www.ina.fr/video/AFE04002077

http://phmailleux.e-monsite.com/pages/expo-1958-problemes-congolais-joseph-mabolia.html

Sur un site d'Internet tenu par des Congolais, j'ai relevé dans une chronique de 1958 des commentaires étonnants, mais révélateurs de l'état d'esprit qui présidait aux rapports entre «colonisateurs» et «colonisés» à cette époque.
En voici quelques extraits dus à Joseph Mabolia, enseignant, un des protestataires qui fit fermer le village congolais:
«Une révélation, il n'y a pas de comparaison possible: les hommes noirs étaient des hommes parmi les hommes... le blanc travaillait dur, très dur, aussi dur... il pouvait être maçon, balayeur des rues, dans les toilettes pour nettoyer... Ce qui nous frappait c'est qu'il y avait une vie d'homme blanc autrement que celle du Congo...».
Joseph Mabolia s'était retrouvé avec quelques centaines d'intellectuels congolais dans une sorte de camp que la Belgique avait mis à leur disposition:
«Dans ce camp, la vie était très bien organisée, les dames noires ne faisaient pas la cuisine, il y avait une cuisine commune qui était faite par des femmes belges...nous sommes servis par des femmes blanches...c'est quelque chose d'inouï ...et elles étaient très respectueuses... c'était nos sœurs... on discutait avec elles...elles nous racontaient leurs problèmes de ménage, les problèmes de la vie difficile... Pour ceux qui venaient de l'intérieur du Congo... c'était la première fois qu'il pouvait s'approcher en égal d'une femme blanche qui ne criait pas et qui disait Monsieur en s'adressant à eux...»
Surprenant retour en arrière, révélateur d'une époque...


La surface d'exposition réservée au Congo était très importante et comprenait sept pavillons réservés à l'agriculture, aux transports et constructions, aux mines, aux missions catholiques et au commerce.

Plus spectaculaire et très visité, le pavillon de la faune offrait, dans une ambiance de savane, un exotisme qui ravissait les visiteurs tandis qu'à l'extérieur, sur trois hectares, s'étalait celui de la flore africaine avec plans d'eau et fontaines.
Un immense pavillon de 160 mètres de long était réservé à l'étalage de tout ce que la Belgique avait pu réaliser en Afrique, à l'époque, en technologie de pointe.

L’affaire du pavillon congolais tourna court car on avait voulu y représenter entre autres un village indigène avec des personnes vraies… 

Les visiteurs belges ignorants qui contrairement aux coloniaux, ne comprenaient pas la vie indigène, finirent par jeter des bananes aux villageois, on parla de zoo humain, ce qui provoqua une grande indignation, des protestations et la fermeture du village…  

Cette année-là nous sommes partis d’Elisabethville pour faire escale à Khartoum et y boire les fameuses limonades chaudes dont tout le monde se souvient… Puis Athènes, où nous avons passé assez de temps pour visiter la ville et le Péloponnèse, Delphes et le canal de Corinthe. Ensuite nous avons repris l’avion vers Bruxelles. Cela s’appelait un «stop over»… Une facture du 30 juin 1958 pour une chambre et 3 petits-déjeuners monte à 398 dr. (x 1,70 = 677 FB) dans l’Acropole Palace Hôtel d’Athènes. 

Nous, en tant que corps enseignant, avions le droit de rentrer en Belgique tous les ans. Je ne crois pas que pendant ces vacances on était payés puisque «le terme» couvrait l’année scolaire qui allait de septembre à juin. Pour ma part j’aurais préféré voyager dans le Congo.

Les autres coloniaux avaient des termes de trois ans suivis de 6 mois de vacances, ce qui posait un autre problème: à la fin d’un terme ils pouvaient être mutés à un tout autre endroit et donc était-il difficile et rare de garder la même habitation. Le résultat en était qu’avant de partir en vacances pour six mois en Belgique, le plus rationnel était de tout vendre et puis de se réinstaller au retour dans le poste suivant. Mais cela donnait aux Belges l’impression que les coloniaux étaient super riches… ce qui était rarement le cas…puisqu’au-delà du produit de la vente de tous leurs biens, ils ne possédaient pas grand-chose…

Lors de notre troisième terme, la famille Binamé avait déménagé dans une autre maison et nous pûmes reprendre leur précédente, ce qui était beaucoup mieux qu’un appartement. Je ne me souviens pas du nom de la rue. C’était un bungalow entouré d’un jardin. Dans le fond du jardin se trouvait la boyerie, la maison du boy et de sa famille. La majeure part des blancs avaient une famille de boy, ce qui était magnifique pour les enfants qui grandissaient avec les enfants du boy et apprenaient le kiSwahili avant d’apprendre le français… (De retour en Belgique, souvent mon mari, son frère et ses parents, se parlaient en kiSwahili…)

Certaines familles avaient plusieurs boys et chacun d’eux avait sa spécialité: cuisinier, jardinier, etc. C’était un excellent système pour répartir le travail et les salaires. (cf. le film «Nowhere in Africa» mais aussi ma description de la poste à Calcutta dans «Les oiseaux noirs de Calcutta»)

Dans cette maison nous avions hérité du chat qui, lui, n’avait pas voulu déménager. Nous avions aussi un beau jardin avec des papayers et un petit manguier qui donnait tellement de fruits que ma mère en faisait des confitures. Les mangues avaient un petit goût de térébenthine et les papayes étaient de gros melons qui pendaient au sommet de leur arbre qui avaient une forme semblable à celle des palmiers. On coupait les papayes en deux, on éliminait les petites boules noires qui occupaient le centre puis on coupait la chair en cubes qu’on arrosait de jus de citron. 

Le plan de la maison était fort simple: le hall d’entrée donnait sur le séjour, au fond à gauche il y avait une cuisine mais de là on sortait dans une petite dépendance où il y avait la vraie cuisine. Du séjour partait un corridor: à gauche il y avait deux chambres dont la mienne, à droite celle de mes parents et la salle de bains et au fond du corridor une porte donnait sur le garage qui avait un toit mais pas de murs
C’est là que j’ai fait ma première expérience de conduite de voiture. Un jour que mes parents n’étaient pas à la maison j’ai allumé le moteur de la voiture, j’ai fait quelques mètres en arrière et quelques mètres en avant… j’avais 12 ans… 

J’aimais beaucoup cette maison mais nous y avons eu une expérience fort désagréable: un soir nous étions sortis et quand nous sommes rentrés nous nous sommes aperçus que quelqu’un était venu en faire le tour… nous avons trouvé des allumettes par terre, rien n’avait été volé mais nous avons perdu la confiance dans le pays, nous ne nous sommes plus sentis en sécurité. On parlait des Mau Mau au Kenya…

Nous étions partis au Congo pour y rester. La preuve: nous avions emporté tapis, lampadaire et argenterie, comme dans les films... 

Le film s’est arrêté brusquement. Il y a eu des discours politiques et mon père a dit :
« Ca va tourner mal... on va rentrer en Belgique.»
En fait il avait obtenu un congé (une mise en disponibilité) de trois ans pour aller au Congo mais après trois ans il devait décider, ou bien reprendre sa place d’instituteur au village, ou bien donner définitivement sa démission et rester au Congo, ce que nous aurions fait si la situation n’avait pas changé.

Ben oui, nous sommes rentrés en Belgique, le cœur lourd mais rester nous paraissait de plus en plus risqué. Beaucoup de Belges ont quitté le Congo avant l'indépendance.

Nous avons dit adieu aux personnes que nous connaissions. Elles nous demandaient quand nous allions revenir, elles étaient tristes de nous voir partir, nous étions tristes de partir.. 
«Et maintenant qu’est ce qui va arriver ?»...
Nous avons donc refait nos malles et tout ré expédié par bateau. Les derniers mois nous avons logé à l’hôtel Bagatelle, des payements datent du 30.IV.59 et du 31.V.59.
Je me souviens qu’un soir il y avait un fameux «hunter» qui était attablé dans la salle du restaurant. Je ne me souviens pas de son nom. Il racontait des histoires de chasse aux buffles, et d’un tel qui avait été encorné et avait une jambe estropiée… Quelque fois on y rencontrait des farmers, les blancs qui dirigeaient les grosses fermes. L’agriculture était si florissante que pour certaines cultures ils avaient deux récoltes par an. Eux aussi racontaient des histoires extraordinaires. Eux c’étaient les vrais coloniaux, nous, nous n’étions que des fonctionnaires des villes… 

J’ai peu de photos car en 1958 mon père a acheté une camera 8mm pour filmer, malheureusement il n’a jamais eu la patience d’apprendre à bien s’en servir. Je viens de les visionner, ils sont mieux conservés que je ne l’espérais et sans doute pourrons-nous en faire quelque chose, aussi pour Internet.

Dans une lettre du 10.VI.59, mon père demande des renseignements au Wankie Game Reserve, le 17.VI.59 il y réserve des logements, le 22.VI.59 le Tourist Manager confirme la réservation pour le 3.VII.59.

Alors, un beau matin nous avons dit adieu à Jadotville, nous avons chargé nos bagages dans notre petite Coccinelle et aussi dans une malle à bateau qui était fixée sur un porte-bagages qui était fixé sur le toit. Nous avons pendu un sac en toile contenant de l’eau devant, sur le capot pour que le vent tienne l’eau fraîche et nous sommes partis… 

Première étape: Elisabethville, direction: Cape Town… à 3643 km à vol d’oiseau… mais puisque nous faisons quelques détours, et par les routes existantes alors, le voyage va faire 5236 km :

Jadot - Eville = 126 km
Eville - Lusaka = 543 km
Lusaka - Livingstone/Maramba = 485 km
(Maramba - Victoria Falls 6 km)
Livingstone - Wankie 118 km
Wankie - Matopos 384 km
Matopos - Bulawayo 52 km
Bulawayo - Louis Trichard 421 km
Louis Trichard - Pretoria 373 km
Pretoria - Estcourt 456 km
Estcourt - Durban 176 km
Durban - Kokstad 260 km
Kokstad - East London 416 km
East London - Port Elisabeth 66 km 7
Port Elisabeth - Mossel Baai 375 km (la baie des moules)
Mossel Baai - Cape Town 384 km
Total: 5236 km.

Ensuite avec le bateau :
Cape Town - Walvis Baai = 775 mn = 1435,3 km (Baie des Baleines)
Walvis Baai - Las Palmas = 4569 mn = 8461,788 km
Las Palmas - Rotterdam = 2141 mn = 3965,132 km
Cape Town - Rotterdam par bateau = 7485 mn = 13 862,22 km

Le 20 mai 1959 la voiture avait 35 515 km et fut complètement révisée chez DIFCO à Elisabethville pour 3826 FB. 

Première étape: nous descendons de Jadotville à Elisabethville = 126 km.


Puis nous reprenons la route Elisabethville - Ndola - Kabwe  - Lusaka  = 543km,
que nous connaissons depuis que nous l’avons faite avec Maurice et Yvette et leur petite fille Christine quand nous sommes allés aux Victoria Falls.
Nous allions avec deux voitures, c’était amusant mais aussi plus sûr car si l’un n’arrivait pas au rendez-vous, l’autre pouvait aller le chercher… Sur les routes africaines on ne savait jamais… Il arrivait même de rencontrer un éléphant qui était de mauvaise humeur et qui tout simplement vous retournait votre voiture… cas rares, mais sait-on jamais…
Ce qui était beaucoup moins rare c’étaient les accidents. En Rhodésie et Afrique du Sud les routes étaient meilleures qu’au Congo: elles n’étaient plus en potopoto mais avaient des «stripes» c.-à-d. deux «bandes de roulement» C’étaient deux bandes de +- 70cm de large sur lesquelles on pouvait mettre les roues de gauche sur la bande de gauche et les roues de droite sur la bande de droite. Tout allait bien aussi longtemps qu’on ne rencontrait pas de véhicule en sens inverse.
Au Congo: système belge, nous roulions à droite et le chauffeur était assis à gauche dans la voiture. Par contre, en Rhodésie, système anglais, on roulait à gauche et le chauffeur de la voiture était à droite.
Avant de partir nous avions dû coller les lettres LHD sur l’arrière de notre voiture pour signaler que nous avions une «left hand drive» …
Quand on voyait arriver un autre véhicule chacun gardait deux roues sur l’asphalte et les deux autres roues sur la terre. Donc chacun devait se déporter vers sa gauche, mais près de la frontière avec le Congo où les gens étaient habitués à rouler à droite, si le chauffeur avait le réflexe de se mettre à droite au lieu de se mettre à gauche, il arrivait des accidents effroyables… car ces Rhodésiens étaient bien un peu cow-boy et roulaient comme de fous… sur ces routes auxquelles eux étaient habitués… Si dans ces conditions on avait un accident, on pouvait tranquillement mourir avant qu’une autre voiture ne passe et qu’on puisse porter secours…peut-être même le lendemain ou plusieurs jours plus tard… 
Autre type d’accidents mortels: quand on roulait avec les deux roues de droite sur l’asphalte et les deux roues de gauche sur la terre pour croiser un autre véhicule, cela provoquait un nuage de poussière dans lequel on ne voyait plus rien pendant de nombreuses minutes et pas non plus une autre voilure qui pouvait suivre la précédente de près… Alors si par malheur on retournait trop vite sur les deux bandes de roulement, c’était là aussi la collision frontale… 
Il arrivait aussi d’entendre de furieux klaxonnements derrière nous de la part de gens de l’endroit pour qu’on les laisse nous dépasser… malgré le nuage de poussière qui empêchait toute visibilité, dans tous les sens…

Le 29.VI.59 nous logeons au Lusaka Hôtel à Lusaka alors Rhodésie du Nord, aujourd’hui Zambie
Lusaka - Livingstone/Maramba, 485 km
Maramba - Victoria Falls = 6 km  
Lusaka - (Livingstone) Victoria Falls, 490 km


Le 30.VI.59 nous logeons au Fairmont Hôtel à Livingstone que nous connaissions déjà pour y avoir séjourné pendant des vacances scolaires avec Maurice et Yvette.

Digitez les noms sur google pour voir les photos. De nombreux hôtels existent encore aujourd’hui. Je ne me souviens pas des détails… 

Je ne vais pas vous décrire les Chutes Victoria: sur google une image vaut mille mots 
Un détail quand même: nous avons visité ces chutes qui sont parmi les plus belles au monde mais à l’hôtel on nous avait prévenus : surtout n’approchez pas du bord car régulièrement il y a des touristes qui vont près du bord pour photographier ou se faire photographier et zou… le bord érodé par en-dessous par l’eau, à l’improviste s’écroule et c’est la chute de 108 m … vous arrivez en bas tellement moulus que vous ne servez même plus pour nourrir les crocodiles… 

1.VII. 59 la voiture reçoit un contrôle au garage à Livingstone
Livingstone - Wankie 118 km dans la Rhodésie du Sud, l’actuel Zimbabwe.
Le 2 et 3.VII.59 nous sommes dans le Wankie Game Reserve.
Je me souviens bien de notre séjour. Le long de la route il y avait des pancartes «stay in your car»… 
Leur slogan était «please conserve soil and water: we depend on them» déjà en 1959… 
Nous logions dans un «Motel» c.-à-d. un ensemble de petites maisons très rudimentaires dans lesquelles nous campions. Nous achetions des victuailles et avions notre bouteille de camping gaz pour cuisiner. C’est ainsi que nous avons goûté à la viande séchée, le célèbre Biltong qui avait été mis au point par les Afrikaners pour survivre pendant le Grote Trek dans les années 1835.
Le soir nous sommes allés près d’un point d’eau pour observer les animaux qui venaient y boire, bien sûr les éléphants et aussi un crocodile qui se prélassait sur le bord. Mais nous ne pouvions pas nous approcher, non pas parce qu’il y avait des risques mais pour ne pas déranger les animaux.

Wankie - Matopos 329km
4- 5- 6 VII.59 Matopos Park - Bulawayo dans la Rhodésie du Sud / Zimbabwe le pays des Matabele. 
Nous logions dans des «rondavels» qui sont des petites maisons rondes en pisé.
Les Matopos sont une région très étrange: le paysage du bush est parsemé de massifs de gros blocs ronds de granit posés les uns sur les autres quelque fois de façon à défier le bon sens, mais ils tiennent quand même – voir les «images» sur Internet. 
La région était florissante, «le grenier à blé de l’Afrique australe»… Depuis qu’elle est devenue Zimbabwe, aujourd’hui c’est la misère. 

Zimbabwe : Le grenier est vide  par Cyril Bensimon


Article publié le 03/12/2007 Dernière mise à jour le 03/12/2007 à 13:08 TU:
Autrefois considéré comme le grenier à blé de l’Afrique australe, ce pays connaît depuis 7 ans une grave crise agricole. La faute à une réforme agraire qui prévoyait de redistribuer les terres de quelques 5000 paysans blancs à des paysans noirs. Problème, si les nouveaux détenteurs des terres sont noirs, ils sont bien rarement paysans. Cyril Bensimon s’est rendu sur place il y a quelques semaines.
«Même s’il pleut en abondance, cela ne changera rien » affirme ce père de famille. «Les terres appartiennent désormais à des proches du pouvoir. Des fermiers cellulaires comme on les appelle. Ils passent des ordres au téléphone depuis Harare et ne viennent que les fins de semaines profiter des belles maisons récupérées aux blancs.» Martin comme l’immense majorité de ses compatriotes considère que la redistribution des terres aux noirs était justifiée mais qu’elle a été faite en dépit du bon sens. «Une petite poignée de gens ne peut occuper les deux tiers des terres les plus fertiles mais encore faut-il que ceux qui bénéficient de cette mesure aient des compétences agricoles.» poursuit-il d’une voix calme.
Il y a quelques années, le Zimbabwe exportait ses céréales, ses fruits ou son tabac. Aujourd’hui, la malnutrition est devenue une réalité pour bon nombre d’enfants.

Matopos - Louis Trichard 421km dans l’Afrique du Sud – province de Limpopo dans le Transvaal 
7.VII.59 garage à Louis Trichard. 
7.VII.59 Hôtel Louis à Louis Trichard.

Louis Trichard - Pretoria 373 km  Transvaal 
8.VII.59 Culemborg hôtel Pretoria.
Je ne me souviens pas précisément durant quelle étape cet épisode a eu lieu, peut-être bien celle-ci car la suite est parlante.
Nous roulions tranquillement, nous avons croisé un véhicule et un petit caillou a percuté le pare-brise en «sécurit» de notre voiture qui a dessiné une petite étoile, puis elle s’est transformée en toile d’araignée et ensuite tout le pare-brise s’est écroulé sur les bras et les jambes nues de ma mère qui conduisait en manches courtes et en short… Aussitôt elle a été couverte de dizaines de petites entailles qui saignaient… et plus de pare-brise… Nous ajoutions «et c’est à ce moment-là qu’il a commencé à pleuvoir…» mais je crois que cela était uniquement un effet de style car d’avril à octobre c’était la saison sèche… 
Toujours est-il que la prochaine ville était encore loin… avez-vous déjà conduit une voiture sans pare-brise ? en pensant qu’il faut encore parcourir 150 km avant d’arriver à destination… Alors nous nous sommes arrêtés dans le premier settelment, «poste», groupe de quelques maisons même pas un village… et nous avons demandé de l’aide… Mais dans ce pays qui ressemblait au Far West, il n’y avait pas deux maisons sans que la troisième ne fût un garage ou au moins l’atelier de quelqu’un qui était capable de réparer les véhicules et machines. Alors nous allons chez le «garagiste» qui se met à rire car … le pare-brise en morceau c’est un classique, d’ailleurs si on y fait attention, on trouve régulièrement des petits tas de verre le long de la route…il va au fond de sa remise et y prend exactement le pare-brise VW du modèle de notre Coccinelle… Une heure plus tard nous repartions, mais pendant des années nous allions encore retrouver de petits morceaux de verre.

L’épisode suivant dont je me souviens très clairement est une suite logique du précédent.

Donc ma mère conduisait et nous arrivons épuisés à la fin de l’étape. Nous débouchons dans une vraie ville et nous sommes happés par le trafic sur un grand boulevard. Mon père dit: «au premier hôtel que tu vois, arrête-toi… pour aujourd’hui nous avons eu notre compte»… Et là devant nous… il y a un hôtel… Ma mère arrête la voiture devant l’entrée, nous sortons, immédiatement il y a un employé en livrée qui se précipite pour prendre nos bagages et un autre qui arrive avec un aspirateur et nous suit en aspirant la poussière que nous laissons tomber sur le beau tapis rouge de l’entrée… 
Ben oui, dans ce pays ils sont habitués aux broussards…
Alors nous montons dans nos chambres, nous nous douchons et quand nous descendons dans la salle à manger pour le souper nous nous trouvons dans l’autre extrême de ce pays étonnant: tout le monde est habillé en tenue de soirée, les hommes en smoking, les femmes en robes longues et parées de bijoux… tout à fait à l’anglaise. Mais nous ne dépareillons pas car…ben oui… ils sont habitués aux broussards… 
Sur une table nous trouvons des dépliants concernant l’hôtel et aussi les menus de gala des fêtes de Noël 1955, haute gastronomie et 11 services… dîner avec bal… Je repense au film «Out of Africa»… Il faut lire les livres de Wilbur Smith avec la saga des Ballantyne et des Courtney qui se déroulent dans le cadre historique de la Rhodésie et de l’Afrique du Sud.
Le menu est écrit en anglais et en afrikaans ce curieux hollandais qui date des premiers colonisateurs hollandais qui en 1644 établirent à Cape Town un comptoir sur la route des Indes.
En Rhodésie nous parlions anglais, ici nous pouvons aussi parler en flamand qui ressemble à l’afrikaans. Cela se passe fort bien.

Pretoria - Estcourt 456 km dans le KwaZulu – Natal 
8.VII.59 Plough hôtel Estcourt.

Estcourt – Durban 176 km KwaZulu Natal le long de l’Océan Indien
10.VII.59 Hôtel Belgica à Durban.
10.VII.59 contrôle de la voiture à Durban.
Ce qui nous avait abasourdis dès le début, c’était que chaque fois que nous présentions notre voiture dans un garage, le garagiste commençait par ouvrir le capot au-dessus du moteur et, avec le tuyau d’arrosage, le dépoussiérer à fond… Evidemment ils avaient l’habitude de la vraie vie en brousse… nous faisions figure de touristes citadins… 
Durban c’est la grande ville de luxe le long de l’Océan Indien avec son tourisme et ses plages, des indigènes en costume folklorique avec des plumes conduisent les gens en rickshaw… cité balnéaire … après notre périple dans la brousse, très peu pour nous… autant aller à Ostende ou à Deauville…à part le fait qu’ici il y a des requins… Les plages autorisées sont protégées par des filets en métal mais de temps en temps il y a quand même l’un ou l’autre requin qui vient faire bombance… très peu pour moi… crocodiles et requins: non. 
Malheureusement le film de l’étape a été sur imprimé… avec le matériel de l’époque on pouvait refilmer sur la même bobine… Mais quand même je le garde car c’est le seul témoignage de Durban. 

Durban – Kokstad 260 km KwaZulu – Natal – sur les pentes des Drakensbergen
Le 10.VII.59 Hôtel Balmoral à Kokstad. 
Là il y a une fantaisie d’itinéraire bizarre: pour descendre vers Cape Town, il suffisait de continuer à longer la côte. Par contre notre itinéraire part plein Ouest, sans raison autre que le plaisir de pénétrer dans le massif des Drakensberg… des montagnes qu’on voit au loin… 

Kokstad – East London 416 km Province du Cap Oriental 
Le 11.VII.59 Dorchester hôtel  à East London.
Je crois que c’est pendant cette étape que soudain les bords de la route sont couverts de choses rouges-orange… Nous nous arrêtons et découvrons que ce sont des épluchures de mandarines… et quelques kilomètres plus loin il y a en effet des étals les long de la route où on vend des mandarines… de vraies mandarines pas ce qu’on nomme des mandarines dans nos supermarchés… Quel pays de cocagne ! 
Alors nous avons acheté des mandarines et fait comme tout le monde: nous les avons mangées dans la voiture et jeté les épluchures par la fenêtre.
Il est probable que le 12.VII.59 nous soyons restés un jour à East London, un dimanche. Je me souviens qu’un dimanche matin mon père a dit «on va aller à la messe» Ma mère a rétorqué que ce n’étaient pas des catholiques. «Justement - a répondu mon père - c’est l’occasion d’aller voir chez les autres comment cela se passe.» C’était un temple protestant dans lequel il y a eu beaucoup de chants, des lectures, des prêches et des prières et à la fin du culte, le pasteur est allé se mettre à la porte de sortie pour saluer tous les fidèles, et nous aussi. Puisqu’on ne nous connaissait pas, les gens sont venus parler avec nous et puisque nous nous débrouillions aussi bien en anglais qu’en flamand, nous comprenions aussi l’afrikaans et eux nous comprenaient, cela a été une rencontre très chaleureuse.

East London Port Elisabeth283 km  
13.VII.59 Szdenham hôtel Port Elisabeth.
Par contre aux environs de East London nous traversons une zone d’ananas… des étals le long de la route… des ananas frais qui ont muri au soleil et sur la plante… no comment…

Port Elisabeth - Mossel Bay 375km
14.VII.59 Marine Hôtel Mossel Bay.
Nous sommes maintenant dans la province du Cap, les paysages sont cultivés, il y a les célèbres vignobles, ce n’est plus la brousse… nous sommes retournés dans la civilisation… Nous sommes à Stellenbosch… 
Mossel Baai: la baie des moules…

Mossel Bay - Cape Town 384km
Séjour du 14.VII.59 au 23.VII.59 à l’hôtel Adelphi hôtel à Sea Point à Cape Town.
Cape Town, grande ville moderne au pied de la fameuse Montagne de la Table. Nous allons visiter, aller jusqu’à l’extrême pointe du continent là où l’Océan Atlantique et l’Océan Indien se rejoignent il semble même qu’une ligne tracée par les vagues et l’écume les délimitent, je me souviens bien de cette image… 
Nous circulons aussi en bus et nous nous amusons des inscriptions en afrikaans avec la double négation: «moenie spuw nie»: on ne doit pas cracher… dans les bus… 
L’ambiance nous plait car nous y retrouvons celle des Flandres du «bon vieux temps», de quand dans la classe de mon père, il nous apprenait à chanter l’histoire de Sarie Marais…
https://www.youtube.com/watch?v=wrvEwv26WLc

Il faut digiter «cape town flowers» puis «images» pour se faire une idée du paysage… les fameuses proteas…

Un soir nous voyons un groupe de phoques près de la rive. Pas étonnant puisque Robben Island ne signifie pas l’île de Robin mais l’île des phoques

Un après-midi, nous voulons entrer dans un bar-restaurant dont la porte à deux battants est comme celle des saloons. Nous entrons à nous trois et le serveur vient directement vers nous pour conduire ma mère et moi en dehors du bar dans un salon tandis que mon père peut rester au comptoir, avec les hommes… 
Les dames ne doivent pas rester au bar car les hommes doivent pouvoir parler entre eux de leurs affaires dans leur langage d’hommes qui risque de choquer les chastes oreilles féminines… comme dans «Out of Africa»…
Notre hôtel est très bien mais la gastronomie est étonnante… 
Après notre périple très camping, un soir, au souper, la cuisine nous propose des steaks énormes, cuits à point avec un parfum qui fait saliver… et une sauce à la menthe…
Un autre soir, puisque c’est la région nous recevons un plat énorme avec des homards énormes et de la mayonnaise sucrée…
Et chaque soir il y a du … pumpkin…de la citrouille à toutes les sauces… Nous ne savons pas ce que c’est, nous ne connaissons pas encore les citrouilles…
Pays que tu vas, mœurs que tu découvres… 

Nous traversons aussi les vignobles comme on les raconte dans le film Stellenbosch (ville fondée en 1679) Nous voyons la résidence Groote Schuur (qui date de 1657) comme dans le film «Cecil Rhodes»… Les splendides demeures aux façades blanchies et aux formes typiques arrondies. 

Plus tard, chaque fois que je vais découvrir un film ou un livre qui parlent de la Rhodésie, de l’Afrique du Sud et du Congo… ce sera la grande émotion…

L’apartheid ? En 1959 nous n’avons rien remarqué. Bien sûr, il y a des bus ou des bancs publics pour blancs ou pour gens de couleur, mais rien de violent comme le racontera le film/fiction «Cry freedom» de 1987 et qui relate la situation en 1977. 

Nous avons parcouru le pays sans aucune crainte, sans aucun incident. 
Depuis il y a eu de nombreux changements, mais est-ce que les noirs sont plus riches ? plus heureux ? plus éduqués ? Y a-t-il moins de criminalité ? Non, bien au contraire, puisqu’en 1959 on pouvait aller où on voulait sans crainte, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Qu’a-t-on gagné ?  
Encore aujourd’hui les fermiers blancs qui font vivre l’agriculture sont assassinés. 

<<REPORTAGE - Dans une société divisée par l'héritage de l'apartheid, les fermiers blancs sont la cible d'attaques en série particulièrement violentes. Un phénomène qui ne cesse de s'aggraver. Au point d'hypothéquer l'avenir même du pays.
Ils étaient six. Réveillés en sursaut quelques secondes plus tôt, Diederich et Dolla Beyers pouvaient distinguer leurs silhouettes armées se dessinant dans l'épaisse obscurité de leur chambre à coucher. Tandis que les assaillants leur liaient pieds et mains avec des câbles électriques, ils n'offraient aucune résistance, ne pensant qu'à une chose: leurs enfants, endormis dans la pièce d'à côté. Allongé sur le sol et tenu en joue par l'un des hommes les menaçant de le tuer et de violer sa femme, Diederich pouvait entendre les cinq autres saccager sa maison à la recherche d'armes et d'argent. La suite, il la connaissait: dans toutes les attaques de fermes à travers le pays, les rôdeurs abattent quasi systématiquement le mari. «Reste calme», répétait-il inlassablement à son agresseur dans un accès de sang-froid. 
De la chambre des enfants, Diederich et Dolla n'entendaient ... >> Voir l’article.
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Bartolomeus Diaz débarque à Cape Town en 1488 et depuis la présence blanche s’intensifie. Si le mélange des races avait été possible, actuellement il n’y aurait plus que des mulâtres, ce n’est pas le cas, malgré le temps qui passe, les communautés restent séparées. La traite négrière vers les Amériques commence vers 1600. Si le mélange des races avait été possible aujourd’hui en Amérique il n’y aurait plus que des mulâtres… Dans la réalité les communautés sont plus divisées que jamais…

La question qu’il faut se poser: noirs et blancs doivent-ils se mélanger ou bien chacun a-t-il droit à sa diversité ? Bien sûr si on veut des standards européens il faut appliquer les méthodes européennes, mais est-il nécessaire de vivre selon les critères européens ? De toutes façons qu’est-ce que la vie ? naitre, grandir, se reproduire et mourir… avec ou sans frigidaire, automobile, smartphone… on finit par mourir et c’est tout. Cinq ans après notre mort plus personne ne se souvient de nous.  
La tragédie de notre monde et surtout de l’Afrique, c’est sa surpopulation. Plus il y a d’humains, plus il faut les nourrir, chauffer, occuper et plus nous provoquons de pollutions qui détruisent l’air, l’eau, les océans… Notre reproduction nous détruit. Il faut donc arrêter de procréer pour arrêter de produire et de polluer. La décroissance est amorcée.
Ce n’est pas que l’Occident fait trop peu d’enfants, c’est que le Tiers-Monde en fait trop.
Tout reste à faire dans le Tiers-Monde: limitation des naissances, diminution de la population, augmentation de l’éducation et de la formation professionnelle, développement surtout de l’agriculture non pas pour le bénéfice de l’exportation et des multinationales mais en premier lieu pour le bien-être des populations locales. 

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Nous allons donc visiter Cape Town et ses environs pendant 9 jours. La région est magnifique, c’est l’hiver, il ne fait pas trop chaud, la Côte d’Azur…

Le 16.VII.59 Nous nous inscrivons au Cape Town Automobil Club pour faciliter les Dock Dues x shipping et simplifier les démarches pour embarquer notre voiture sur le bateau hollandais qui va nous ramener à Rotterdam en Europe: le Zuiderkruis. Il mesure 133m84 de long, 18m94 de large peut transporter 800 passagers et 200 membres d’équipage.- tonnage 9126 Br.R.T. 





Digitez «Zuiderkruis» sur google pour en voir les photos et en lire l’histoire :

Il s’agit d’un «liberty ship», un de 2710 bateaux cargos que les Américains ont construit en série pendant la deuxième guerre mondiale. 

Le 16.VII.59 la voiture est encore une fois contrôlée au garage. 

Sans doute embarquons-nous le 17.VII.59 (voir le film). Notre petite Coccinelle est fixée sur un treillis puis suspendue à des câbles et une grue va soulever le tout pour la déposer dans la cale… 
Nous embarquons et avons une cabine pour nous trois. Le hublot est au raz des vagues
Première étape: Cape Town - Walvis Bay. Nous y faisons escale mais les passagers ne descendent pas à terre.
Deuxième étape: Walvis Baai - Las Palmas.
Vers le milieu de l’étape on passe l’équateur ce qui est toujours l’occasion d’une fête costumée.
A Las Palmas les passagers débarquent pour une journée de visite. C’est une grande ville touristique avec des attractions pour les touristes… 
Troisième étape Las Palmas - Rotterdam. 

Le voyage de 13 862km va durer du 17.VII.59 au 8.VIII.59 soit 22 jours. 

Le temps a été magnifique, nous avons observé l’Océan, les poissons volants, quelques requins qui suivent le bateau, les couchers de soleil… les repas dans la belle salle à manger… et puis l’équipage, les officiers en uniforme blanc, le personnel est presque exclusivement composé d’Indonésiens provenant de la colonie hollandaise. Tous les jours les officiers calculent notre position avec un sextant puisqu’il n’y avait pas encore de GPS… Nous sommes invités à la passerelle et pouvons tenir la barre… Nous faisons aussi des exercices de sauvetage avec les gilets et les chaloupes. Nous nous prélassons sur le pont, une bâche a été fixée sous laquelle se protéger du soleil. 
Sur le pont inférieur il y a les cages dans lesquelles sont transportés les animaux de compagnie, principalement les chiens des passagers. 
Nous nous sommes habitués aux mouvements du bateau.
Puis nous entrons dans la Manche et croisons de plus en plus d’autres bateaux. La nuit il y a du brouillard et tant la cloche que la corne de brume annoncent la tristesse de la fin du voyage. 

Le 8.VIII.59 nous payons les «landing charges» frais de débarquement à la compagnie «Amsterdam General Steam Transport Company». 

Une grue dépose notre petite Coccinelle sur le quai, nous la récupérons et partons en direction de Strijtem…
Bonjour mélancolie…
Le 13.VIII.59 à la Kredietbank de Bruxelles la «vente de monnaies étrangères» met un point final à notre voyage…  






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1959 - 1965 au Lycée Royal de Forest à Bruxelles

Quand nous sommes retournés à Strijtem, notre vie n’a pas repris où on l’avait laissée. Nous avions changé de mentalité, nous étions devenus beaucoup plus «modernes» que les gens du village ou les membres de notre famille. Mon père trouva un emploi de professeur dans une école supérieure. Ma mère reprit son rôle de femme au foyer. Moi j’allais quitter la famille pour vivre la plupart du temps à l’internat à Bruxelles où la mentalité était encore beaucoup plus «moderne» que celle de mes parents, ce qui allait encore plus creuser la distance entre eux et moi.
Le fait que mon père soit devenu professeur à l’école normale l’avait aussi poussé à s’inscrire dans des associations culturelles. Nous avions un abonnement à l’Opéra La Monnaie de Bruxelles. C’est ainsi que nous avons assisté à des saisons théâtrales et concerts,  aux grands classiques de l’art lyrique, même aux premières représentations des ballets de Béjart comme L’oiseau de Feu et le Sacre du Printemps. Mais aussi avec l’école nous allions au Théâtre National, aux manifestations aux Beaux-Arts et visiter les musées. C’est ainsi que j’ai eu l’occasion d’assister à un concert mémorable de Arthur Rubinstein. Ce furent des années intellectuelles intenses. 

Notre nostalgie de l’Afrique s’exprima d’une curieuse façon: nous n’allions plus aller de Jadot à E’ville, ni de Jadot à Cape Town, mais nous allions jouer à l’aventure en faisant du camping…
Nadine s’était mariée et elle avait des enfants et surtout, elle nous prêta une vieille tente militaire américaine avec laquelle nous sommes partis camper en France… Je me souviens d’un orage impressionnant au sommet de la colline Saint Eutrope à Orange… Puis nous sommes restés plusieurs semaines dans un camping le long de la Méditerranée à La Ciotat… Là nous retrouvions le soleil et la chaleur. Ensuite, nous avons acheté une tente bourgeoise avec haut-vent et piquets en alu… et aux grandes vacances nous descendions à la Côte d’Azur en visitant les régions que nous traversions. Puis je me suis mariée et mes parents se sont acheté une petite roulotte avec laquelle ils sont allés au Portugal, en Espagne, Italie et Grèce. Ils partaient le premier jour des vacances et revenaient au dernier… 
Plus tard il m’est arrivé de les rejoindre avec ma voiture et mes enfants qui étaient encore petits mais étaient déjà chargés de suivre l’itinéraire sur la carte routière… C’était la nostalgie de l’aventure… 

Notre petit village Strijtem fut englouti par le regroupement de plusieurs communes sous le nom ridicule de Roosdaal, mais l’activité culturelle s’y développa remarquablement depuis les années 2000.
Les magnifiques champs que mon grand-père cultivait avec respect, à pieds, avec son cheval Max et sa charrue légère furent repris par un paysan «moderne», avec des tracteurs énormes qui tassent la terre et des charrues dont les couteaux plongent de plus en plus profondément dans le sol, des engrais et toutes sortes de produits chimiques. Les blés magnifiques de mon enfance ont été remplacés par des «basses tiges» génétiquement modifiés… Les petites fermes ont disparu. Les machines prennent le travail et réduisent les gens au chômage et les agriculteurs désespérés se suicident. Partout des routes, des maisons, des gens, de la surpopulation, du bruit, des pollutions… 
https://www.youtube.com/watch?v=vzMhB1fgWew

Les pays pauvres du Tiers-Monde sont restés pauvres et l’Europe s’appauvrit.

En 1980, j’allais quitter la Belgique pour la Suisse avec ses montagnes, ses petits villages et l’espace. Ce n’est pas le Congo, mais il y a des forêts quand même. 

Au cours des années 60, la maison changea: les poêles au charbon furent remplacés par le chauffage central. Une salle de bains avec chauffe-eau, baignoire et WC fut installée. La fosse à purin fût comblée. Les amis du Congo qui eux aussi étaient rentrés continuèrent à venir chez nous. Ils habitaient en ville, nous à la campagne. Nous avions un beau jardin, mon père aimait les fêtes et quelques barbecues furent mémorables. Il y eut plusieurs années positives. Tout commença à dégénérer quand il prit sa pension et se laissa aller à l’alcool. Il n’est pas le seul colonial à avoir suivi cette déchéance.
Le petit garçon de la campagne s’était remarquablement élevé et à son apogée avait été une personnalité brillante pour ensuite sombrer dans 30 ans de vieillesse de plus en plus triste. 30 ans pendant lesquels il aurait pu continuer à jouer de la musique, soigner le jardin ou écrire. Sans doute lui a-t-il manqué à ses côtés une femme qui le stimulait. Ma mère était une femme remarquable mais l’exact contraire de tout ce qui était intellectuel et artistique. Mon père n’a pas eu la force. Il s’est progressivement retiré du monde en écoutant de la musique classique et en se laissant aller à ses souvenirs, principalement le souvenir de son grand amour de jeunesse qu’il n’avait pas pu épouser… et puis… le Congo…
Petit à petit mes parents ont vu autour d’eux leurs amis devenir vieux, ne plus pouvoir se déplacer, ne plus venir les voir, et puis disparaître l’un après l’autre… Mon père est mort à 92 ans, ma mère est décédée après son anniversaire de 100 ans… 
Le faire-part de décès de mon père (qui mentionnait ses titres et ses décorations) avait été affiché au tableau dans le home. J’entendis un jeune homme dire après l’avoir lu: «un tas de vieilles conneries»… Une génération avait passé.


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Donc, le 27 juin 1959 nous avons quitté Jadotville. 
Nous sommes donc rentrés. Je suis allée au pensionnat au Lycée Royal de Forest. J’ai eu tellement mal que j’ai effacé le Congo de ma vie et de ma mémoire. Cela n’était pas facile car au pensionnat j’ai retrouvé beaucoup «d’anciennes du Congo». Il n’était pas nécessaire d’en parler, nous savions ce que nous pensions en écoutant le journal parlé et en suivant « les événements » du Katanga... 
Je n’étais pas la seule à me sentir à côté de mes pompes... La fille de nos amis s’est mise à boire, elle s’est suicidée à l’alcool... Quelle souffrance peut-il bien y avoir dans le cœur d’une jeune femme de bonne famille, intelligente, universitaire diplômée, mère de famille pour arriver aussi cruellement au bout du désespoir ?... La fille d’autres amis ne s’est pas mariée, elle vit avec son amie. Moi je suis «une divorcée». Cela n’était pas du tout le genre de la maison; le «qu’en dira-t-on» et le «comme il faut» ont pris un coup d’vieux. «Avant le Congo» cela aurait été impensable, «après le Congo» les mentalités avaient changé. 

Au Lycée de Forest, nous étions nombreuses, un petit clan. Je me souviens d’Arlette van Huffel qui était dans ma classe. 
Arlette et moi avions une collaboration efficace surtout pour le latin quand il fallait étudier par cœur le nombre de fantassins dans une cohorte, le nombre de cohortes dans une légion etc. Elle étudiait un nombre de pages, moi l’autre moitié et aux interrogations… on copiait… cela marchait fort bien sauf les fois où nous avions toutes les deux étudié les mêmes pages et pas les autres…
J’ai su qu’Arlette s’était mariée, avait eu des enfants mais était décédée fort jeune après une longue maladie. Après le lycée nous ne nous sommes plus revues. 
Un groupe Lycée de Forest existe sur Facebook.


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Donc j’ai continué la Ve latine à Forest. 
Pour le cours de français nous devions présenter «des élocutions». Il s’agissait d’une petite conférence à présenter devant la classe. 
J’en avais parlé avec mon père et puisque je venais du Congo il était intéressant de parler du Congo ou de l’Afrique du Sud à mes condisciples qui n’y étaient pas allées.
Mon père finit par mettre le tout par écrit et même «écrit à la machine», et son ton enflammé donne la mesure de combien il en avait «gros sur la patate»… Il faut dire que chaque jour nous entendions les nouvelles horreurs perpétrées au Congo… l’assassinat de personnes que nous avions connues…
Anne-Marie et Guy avaient fui avec leur voiture et leurs deux fils. Ils avaient été pris sous des tirs et un de leurs fils avait été touché… 
Ils ne purent s’arrêter avant d’avoir franchi la frontière de la Rhodésie et quand finalement ils purent s’arrêter, il était trop tard, leur fils était mort…
Ils allèrent dans la savane creuser à mains nues «une tombe» au pied d’une termitière, y déposèrent leur fils, couvrirent la tombe avec des pierres pour que les bêtes sauvages ne viennent pas le déterrer… et continuèrent leur route vers le sud et ensuite vers l’Europe… Cela nous avait profondément bouleversés… 

Voici ce que mon père écrivit pour mon élocution :

«Je voudrais vous parler d’un pays qui est relativement peu connu et compris en Europe. C’est un pays qui a fait parler de lui ces derniers temps à cause de la ségrégation raciale qu’il pratique. La ségrégation raciale est un grave problème qui est souvent résolu par tous ceux qui ne l’ont jamais vu de près et qui cause cependant depuis des siècles et actuellement encore des soucis à tous les pays qui sont peuplés par des races différentes. Il s’agit de l’Afrique du Sud. Je voudrais surtout me garder de faire de ma causerie une espèce de cours de géographie ou d’histoire mais vous dire quelques faits qui caractérisent ce beau pays. Je n’essayerai pas de réveiller en vous la sympathie que ressent quiconque a visité cette contrée, mais si, à la fin de cette causerie, je suis parvenu à susciter un peu d’intérêt pour ce peuple, j’aurai obtenu un beau résultat. Je parlerai donc de l’aspect physique et historique pour situer les régions et je finirai par dire quelques mots des relations humaines.
Physiquement, l’A.S. forme un plateau avec les bords surélevés coupés par quelques fleuves dont surtout l’Orange et le Limpopo.
Leur surélévation orientale est connue sous le nom de Drakensbergen qui à certains endroits atteint 3400m. Partout ailleurs on trouve des collines appelées «kopje».
A l’ouest se trouve, entre les bassins de l’Orange et du Zambèze, le désert du Kalahari. C’est une région encore peu connue. Il n’y a pratiquement pas de routes et plusieurs parties n’ont même pas été relevées sur des cartes. C’est là qu’ont trouvé un refuge les derniers Boschimans, une race humaine exterminée par les Bantous et par les Blancs. Les côtes sont peu découpées et, à part Walvis Baai il n’y a pas de ports naturels. Durban, East London, Port Elisabeth et Le Cap ont été creusés par les hommes. C’est un pays très riche en minerais. On y trouve beaucoup de diamants et une cinquantaine de mines produisent de 400000 à 450000 kg d’or par année. L’extraction de l’uranium y est en plein essor. Johannesburg, ville champignon par excellence, doit sa vie à ses mines d’or et les rues y sont pavées par les scories du précieux métal.
Pratiquement le pays est une Union de quatre provinces : le Transvaal, l’Etat Libre d’Orange, le Natal, et le Cap. Le sud-ouest africain, une ancienne colonie allemande, est actuellement intégré et gouverné comme une province. Le Bechuanaland est une colonie de la couronne anglaise. Deux enclaves: le Swaziland et le Basutoland sont des protectorats anglais. Le tout forme l’AS limitée par l’Angola, les Rhodésies et le Mozambique. Je voudrais citer comme curiosité le Kruger-Park, une réserve naturelle grande comme 2/3 de la Belgique où on peut rencontrer en liberté tous les grands fauves d’Afrique: éléphants, lions, buffles, girafes, zèbres, autruches, et d’innombrables sortes d’antilopes qui portent les noms sud-africains de springbok, hardebeest, bontebok, blesbok, wildebeest, duiker, klipspringer, steenbok, waterbok etc. Le climat est celui de l’Europe méridionale.
Voyons maintenant comment ce pays s’est constitué. En 1650, la Compagnie des Indes décida de fonder au Cap de Bonne Espérance un poste de ravitaillement pour ses navires. Ce poste était surtout destiné à aider la marine hollandaise contre les Anglais. 
Ainsi depuis sa fondation jusqu’aujourd’hui, l’histoire de l’AS est marquée par l’opposition entre Anglais et Hollandais. En 1652 débarque Jan van Riebeek avec quelques colons au Cap. Ils y construisent une forteresse contre les Anglais, établissent un potager et un élevage destinés au ravitaillement des bateaux. En 1689, alors que la jeune colonie comptait 600 Hollandais et Allemands débarquent 150 Huguenots français. Le tout ne forma bientôt qu’une communauté. La langue en était un curieux mélange où le Néerlandais populaire et simplifié dominait. La Bible d’Etat faisait office de grammaire. En 1750 ils sont 2000. La nécessité de nouveaux pâturages et l’insécurité sur la frontière les oblige à migrer vers l’est d’abord, vers le Nord ensuite. En 1780 ils sont 5000. La Compagnie des Indes qui était à l’origine de la colonisation était devenue une gêne pour le commerce et la colonie se révolta. En 1795, sous prétexte de protéger la colonie contre les Français, une escadre anglaise y débarque des troupes et prend le pouvoir. Vers 1820 il y a 3000 immigrants anglais. Les Britanniques font tout ce qui est en leur pouvoir pour angliciser la colonie. Ce qui provoque la naissance du patriotisme sud-africain et indirectement le «Grote Trek» (1835 – 1850) Ce grand exode au-delà de l’Orange est entrepris par les «boers» pour échapper au gouvernement anglais qui par ses mesures protectionnistes ruinait les anciens colons.
Cette migration est un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire des Boers. Dans des conditions de privations incroyables, les familles emportent tout leur bien dans leurs chariots à bœufs traversaient les escarpements des Drakensbergen laissant derrière eux l’incompréhension des Anglais et autour d’eux l’hostilité des natifs. Certains ont traversé le Kalahari et ont vécu en Angola maintenant jalousement jusqu'à nos jours leurs caractères de Boers sud-africains.
Mais au fur et à mesure que les <boers conquéraient et organisaient les Anglais arrivaient et annexaient. Un instant l’impérialisme anglais a été arrêté par les difficultés extérieures (guerre de Crimée) et le Transvaal et l’Etat d’Orange devenaient des pays indépendants. Mais en 1870, au moment de la découverte de riches gisements de diamant, l’appétit anglais se réveilla et l’annexion de Transvaal ne se fit pas attendre. C’est la première guerre des Boers. Kruger bat les Anglais et rétablit la République. Cecil Rhodes essaie tous les moyens pour s’en emparer et en 1899 la guerre éclate à nouveau. Une armée moderne de 450’000 britanniques parvient en trois ans à battre 85000 Boers mal organisés et mal armés.
Les Anglais ont triomphé en incendiant les fermes et en déportant dans les camps de concentration les femmes et les enfants. Ajoutons que les britanniques périrent 22000 hommes et que dans les camps de concentration périrent 27000 femmes et enfants. Les Boers étaient battus et ruinés mais leur patriotisme s’en trouvait renforcé. Malgré sa victoire, l’Angleterre se voyait obligée de reconnaître la souveraineté de l’Union des Provinces. Actuellement c’est un dominion du Commonwealth.
Les premiers habitants de l’AS étaient les Boschimans. Ils forment un groupe ethnique très curieux. Taille 1m45 à 1m50. Très grosse tête avec très peu de cerveau, le bas du visage fort prééminent, la peau jaunâtre fortement plissée durant la saison sèche. Ils vivaient de la façon la plus primitive ne connaissaient ni vêtements, ni outils, pas même le bouclier. On leur attribue cependant des peintures rupestres fort remarquables. Ils vivaient uniquement de chasse et ne connaissaient aucune forme d’agriculture. Vivant en petits groupes, ils défendaient farouchement leurs terrains de chasse contre Blancs et Noirs. A l’arrivée des Blancs, il y avait aussi quelques Hottentots qui étaient en guerre continuelle avec les Boschimans. Hottentots, Bantous et blancs considéraient ces Boschimans comme des bandits dégénérés et non susceptibles d’être civilisés. Le meurtre rituel de beaucoup de nouveau-nés, les conditions malsaines de vie et la chasse continuelle que leur firent tous leurs voisins ont fini par exterminer ce peuple.
Actuellement il en reste quelques petits groupes isolés dans le Kalahari où ils continuent de vivre leur vie primitive. Les relations entre Blancs et Hottentots ont toujours été pacifiques à part quelques vols et actes de brigandage de part et d’autre.
En 1795 le pays comptait 15000 Hottentots. L’arrivée des Blancs était considérée et a toujours été pour tous les Noirs un bienfait mais la manière de vie et la supériorité technique ont toujours placé le Blanc au-dessus du Noir. Il y a eu une période d’esclavage tout comme en Amérique. Les esclaves d’origine africaine ou malgache ont été libérés dès 1834. La politique d’émancipation poursuivie par les Anglais a plusieurs fois ruiné le pays. Au moment de «Grote Trek» les Boers ont pacifié une seconde fois l’intérieur qui se trouvait dévasté par l’invasion des Zoulous et des matabeles. Les bantous avaient été massacrés par villages entiers. 
Partout les Blancs ont apporté la paix et des meilleures conditions de vie. Il y a eu, après la deuxième guerre des Boers, une classe sociale de Blancs pauvres mais cette classe tend à disparaître depuis la deuxième guerre mondiale. 
Le problème des relations humaines en AS est des plus complexes. Il n’y a pas seulement des Blancs et des Noirs, il y a aussi des Asiatiques et des mulâtres. Ce groupe des «colorés» est des plus disparates. On y retrouve toute la gamme des couleurs de presque blanc à presque noir et avec des composantes jaunes. Aussi du point de vue social et intellectuel on y trouve tout. La classe inférieure des colorés est d’un niveau intellectuel inférieur à la classe moyenne des autochtones. La plupart sont ouvriers non qualifiés et gagnent très peu. Les ouvriers qualifiés sont payés comme les Blancs. L’AS compte environ 10 millions de Noirs mais ce nombre augmente très fort d’année en année (81% de 1921 à 1951)
Ceci ne peut s’explique que par la présence des Blancs qui empêchent les guerres tribales et créent des situations hygiéniques de vie, mais surtout des occupations lucratives qu’ils créent pour les Noirs.
Par ses méthodes d’exploitation intensive en agriculture, exploitation minière, industrie et transport, le Blanc a créé des possibilités de vie pour un nombre bien plus élevé de Noirs que ne le permettait les conditions de vie  primitive. 30% de Noirs travaillent dans les villes et le reste est occupé dans les fermes ou vit dans les réserves. Presque tous les Noirs passent quelque temps au service des Blancs souvent pour gagner la dot de mariage.
Il y a environ 3 millions de Blancs dont 60% d’origine hollandaise et 35% d’origine anglaise. Il y a en AS manque de main-d’œuvre et beaucoup de Noirs du Mozambique y trouvent leur gagne-pain. Le problème racial se réduit toujours à un problème social. Le Noir est indispensable et pourtant aucun Blanc ne désire vivre dans son voisinage. Deux solutions sont possibles: l’intégration ou la ségrégation. L’intégration serait possible à condition d’augmenter le niveau d’instruction des Noirs et de changer leur manière de vivre. Ceci n’est pas si simple si on connaît l’attachement des Noirs à leurs vieilles traditions et c’est aussi compréhensible. Comment un Blanc se serait-il comporté si on l’avait transplanté du jour au lendemain de l’âge de la pierre à l’époque atomique ? 
La ségrégation (apartheid) tend à obtenir une séparation entre les races. La ségrégation complète est une impossibilité qui mènerait ce pays à la ruine. En générale les Blancs désirent rester séparés des noirs dans les domaines de l’instruction et des loisirs. C’est le système de ségrégation qui est appliqué actuellement en AS. L’avenir en dira les résultats. Il ne faut cependant pas s’imaginer que l’apartheid est une caractéristique propre à l’AS Il suffit de se rappeler les dernières histoires de Little Rock et de Ku-Klux-Klan en Amérique.
Cependant les Noirs y sont une minorité, hors de leur milieu coutumier et vivant en contact journalier avec les Blancs depuis plus de trois siècles. D’un autre coté  le système d’intégration a fait faillite dans plusieurs essais. On peut en voir les résultats en AEF en Guinée, au Ghana et finalement au Congo Belge où déjà avant l’indépendance les Noirs instaurèrent eux-mêmes une politique de discrimination en refusant le droit de vote aux blancs.
Quoi qu’il en soit l’AS vivra encore des moments bien difficiles à cause de cette opposition entre Blancs et noirs mais toute notre sympathie va vers ce vaillant peuple qui a acquis sa nouvelle patrie au prix de tant de souffrances et qui actuellement défend en première ligne notre civilisation.» 

On peut imaginer la tête de la prof quand je lui ai tenu ces propos qui pour une enseignante de l’époque, aussi à gauche qu’aujourd’hui, étaient d’un avis complètement inverse au sien.
Je ne me souviens plus de la question qu’elle m’a posée et à laquelle j’ai répondu de façon pas politiquement correct, mais je me souviens bien de son expression qui signifiait «pauvre petite gamine ignorante à qui on a bourré le crane de racisme et xénophobie»…

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Il y avait, éparpillée dans toutes les classes, une bande de filles formidables qui formaient un groupe séparé: Jacqueline et Mathy Hasson, Esther, Violette Capelluto, Malca Levy et sa sœur, Régine Avzaradel. A l’école il y avait aussi Danielle Kriwin et Ginette Laskar toujours si élégante, mais ça c’était encore un autre groupe. Nadia Feldman et moi nous avons logé dans la même chambre, si je me souviens bien c’était l’année avec Christine Ruhard et Camille De Groef qui très précieusement se faisait appeler «Camille-Marie de Groëf» et jouait si bien de la guitare.
Danielle était un cas à part: elle riait toujours, elle était brillante, elle réussissait tout, si elle n’avait pas été si gentille on l’aurait haïe par jalousie, on l'aurait détestée, mais cela n’était pas possible car elle était trop sympathique... Un jour pour la leçon de français on a dû apprendre par chœur un passage de l’Avare de Molière. Nous, on est allées réciter notre passage en bégayant, en sautant des vers et avec une profusion de heuuuu, heuuu...
Danielle, pas du tout, elle s’est amenée avec des manchettes faites de plusieurs volants de dentelles. Elle les a attachées autour de ses poignets comme un costume à l’ancienne et elle nous a interprété une scène de l’Avare comme si elle avait été de la Comédie Française... époustouflant. On aurait bien voulu rire d’elle, l’appeler lèche-cul, mais c’était trop sincère de sa part, on ne pouvait que l’admirer... 
Il y avait aussi d’autres «étrangères» dont une hindoue qui pour les jours de fête mettait un saree. Elle s’appelait Hélène et ne riait jamais, elle ne faisait qu’étudier, évidemment, elle portait des lunettes et ne pensait qu’à obtenir un diplôme de médecin pour retourner en Inde... 

Il y avait une revue communiste-maoïste de contact Chine-Belgique qui circulait sous les bancs et dont je ne comprenais rien. Une fille collait avec des airs mystérieux des petits tracts jaunes sur les murs, contre l’OAS... Mon père m’avait acheté les romans de Lartégui, «Les Centurions» etc... cela n’était pas tout à fait sur la même longueur d’onde. Ils n’allaient tout de même pas faire avec l’Algérie ce qu’ils avaient fait avec le Congo... Je n’y comprenais vraiment rien et je refusais d’ailleurs d’y penser: le Congo était compressé dans ma cage thoracique entre mon ombilic et mon estomac, un grand poids douloureux. 

Dans ma classe il y avait une italienne Cristina, elle n’était pas belle de visage mais avait un corps extraordinaire et s’habillait en noir. Cristina était intelligente et subversive et ne s’exprimait qu’en vocabulaire trotskiste et parlait au rythme d’une Kalachnikov et ce qu’elle disait était également meurtrier... Je me demande comment les profs pouvaient la supporter, mais vu qu’elle était une des meilleures élèves... Nous avons eu une prof de math qui était aussi italienne: Madame Spiess et elle parlait avec un accent épouvantable. C’est avec elle que nous avons commencé l’algèbre et comme je n’étais pas brillante, chaque fois qu’elle m’appelait au tableau et que je restais calée elle s’emportait et immanquablement elle se mettait à crier dans son épouvantable accent: «Et bien, et la suite ? tu ne connais pas la suite ! tu n’as pas étudié, regarde-toi maintenant comme tu es bête, tu as l’air bête «come un asino in un prato !» comme un âne dans un pré… Nous étions en section latin-mathématiques. Moi j’étais toujours la dernière de classe. J’adorais les math, mais n’y comprenais rien... c.à.d. quand on m’expliquait je comprenais et je trouvais cela magnifique, mais je n’avais pas l’esprit mathématique c’est pourquoi j’étais tout à fait incapable de «voir». 
Notre prof de math, madame Weingard, avait été malade pendant plusieurs semaines et un jeune prof vint la remplacer… Le pauvre se trouva désarçonné par un classe de petites pestes provocantes, enfin… «petites» nous étions des adolescentes de 17 ans… Non seulement nous mettions des jupes noires droites et courtes et des pulls en V plongeants mais surtout nous lui faisions des blagues vraiment bêtes du genre: on écrit sur un billet «qui a marché au plafond» on passe le billet à la voisine, elle lit et regarde au plafond… quand le billet circule depuis un moment le prof s’en aperçoit et le confisque, il le lit et… regarde au plafond… Le pauvre n’est jamais parvenu à nous enseigner quoi que ce soit et nous avons pris un retard énorme que madame Weingard nous a fait récupérer à la dure… 
Au pensionnat, entre la salle d’études et le bureau de Madame la Directrice, il y avait une toute petite cuisine, un petit local dans lequel se trouvait le monte-plats. On s’y réfugiait pour trouver un coin tranquille, et c’est dans le cagibi du monte-plats que Malca m’a expliqué la géométrie analytique... 

L’école se trouvait assez loin du pensionnat qui à l’époque était constitué de trois villas, deux petites pour les élèves des petites classes et la belle grande villa au 150 chaussée de Bruxelles avec un très beau parc  pour «les grandes» 
Au sous-sol se trouvaient les cuisines et les douches, au bel étage le bureau de la directrice, la salle d’études qui se transformait en salle à manger et une chambre. Aux étages les chambres étaient occupées par deux ou trois lits. C’était vraiment un monde à part.

Le soir, entre le souper et l’étude on avait une heure de récréation. On glissait les tables et le groupe Jacqueline, Mathy, Malca, Violette dansait des danses avec les bras sur les épaules des voisines et chantait. Elles chantaient aussi «Erev shel shoshanim...»...
Je ne comprenais pas mais c’était magnifique.
Plus tard j’ai associé ce petit groupe à la chanson «Yerushalaim shel zahav».

Pendant les vacances certaines allaient en Israël et dans les kibboutz. 
Gilbert Bécaud chantait «Le jour où la pluie viendra» qui pour moi était assez mystérieux, car en Belgique il pleut tous les jours, mais mon intuition me disait que cela signifiait beaucoup plus... 
J’allais comprendre cette chanson dans les années 2000 quand, dans le Tessin, on commença à subir de longues périodes de sécheresse et le rationnement de l’eau…

Ce groupe de filles différentes me fascinait, elles riaient, elles dansaient, elles parlaient une langue à elles, elles apportaient des pâtisseries et des sucreries aux amandes et au sésame, orientales. Ces filles avaient sans doute leurs entrées dans les milles et une nuit, voilà, c’est ça, pour le week-end, moi je rentrais au village tandis qu’elles, elles sortaient du pensionnat pour entrer dans un royaume oriental fascinant et mystérieux... J’entends encore Violette rire de bon chœur et à pleine voix. Le rire de Violette c’était une institution. Et puis il y avait Jacqueline qui était toujours agitée comme un feu follet, elle était drôle, petite, maigrichonne et toujours en mouvement. Ces filles ne mangeaient pas de jambon et le samedi nous n’avions jamais de travaux écrits: ni interrogations, ni examens. 
Ce groupe me fascinait et je regrettais de ne pas en faire partie. En fait elles représentaient un petit bout rescapé du Congo perdu… tout comme le célèbre petit pendentif qui représente la Croix du Sud avec en son milieu la forme du Congo…
Quand le Katanga fit sécession, un formulaire circula pour demander la nationalité katangaise… Je crois que nous avons toutes envoyé notre demande de nationalité katangaise… en tous cas moi je l’ai fait. 

Puis après la Rhétorique, nous sommes parties avec notre diplôme sous le bras et nous nous sommes éparpillées de par le monde.  

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Après 1965


Quand je suis allée voir le film «Out of Africa» j’ai eu un choc. Mon Dieu, mon Congo... J’ai acheté la cassette du film et pendant des mois j’ai regardé ce film, chaque soir... à en connaître les paroles par chœur, à en pleurer... Comme un abcès qu’on débride chaque jour et qui saigne emportant le pus de la souffrance jusqu’à ce que la plaie soit devenue propre, nette, ne fasse plus trop mal et puisse lentement cicatriser...

Puis je suis allée au Pakistan et là les couleurs, les odeurs, les goûts, les toasts à la confiture d’oranges, les couchers de soleil couleur abricot, le parfum de la terre après la pluie, la chaleur ... 
Ça, ça a été Jadotville ressuscité: le marché, les mangues, la poussière...
Je suis retournée au Pakistan et les jours que j’y ai passés comptent parmi les plus beaux de ma vie. Je suis allée en Inde. Mais je n’ai jamais osé retourner en Afrique car elle est toujours là au fond de moi, je ne veux pas la toucher de peur qu’elle ne s’écroule.

J’ai eu des problèmes de santé et depuis plusieurs années je dors mal. Donc je passe mes nuits à lire et j’ai dévoré tous les romans de Wilbur Smith. A tel point que mes amis se moquent de moi et quand j’ai épuisé Wilbur Smith ils m’ont dit «Tu n’as qu’à écrire toi-même un Wilbur Smith, situé dans la vallée dans laquelle tu habites...»

C’est ainsi que l’histoire a commencé, comme un gag.

Que peut-on bien inventer comme histoire dans une vallée qui est à cheval sur la frontière entre l’Italie et la Suisse ? Une histoire de contrebande et même une histoire de passeurs de gens, de réfugiés, par exemple des réfugiés juifs qui cherchaient à entrer en Suisse pendant la guerre. En fait on m’avait raconté que bien des histoires louches s’étaient passées et même une histoire d’une montre en or.

J’ai donc commencé à écrire mon roman et puis tout d’un coup l’histoire m’a échappé, ce n’était plus moi qui inventais, mais l’histoire elle-même qui me guidait du Tessin à New York, à Anvers, à Breendonk... Le gag a tourné au drame. Progressivement j’ai pénétré dans un monde qu’en fait je n’avais jamais accepté de regarder: le monde juif. Pendant des années je l’avais refusé en bloc en pensant «quels emmerdeurs ces juifs avec leur holocauste et leurs chambres à gaz avec lesquels on nous avait cassé les pieds au cours d’histoire, Arbeit macht Frei et Nacht und Nebeln compris... Très lentement mon roman m’a prise par la main et m’a conduite jusqu’au cœur de l’Histoire. Je suis allée au camp de concentration de Breendonk... Je suis entrée dans le fort et après une vingtaine de mètres j’ai failli m’évanouir, j’ai dû ressortir. J’y suis retournée l’année suivante avec mes enfants pour que je comprenne, pour qu’eux aussi comprennent... Lentement mes personnages de mon roman m’ont guidée à la découverte de leur religion et de l’histoire d’Israël. Petit à petit j’ai eu besoin de traduire en peinture une forme de mysticisme. Fatalement j’ai dû demander de l’aide. Je me suis adressée à un membre de la communauté juive de Lugano. Il a eu pitié de mon ignorance. J’ai posé des questions, il a répondu. Elio est devenu un ami et quand il a lu mon roman c’est lui qui a choisi le titre: «Diamanti Amari» des diamants amers... 
Le projet de manuscrit attend dans un tiroir, un jour d’inspiration…

Petit à petit j’ai commencé à repenser à Malca et Esther et Violette et les autres... n’était-ce pas pour elles que j’avais (une première fois) écrit cette histoire ? Oui, sans doute quelque chose était-il resté inachevé entre elles et moi.

Un jour en surfant sur Internet je trouve un texte écrit ni en Italien, ni en Espagnol, ni en français, mais signé Malca Levy... Cela doit être Malca...
J’envoie un @mail au responsable du site: Moise Rahmani qui me met en contact avec Malca.

Pendant l’été suivant je vais chez mes parents en Belgique et puis je vais rendre visite à Malca... C’est toujours elle, le timbre de sa voix, sa douceur, son rire...
Je rencontre ses parents et, oui, je savais bien qu’ils avaient été au Congo, naturellement, mais sans savoir que monsieur Levy était rabbin... 
Je lis le livre «Shalom Bwana»... et c’est là que je comprends que ces drôles d’étrangers ni portugais, ni italiens, ni grecs, viennent de Rhodes... Les noms me reviennent, les Amato, Palombo, Benatar et les autres... Et cette fête à laquelle nous avions été invités... une Bar Mitzvah, sans doute... et le chiffre tatoué sur l’avant-bras de cette dame... 
Voilà, tout se met en place, cela m’a pris 40 ans… 

Mon évolution qui a commencé en 1956 m’a permis de rencontrer des catholiques, des protestants, des libres-penseurs, des bouddhistes, des hindous, des musulmans, des juifs et d’essayer de comprendre. Mon séjour au Congo m’a permis d’apprendre que la différence est normale. Ne pas accepter la différence, vouloir tout mesurer avec un seul et même mètre, voilà le racisme. 

Entre 1956 et 1959, j’ai vraiment vécu 30 ans au Congo: en ces trois ans j’ai tout appris, après, je n’ai fait qu’approfondir.
Au Lycée de Forest j’ai reçu les instruments intellectuels qui m’ont permis de «travailler», de tailler ma «pierre brute» et de la polir, patiemment, jour après jour. J’ai eu la chance de vivre beaucoup d’expériences. J’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de personnes intéressantes. 


***

Dans les années 2000… et le retour à… Likasi…


Quelques autres années ont passé… 
Malca s’est décidée à publier l’étude qu’elle fait du Ladino. J’ai le plaisir de participer à l’illustration de ses histoires.

Et puis Facebook est arrivé. La première version de cet article avait été publiée sur Internet et un jour Albert Sharangabo Rufagari qui habite à Montréal a pris contact avec moi et le lien s’est créé avec le groupe Likasi… 

Encore une fois une boucle se boucle… de Jadotville à Likasi. 
J’ai donc repris mes souvenirs.

Entre-temps mes parents sont décédés, j’ai maintenant chez moi leurs archives et les bobines de films tournés à Jadotville…
Allons… il y a du pain sur la planche… 


***

En regardant le journal télévisé, souvent je me dis que si les enfants dont je faisais partie avaient pu continuer l’école qui était multiculturelle avec non seulement des Belges et des Congolais mais aussi toutes les autres nationalités avec lesquelles nous vivions, Grecs, Portugais, Italiens, Indiens, Chinois, Suisses, Juifs et même des Américains dont on disait que c’étaient des espions… si les enfants de tout ce monde bariolé avaient pu continuer à grandir ensemble comme c’était le cas, aujourd’hui le Congo serait le pays le plus riche et le plus moderne du monde. 
Et pourtant, un pas beau matin on nous a dit : Stop ! C’est fini !

Ce n’est qu’en 2008 que j’ai compris. En passant à la FNAC de Bruxelles j’ai vu par hasard le livre “Chief of station, Congo: fighting the cold war in a hot zone” de Larry Devlin le chef de la CIA à Léopoldville en 1960. 
Ce qu’il écrit est très simple: la décolonisation du Congo Belge ça n’a rien eu d’humanitaire, ni d’idyllique ment vertueux, mais, tout à fait prosaïquement, les Russes voulaient l’uranium du Katanga, les Américains ne voulaient pas que les Russes s’en approprient mais le voulaient pour eux-mêmes… alors vous savez quoi ? Simple: ils ont foutu le bordel et le tour était joué.
Lumumba ? Un héros ? Mais nooon… un pauv’type manipulé par les uns et par les autres et qui va finir victime de tous les plus sinistres cynismes… 
Et les idiots utiles ont marché dans la combine. Les petites gens ont payé le prix très fort, pas seulement nous qui avons perdu notre paradis terrestre mais surtout les Congolais et les Ruandais.

Aujourd’hui certains voudraient taxer la colonisation de «crime contre l’humanité», à y regarder de plus près on peut constater que c’est la décolonisation qui a vraiment été un crime contre l’humanité.
Comment cela a-t-il été possible ?

Si l’Europe avait gardé ses colonies elle aurait continué à prospérer et avec elle toute l’Afrique. Ensemble Europe et Afrique auraient constitué un bloc solide défiant tant l’ouest américain que l’est russe. La «guerre froide» est estimée entre 1947 et 1991.
Détruire l’Europe-Afrique a été facile : il suffisait d’inculquer la haine des non-blancs envers les blancs et même la haine des blancs envers les blancs. 
La Rhodésie et l’Afrique du Sud ont subi le même sort… 
Les Nehru, Lumumba et Mandela sont tous passés par la case Moscou, et puis Cuba y a ajouté son grain de sel avant que le communisme ne s’écroule. Mandela n’a-t-il pas été condamné pour terrorisme ? Par qui a-t-il été manipulé ? 

Aujourd’hui nous affrontons une vague hystérique de soi-disant antiracisme, très dangereuses, car un excès entraîne toujours une réaction inverse qui risque d’être violente.

Aujourd’hui l’Afrique s’autodétruit par la catastrophe démographique. Son développement est miné par la surpopulation et la transforme en proie facile pour les pouvoirs étrangers. 
Les jeunes espèrent trouver une vie meilleure dans une  Europe qui elle-même est en crise et ne les veut pas. .
L’amalgame entre immigration et islam est en train de préparer les conditions d’une guerre civile généralisée dans toute l’Europe entre blancs autochtones et non-blancs immigrés ? De violence en violence, la haine raciale augmente.

http://www.europe-israel.org/2016/07/france-cette-guerre-civile-qui-vient/

«Nous sommes au bord de la guerre civile». Cette citation n’est pas celle d’un fanatique ou d’un malade mental. Non, elle émane du Directeur général de la sécurité intérieure (DGSI), l’un des principaux services de lutte contre le terrorisme.»
Décidément, c’était vraiment mieux avant…


«Cry the beloved country»…


***


Vers quel avenir ? 


Dans l’optique de la mondialisation, le but reste «détruire l’Europe» cette fois grâce à l’immigration, mais il y a plus.
Le monde musulman représente 1,5 milliards d’individus qui vivent dans leurs traditions, indifférents à la mondialisation. Cela représente 1,5 milliards de potentiels consommateurs qu’il faut récupérer en… détruisant leur idéologie c.-à-d. l’islam. Le moyen le plus efficace et rapide est de faire immigrer massivement des musulmans en Occident où ils vont être confrontés avec le monde occidental et constater eux-mêmes leur décalage. Immanquablement d’une part ils vont eux-mêmes «se moderniser» et d’autre part, les Occidentaux confrontés avec l’islam vont l’étudier pour le démonter. Chaque jour de nouvelles études sont publiées. Le coran est mis sur ordinateur et étudié avec des algorithmes. Généralement on considère qu’il s’agit d’un recueil de textes du christianisme primitif destinés à évangéliser les Arabes. 
Mais, en décortiquant l’islam on fait de même avec le christianisme et on découvre que celui-ci a été construit au fil des siècles par des intérêts politiques et des hypothèses de théologiens imposées pendant les conciles. 
Bref il est fort probable que nous assistons à la fin des religions telles que nous les connaissons aujourd’hui au bénéfice d’un monde nouveau… le Nouvel Ordre Mondial ?… qui gouvernera notre planète comme s’il s’agissait d’un petit village ?… 
Nous sommes en train de vivre un grand bouleversement semblable à celui qui a eu lieu pendant la renaissance du XIV° au XVI° et propagé grâce à l’invention de l’imprimerie mais aujourd’hui, grâce à Internet la communication est immédiate et jusque dans les coins les plus reculés. 

«If your breath to you is worth saving
then you better start swimming or you’ll sink like a stone
for the times they are a-changin…» Dylan 


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Addenda


Politiquement correct, islamophobie, xénophobie, racisme & Co.

Dans les années 1990-1994 j’ai passé des jours magnifiques au Pakistan avec des personnes magnifiques (cf. mon livre Des raisins trop verts). 
Ça c’est mon expérience, mais quand je la dis aujourd’hui, on m’accuse de collaborationnisme avec les terroristes islamistes… “Tu n’as pas le droit de dire du bien d’un état voyou”… 

Si j’ose employer le mot “nègre” je suis raciste… Je ne suis pas du tout d’accord ! “nègre” est un mot unique pour lequel il n’y a pas de synonyme. Non, les Nègres ne sont pas des Noirs tout d’abord parce que les Nègres n’ont pas la couleur noire mais différentes nuances de brun et surtout parce qu’ils ne sont pas “l’homme noir” qui est le contraire de “l’homme blanc”. 
C’est quoi «l’homme noir»? C’est le côté mauvais/méchant de l’homme blanc… 
Témoin le nombre d’expressions dans lesquelles “noir” est péjoratif: trou noir, œil au beurre noir, marché noir, broyer du noir, idées noires, le pot au noir, regard noir, manger du pain noir, travailler au noir, blouson noir, cabinet noir, drapeau noir, pousser au noir, voir les choses en noir, être la bête noire, colère noire, comédie noire, pensée noire, caisse noire, magie noire, marquer un jour d’une pierre noire…


L’homme noir c’est aussi le Père Fouettard “Zwarte Piet” qui accompagne Saint Nicolas. Saint Nicolas est le patron des enfants et des écoliers, il apporte des friandises et cadeaux aux enfants qui sont gentils. Par contre le Père Fouettard fouette les enfants qui sont méchants avec son martinet… 
(Il ne faut pas confondre Saint Nicolas et le Père Fouettard avec le Père Noël, ni avec le ramoneur porte bonheur de la Saint-Sylvestre). 
Avec l’augmentation d’Africains en Europe on a fait le raccourci de remplacer l’Homme Noir par un Homme Nègre… ce qui est totalement hors de propos. 
Enfin… le noir est la couleur du deuil… 
Je n’associe pas les Congolais au deuil. 

Pourquoi le mot “nègre” est-il devenu tabou ? Peut-être parce qu’aux USA le mot “nigger” est une insulte ? Ce que les Américains disent dans leur argot, c’est leur affaire et ne nous regarde pas. Ou bien parce que les activistes politiques avaient besoin de semer la zizanie ? Fomenter la révolte ? 
A mon avis le vrai raciste c’est celui qui a réussi à convaincre les Nègres de ce que leur nom est une insulte… comme si on était parvenu à convaincre les habitants de Paris que le nom “Parisien” est une insulte… Ce qui est absurde. Par contre on dit aussi “l’art nègre” ou les “negro spirituals” et Senghor chante la négritude. 

Il y a cependant un épisode biblique qui m’interpelle : dans l’histoire de Noé… Noé a trois fils et une vigne… alors, un soir Noé a levé le coude un peu trop haut et s’est flanqué une cuite au point de s’écrouler par terre, ivre mort… Ses fils le découvrent tout nu, il y en a un qui en rigole et les deux autres qui s’en offusquent… Les bigots couvrent la nudité de leur père et deviennent les gentils, celui qui a réagi naturellement en rigolant devient le méchant… et comme par hasard, le méchant, c’est un Nègre… Comment se fait-il que Noé ait deux fils blancs et un fils nègre ?… et que justement ce soit le Nègre qui soit le méchant qui sera maudit à devenir l’esclave de ses frères et sa descendance est maudite à devenir les esclaves des descendants de ses frères… 
Qu’est-ce que cela signifie ? 
A mon avis la bible ne raconte pas comment les choses se sont passées mais constate ce qui est et y cherche des explications. 
(Pour une relecture de la bible il faut lire les livres de Mauro Biglino, entre autres «La bible comme vous ne l’avez jamais lue», voir aussi ses vidéos sur Internet :  https://en.wikipedia.org/wiki/Mauro_Biglino).

C’est le Principe du poisson Rouge: si je ne connais pas le processus de sélection qui a abouti à la création de poissons rouges et que je me demande pourquoi mon poisson rouge est rouge, je peux trouver un tas de raisons : il est rouge parce qu’il a trop chaud, parce qu’il est fâché, parce qu’il a la fièvre, etc. 

Donc, les Hébreux antiques se sont demandé “Comment se fait-il que les Nègres sont des esclaves ? Il doit y avoir une raison ? Sans doute un Nègre a-t-il commis un grave péché qui a mérité une grave punition” et voilà le tour est joué… 
Mais cela signifierait que déjà à l’époque biblique les Nègres étaient des esclaves… et là il faudrait chercher les raisons. L’esclavage a toujours existé.
Dans l’antiquité l’esclavage des blancs était généralisé, (voir les textes grecs et latins) surtout des prisonniers de guerres. 
https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_l'esclavage

L’esclavage de la Côte Ouest vers les Amériques naît avec les colonies donc vers le XVe et dure jusqu’à l’abolition en France le 4 février 1794 et aux USA le 31 janvier 1865.
L’esclavage sur la Côte Est dure encore quand les Belges arrivent au Congo.
Dans son livre “Epouse de missionnaire” Hortense Kitume raconte comment ses grands-parents congolais possédaient des esclaves. C’était normal… 
Il est essentiel de se remettre dans l’ambiance de l’époque et de ne pas juger les événements du passé selon nos paramètres actuels. 
Pour se faire une idée de la réalité il faut lire les auteurs, entre autres l’autobiographie de Tippu Tip, le célèbre marchand d’esclaves de Zanzibar, et le voyage de Henry Morton Stanley à la recherche de Livingstone  qui était venu en Afrique pour l’explorer et en finir avec le commerce des esclaves.  


Il y a une autre question que je me pose :
Il y a 7 000 000 d’années, notre ancêtre commun Tumaï vivait sur les bords du Lac Tchad. Nous sommes donc tous des Nègres, les uns sont restés plus noirs et les autres sont devenus plus blancs… A la même époque il y aurait eu d’autres Tumaï autre part, même peut-être des extraterrestres??? (lire Biglino). Ne vient-on pas de découvrir sept «exoplanètes» dont Trappist1 sur lesquelles la vie serait possible ? 
http://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/exoplanetes-7-exoplanetes-autour-trappist-1-decouverte-vie-ailleurs-notre-portee-62652/

Mais pour notre raisonnement, notre Tumaï nous suffit. Ses descendants sont allés vivre un peu partout dans le monde, aussi en Europe où ils se sont adaptés à l’habitat du Nord. Donc leur peau est devenue blanche par manque de soleil, mais sans doute aussi par changement d’alimentation. 
Question: si les peuples noirs d’Afrique et les blancs d’Europe sont aussi vieux les uns que les autres, comment se fait-il que les Blancs aient «évolué» et que les Noirs soient restés «primitifs»?
Mon explication. Les Nègres qui sont allés dans le Nord froid ont dû se débrouiller pour résister aux températures froides, (et inventer des vêtements) trouver un tas de trucs pour avoir de la nourriture même en hiver quand les lacs et rivières sont gelés, qu’il n’y a plus ni fruits, ni légumes et que tout est couvert de neige. Ensuite, après l’hiver le printemps est long il faut préparer la terre et semer pour n’avoir de nouvelle récolte qu’en été et automne. Pour survivre, les êtres vivants doivent ou bien s’adapter à l’environnement ou bien le transformer pour le maitriser. Les conditions de vie difficile ont poussé les Nègres blancs à se développer.
Par exemple à l’époque de mes grands-parents, que j’ai encore connue, avant l’invention des frigidaires et des congélateurs, en été on conservait les fruits et légumes en les transformant en confitures ou en les stérilisant dans des bocaux en verre ou en les conservant dans des saumures comme aussi les viandes.  On fumait les poissons et les viandes et on séchait les charcuteries. En apprenant ces technique de conservation on a aussi appris ce que c’étaient que des microbes, la contamination, les moisissures, la fermentation, l’hygiène  etc.
Par contre les Nègres noirs, restés sous l’équateur ont continué à vivre bien au chaud avec toute l’année à portée de main des animaux à chasser, des fruits à cueillir, des racines à déterrer. Ils n’avaient donc pas besoin de chercher des techniques pour conserver des aliments. Mais oui, ils vivaient dans un paradis et n’avaient pas besoin «d’évoluer» 
Ce qui explique aussi pourquoi ils étaient la proie facile des négriers: les Nègres noirs vivaient dans «l’innocence» du paradis et étaient donc plus vulnérables tandis que les Nègres devenus plus blancs et qui habitaient plus vers le Nord étaient devenus plus agressifs… La raison du plus fort a fait le reste entre frères devenus ennemis… 

***

Autre personnage intéressant est notre roi Léopold II et la Conférence de Berlin qui commence en 1884.   
Stanley trouve Livingstone en 1871, rentre en Angleterre et décrit ce qu’il a vu et tout ce qu’on pourrait exploiter en Afrique et il se cherche des sponsors pour pouvoir organiser de nouvelles expéditions.
Donc les Grands du Monde d’alors se réunissent à Berlin et se partagent tout simplement le continent… Evidemment les premiers arrivés sont les mieux servis et se prennent les pays le long des côtes pour avoir des ports nécessaires à l’exportation. Léopold II doit se contenter de ce qui reste… le Congo qui n’a pratiquement pas de débouché sur la mer et qui sera même dédaigné par les Américains jusqu’à ce qu’on ne découvre les richesses de ce pays… Alors part une campagne de dénigrement à l’encontre de Léopold II entre autres par le journaliste Mark Twain qui écrit le pamphlet “Le soliloque du roi Léopold II” avec extermination de villages et mains coupées… en 1905 avant que le Congo n’appartienne au peuple belge.
Léopold répond avec bon sens: puisqu’il n’attend de son investissement dans le Congo que du rendement dans la production d’ivoire et de caoutchouc, il serait absurde d’en tuer les travailleurs et surtout de leur couper les mains, bien au contraire il est fort triste qu’ils n’aient que 2 mains… 
Mais d’où vient cette histoire des mains coupées qui encore aujourd’hui fait couler tant d’encre ? Couper les mains n’a jamais fait partie de la justice ni des meurs belges. Par contre dans l’islam couper des mains et des pieds se fait encore aujourd’hui. (voir ce qui se passe au Mali) Or Léopold II n’est jamais allé au Congo, il y avait donc ses “employés” qui y travaillaient pour lui et là il n’est pas exclu que des coutumes musulmanes aient été appliquées par des gens qui étaient habitués aux coutumes des esclavagistes arabo-musulmans. On parlait des «congolais arabisés».
http://dkm-tv.com/2017/01/11/rd-congo-culture-ces-patronymes-congolais-herites-des-arabes/

Ce n’est qu’en 1908 que le gouvernement belge accepte le Congo que le roi Léopold lui lègue dans son testament. Ce qui s’est passé avant 1908 n’est pas sous la responsabilité des «employés» de la Belgique mais des “employés” du roi.
Evidemment la presse de gauche soutient les thèses de massacres tandis que la droite dément… mais cela n’aide pas à se faire une idée de la réalité.

Une des tâches principales des premiers Belges qui vont arriver au Congo ce sera d’en finir avec la traite des esclaves vers la Côte Est par les arabo-musulmans. 
Voir Wikipédia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Campagnes_de_l'%C3%89tat_ind%C3%A9pendant_du_Congo_contre_les_Arabo-Swahilis
et Boulevard Voltaire :
<< L’Afrique sud-saharienne fut victime de trois traites: la traite interafricaine, la traite arabo-musulmane et la traite atlantique. Olivier Pétré-Grenouilleau a donné les chiffres suivants les concernant: la traite atlantique ou traite européenne porta sur 11 millions d’individus; la traite interne ou interafricaine sur 14 millions; et les traites arabo-musulmanes, sur 17 millions pour la période 650-1920. Au total, 42 millions d’Africains furent donc les victimes de cette odieuse pratique. (…)
La traite zanzibarite ravagea quant à elle toute une partie de l’Afrique orientale et centrale, depuis le nord de l’Ouganda jusqu’au Mozambique, et de l’océan Indien au fleuve Congo. Elle est très bien connue grâce aux nombreux témoignages laissés par des voyageurs européens. Tirant l’essentiel de ses revenus de la vente des esclaves, le sultan de Zanzibar avait constitué un corps de fonctionnaires chargé de tenir un compte précis du nombre de captifs débarqués sur son île. Grâce aux registres des perceptions douanières, nous savons ainsi qu’entre 1830 et 1873, date de sa fermeture, de 600 000 à 740 000 esclaves furent vendus sur le seul marché de Zanzibar, soit environ 20 000 esclaves par an. Ces chiffres, qui ne valent que pour le commerce officiel de Zanzibar, ne tiennent pas compte de la contrebande. >>

A Bruxelles, le monument aux pionniers Belges du Congo est érigé dans le Parc du Cinquantenaire. Il représente plusieurs tableaux dont “une représentation allégorique du fleuve Congo”, la “frise des Belges au Congo”, “l’héroïsme militaire belge anéantit l’Arabe esclavagiste”, “la race noire accueillie par la Belgique”.

En 1967 le roi Baudouin offre le Pavillon Oriental au roi d’Arabie pour en faire une mosquée… Depuis le mot “Arabe” est régulièrement effacé du monument et on sait comment l’islam a évolué en Belgique et dans le monde… 
Le 9 février 2017, le Parlement belge a discuté les modalités pour mettre fin au financement du wahhabisme et du salafisme par les pays arabes en Belgique. 
Il est particulièrement intéressant de lire tous les articles sur Wikipédia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Grande_mosqu%C3%A9e_de_Bruxelles

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[Précision apportée par Mia Vossen: «Théodore Luyckx, qui a participé aux premières explorations du temps de Léopold II, a fait un recensement de la population (recensement bien évidemment approximatif) et il est arrivé à une population d'environ 3 millions. Par ailleurs, s'il y a peut-être bien eu l'un ou l'autre "Dutroux" parmi les premiers Belges au Congo, les mains coupées présentées par l'Anglais Hochschild sur la couverture du livre destiné à salir Léopold II, sont expliquées dans un livre fort intéressant à lire: Le Congo au temps des Belges, travail collectif, éd. Masoin.]


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«C’est ainsi que le Congo m’a été conté» 
par Pascale Binamé, petite-fille de l’administrateur territorial André Binamé    

– Avant-première du texte qui est en préparation 
 


André a 22 ans quand il tombe amoureux fou de sa cousine germaine, Lydie. Elle-même a 2 ans en moins que son cousin. Ils lutteront pendant deux ans pour pouvoir se marier, contre l’avis de leurs familles. Finalement, le 25 novembre 1936, grâce à une dispense royale, ils se marient à la maison communale de Bruxelles. Entre-temps, André a fini brillamment l’Ecole Coloniale. Leur bateau part d’Anvers le 4 décembre 1936, direction le Congo Belge. Après un voyage monotone, ils arrivent à Banana le 22 décembre et débarquent le même jour à Boma.
Puis commence le long voyage qui doit les mener à Costermanville: en train entre Boma et Léopoldville, en bateau sur le fleuve Congo, en camion quand le fleuve n’est pas navigable. Le bateau s’arrête parfois 2 ou 3 fois par jour et Lydie note ses impressions: «les danses des nègres ne sont pas comme celles des blancs… comme instruments, ils ont des tam-tams faits de troncs vidés sur lesquels ils frappent avec des bâtons. Lydie et André ont l’impression d’être au cirque et de voir «des clowns… et comme ils sont habillés… c’est à en rire, ils s’habillent avec n’importe quoi: de vieux chapeaux et bonnets, des chemises, pantalons et blouses de toutes les couleurs.» Tout au long de son séjour au Congo, Lydie écrira régulièrement à sa mère et racontera leurs aventures, impressions et souvenirs.
Coquilhatville, Stanleyville, Ponthierville, Kindu, Kibombo, Kisongo. La route est beaucoup plus longue que normalement, dû aux changements de programmes qui surviennent deux fois durant le voyage. Finalement, le 22 janvier 1937, ils arrivent à Kabambare, dans la province de Corstermanville, non loin du Lac Tanganika. C’est le premier poste auquel André est destiné. Parmi ses devoirs, il y a la construction et entretien des ponts et routes, le recensement des villages et de la population, le prélèvement des taxes. C’est aussi la première maison pour Lydie et André. Deux pièces en torchis entourées d’une véranda, le sol est fait de briques; les murs sont blanchis à la chaux et parcourus de crevasses: les fourmis blanches mangent l’intérieur des murs. Les fourmis blanches sont une véritable plaie, il y en a partout et de toutes les grandeurs… des plus petites aux plus grandes de 2cm. La seule solution pour les maintenir loin des provisions est de mettre les pieds des meubles dans des boîtes à conserves remplies d’une solution d’eau et pétrole. Le toit est en paille. Ils ont quelques vieilles chaises et tables, deux vieilles armoires et deux lits de camps. La cuisine est à 5m de la maison mais Lydie ne peut pas s’occuper trop de cuisiner: «les nègres n’aiment pas trop que les femmes s’en occupent, ils préfèrent travailler seuls.»
André va «au travail», non loin de chez eux, de 6h30 à 8h30; il rentre à la maison pour le petit-déjeuner. Puis il retourne travailler entre 9h00 et midi. L’après-midi, il recommence de 14h00 à 17h00. En fait André ne doit pas travailler dans un bureau mais il a 10 jours pour apprendre les règlements et instructions avant de commencer à inspecter la province. Quand André commence à visiter les alentours, Lydie l’accompagne. Les déplacements en tipoye, en pirogues ou en camions ne l’effraient pas, au contraire.
André sera muté de poste en poste: Kalufania, Mutingwa, Lusangi, Luika.
Le 23 avril 1938, leur premier fils, Claude, nait à Albertville. André est toujours en brousse, il arrivera 2 jours après la naissance du bébé. 
Claude grandit dans la brousse. Les premières leçons lui sont données par sa mère. A 8 ans, il entre au pensionnat de Butembo, à 50km de Beni où André et Lydie vivent. Claude ne sort du pensionnat que pour les vacances de Noël et les vacances d’été.
Le 25 juin 1941, André est rappelé sous les drapeaux: la Seconde Guerre Mondiale a éclaté. Il est intégré à l’Armée belge d’Afrique et stationné à Stanleyville. Quelques mois plus tard, André sera démobilisé.
Le 23 octobre 1941 nait le second fils d’André et Lydie, André Jr. Il n’y aura pas d’autres enfants.
Toute la famille parle couramment le Français et le Swahili. Les enfants n’ont pas appris le Flamand ni l’Allemand, ils apprendront ces langues à l’école.
Le 25 décembre 1946, après avoir vendu toutes ses bêtes, des cochons et des poulets, la famille Binamé part pour Léopoldville – Matadi et, le 7 janvier, elle embarque sur le «Copacabana». Le 22 janvier 1946, le bateau arrime à Anvers. André et Lydie sont partis de Belgique 11 ans auparavant, c’est la première fois qu’ils rentrent au pays. Pour Claude et André Jr, c’est leur première visite en Belgique. Les premiers souvenirs de Claude seront les maisons éventrées à Ostende et les mats des bateaux coulés qui dépassent de l’Escaut.
En novembre 1947, André et Lydie sont à Vuhovi et découvrent les beautés du Parc National Albert. Ils voient de très près des groupes d’éléphants, antilopes, buffles, cochons sauvages, hippopotames, etc.
En décembre 1950, Claude est rapatrié en avion de Bukavu à Bunia (Ituri). Claude est gravement malade: une angine qui a attaqué son cœur. Il en gardera des séquelles. Claude est le seul membre de la famille à effectuer un vol au Congo. Il s’en rappellera toute sa vie.
25 juin 1955, André est mis à la disposition du Gouverneur de la Province du Katanga.
Du 28 au 30 juin 1958 André accompagne une équipe de football à Mufulira, en Rhodésie du Nord.
Le 23 mars 1959, André demande de prolonger son terme de service jusqu’au 21 juillet 1959: le voyage du bateau «Africa», avec lequel la famille devait rentrer en Belgique, a été annulé et André ne désire pas prolonger son séjour en Afrique du Sud. 
Le 22 juillet 1959 André et sa famille laissent le territoire du Congo Belge.
Voyage de retour: «train depuis Jadotville, séjour de trois jours à Livingstone (Victoria Falls), train pour Johannesburg où ils restent 3 jours. Train pour Cape Town. Séjour de trois semaines dues à la grève des marins italiens. Retour avec le «Pretoria Castle» par l’Océan Indien avec escales à Port Elizabeth, East London et Durban. De Durban, voyage sur le bateau italien «Europa» de la Lloyd Triestino. Escales à Beira (Mozambique), Dar-Es-Salam, Mombasa, Mogadiscio, Aden, Suez (visite des pyramides et du Caire), Port-Saïd, Brindisi et Venise. De Venise, train pour Bruxelles.
Du 4 décembre 1936 au 23 juillet 1959, Lydie et André ont vécu au Congo Belge. Claude a 21 ans et André Jr. 18 ans au moment où ils laissent définitivement le Congo. Personne ne retournera jamais au Congo Belge, ni au Zaïre. >>

Comme chaque personne a droit à un maximum de kilo comme bagages, plusieurs males à bateau voyageront sous le nom des Lauwaert. Nous avons d’ailleurs retrouvé plusieurs de ces males dans le grenier de mes grands-parents. On se partageait le nombre de kilo auquel on avait droit, ainsi des males pour nous voyageaient sous le nom d’autres personnes qui n’avaient pas besoin de tout leur quota. 
Par contre je me souviens encore de mon père, mon oncle et mon grand-père qui parlaient Swahili dans notre salon. Le mot Kivu a toujours eu une signification du genre «Paradis sur terre», ils n’en parlaient jamais sans avoir cet air rêveur. Mon père m’a souvent raconté que son frère et lui nageaient dans le Lac, non loin des hippopotames… Si ma mère ou ma belle-mère désiraient faire plaisir à mon père, il suffisait de cuisiner un poulet à la mouambe ou un poulet aux arachides. Pourtant, même si ils ont vécu plus de 20 ans au Congo Belge, ni mes grands-parents ni mon père n’ont jamais eu beaucoup d’objets-souvenirs du Congo: un bracelet en ivoire pour ma grand-mère, une tête africaine en bois noir (ébène ?), une peau de panthère pendue au mur du salon de mes grands-parents, et quelques photos en noir et blanc… mais rien de plus.
Un jour j’ai demandé à mon père: «S’il n’y avait pas eu les évènements, seriez-vous retournés en Belgique ?» Il m’a répondu: «Je ne comprends pas ta question: Papi était fin de carrière en 1959 et donc nous avons quitté le Congo bien avant les dramatiques évènements...» Il semble donc que, eux, n’aient jamais pensé rester pour toujours au Congo Belge. 


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Post scriptum
Je n’ai pas inclus beaucoup de photos car d’une part Internet constitue une formidable documentation et surtout, dès que possible je mettrai le film à disposition. 


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«Derrière l’amour il y a toute une chaine de pourquoi, questions que l’on se pose, il y a des tas de choses, les pleurs qu’on garde sur le cœur et les regrets et les rancœurs, des souvenirs éblouissants et des visions de néant…»
Johnny, Derrière l’amour.


Aimer une personne ou aimer un pays… derrière l’amour il y a toute une chaîne de pourquoi… 










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